Le « Cri pour la liberté » critique les médias et la répression policière à Rio

, par Bruno Marinoni

Source : Adital

L’auteur, Bruno Marinoni est journaliste pour l’Observatoire du Droit à la Communication et docteur en sociologie à l’Université Fédérale de Pernambuco.

Traduction pour Autres Brésils : Samyr Lira (Relecture : Sifa Longomba)

Le jeudi 31 octobre (2013), près de 2000 personnes sont descendues dans les rues de Rio de Janeiro pour une manifestation intitulée "Cri pour la liberté". Malheureusement, ce n’était pas une célébration, mais bien l’appel d’une société qui, après un moment de célébration du pouvoir populaire, sent l’étau se resserrer.

Quel est l’état de la liberté au Brésil aujourd’hui ? Ceux qui suivent les manifestations qui ont eu lieu depuis juin savent que l’un des principaux catalyseurs de ces actes publics fut la solidarité avec les victimes de la réaction trop violente de la Police Militaire (de la part donc de l’État). Après la dure répression qui a eu lieu à São Paulo le 13 juin, Des foules ont envahi les trottoirs, telles des marées humaines déversées sur les routes sous une pluie de bombes de gaz lacrymogènes.

Depuis, le nombre de personnes dans les rues a diminué, mais l’intensité de la répression a augmenté. Soit de par l’action directe de la police, soit par l’articulation des forces conservatrices au sein des trois pouvoirs, pour créer des lois qui augmentent la possibilité de mentionner ce crime sur le casier judiciaire des manifestants. Un exemple, la dite loi du Crime Organisé, Lei do Crime Organizado, signée le 2 août par la présidente Dilma et appliquée dès octobre à Rio de Janeiro lors d’une manifestation publique, avec l’arrestation de 84 personnes, dont 20 adolescents. Certains d’entre eux sont toujours emprisonnées aujourd’hui.

Tout cela légitimé par une presse qui, au lieu de tenter de comprendre la dynamique des événements, attise la peur et la haine, appelant à une position plus ferme de l’État - ce qui donne forcément lieu à plus de violence dans les rues.

De toute évidence, le processus a ses nuances. Le discours des médias oscille entre la sympathie pour un type particulier de manifestation (celle qui sert la politique politicienne des propriétaires de médias ou qui célèbre le narcissisme de la classe moyenne) et l’hystérie généralisée. L’apogée de la criminalisation hystérique fut la une du journal O Globo du 17 octobre, qui incriminait les professionnels de l’éducation. Le titre crime et châtiment montrait les photos des "voyous" sur la couverture du journal, condamnant plusieurs manifestants qui ont ensuite été acquittés par les tribunaux, sans qu’aucune rétractation n’ait été faite en conséquence par le journal O Globo.

Les jugements et châtiments sommaires des groupes de médias et de la police militaire (nouveau rappel, de l’État) n’ont rien de nouveau, comme en témoignent les Amarildos [1] anonymes que la presse n’a pas évoqué. Le phénomène du "black bloc" dans les actes publics et la stigmatisation du « voyou » fonctionnent dans le discours conservateur des médias de la même manière qu’ils procèdent avec le "noir" ( black ! ) en le traitant de "dealer" des favelas : donc coupable par définition. Et c’est principalement contre ce type d’abus et de marginalisation, qui sont quotidiens dans les favelas mais également fréquents dans les manifestations publiques, que les gens sont sortis dans les rues ce jeudi-là.

Mais pas seulement. Quiconque suit l’actualité du lobby des télécommunications et de la radiodiffusion auprès du Congrès National [2] contre l’approbation du « Marco Civil da Internet [3] » sait que l’étau ne resserre pas seulement dans les rues. Et c’est ce que le « Cri pour la liberté » à Rio de Janeiro a également mis en évidence. Les possibilités d’amélioration de la démocratie, rendues possibles par les usages sociaux du web, comme on a pu observer ces dernières années avec la création de canaux d’information indépendants, ont, ces derniers mois, mis en difficulté les médias traditionnels

A travers l’Internet, la société brésilienne a été informée sur ce qui se passait dans les rues lors des manifestations ou dans les favelas sur la politique des « troupes de choc » et des « polices pacificatrices » (Polícias pacificadoras). D’où un certain décalage avec les discours officiels et ceux des médias et le fait que, désormais, beaucoup s’intéressent à la restriction de ce canal de communication.

Le cri de la liberté de ce jeudi-là était le reflet d’une société qui voit déjà ses libertés limitées au quotidien. Des libertés toujours plus victimes du conservatisme, motivé par la faim du profit et la soif de contrôle. Nous sentons tous que ce moment est important pour le pays, c’est pourquoi beaucoup sont allés dans les rues ou ont félicité ceux qui l’ont fait. Cependant, nous n’avons pas la certitude que nous sommes en train de gagner cette bataille. Que la liberté l’emporte.

Notes du traducteur :
[1] Amarildo, maçon et père de six enfants, habitait dans la favela de la Rocinha (Rio de Janeiro) et a disparu étrangement après une descente de police. L’affaire Amarildo, survenue peu après les manifestations de juin, a suscité un vif intérêt auprès de la population (reformulation des interventions de la police et questionnement sur l’enquête menée par les pouvoirs publics sur sa disparition).
[2] Le Congrès National est l’nstitution législative maximale au niveau fédéral. Composé de la chambre des députés et du Sénat, il est basé à Brasilia.
[3] Marco Civil da Internet : loi qui vise à contrôler et limiter l’usage d’Internet au Brésil (source Wikipédia)

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