La patrie réinventée

 | Par Ana Paula Sousa

Un livre de photographies montre les marques des colonies polonaises installées dans le Paraná depuis 130 ans qui maintiennent la langue et les traditions d’origine.

La route touristique des Polonais qui prennent l’avion pour le Brésil pour visiter Rio de Janeiro, São Paulo et Foz d’Iguaçu comprend également un arrêt à Cruz Machado, une ville minuscule implantée dans l’intérieur du Paraná. Et ce n’est pas un coup des agences. Dans ce recoin anonyme, les voyageurs venus d’Europe de l’Est recherchent une Pologne qu’eux-mêmes ne connaissent plus.

L’architecture est celle du XIXe siècle et la langue ne comporte pas de ces tournures modernes, le costume comprend un foulard sur la tête et aucun repas ne commence sans la récitation du Notre-Père. Traditionaliste, rurale et catholique, la communauté polonaise du Paraná est la deuxième au monde. Plus grande, il n’y a que celle de Chicago aux Etats-Unis. On estime qu’il y a, dans le sud du Brésil, près de huit cent mille descendants.

Déplacé dans le temps et dans l’espace, cette patrie qui a commencé à se former en 1869 et qui pendant des années ne s’est pas laissée imprégner par les influences locales sera reconnue cette année sous la forme d’un livre. Tui-Tam, du photographe João Urban, retrace 20 années de la vie de trois colonies installées dans les faubourgs de Curitiba et dans l’intérieur du Paraná.

Fils de Polonais, Urban a toujours été fasciné par ses semblables presque reclus. En 1980, quand le pape Jean-Paul II est venu au Brésil et a visité Curitiba en hommage à ses compatriotes qui s’y étaient fixés, Urban a décidé de voir de plus près ces colonies. Guidé par le médecin Guido Tempski, il a commencé à parcourir les routes de terre qui mènent à ces petites Polognes brésiliennes et il a fait les premières photos. Il ne s’est jamais arrêté.

En 1988, après avoir pris de nombreux clichés, il est parti pour la vraie Pologne. Avec l’appui du Consulat de Pologne et du Secrétariat à la Culture du Paraná, il a pris l’avion pour Varsovie et, de là, il a poursuivi sa route vers le sud du pays, vers les régions de Beskid et Zywiec, terres natales de nombreux émigrants brésiliens. C’est ainsi qu’est né Tui-Tam - « ici et là » en polonais.

« Quand je suis arrivé, j’ai remarqué que l’architecture, les types physiques
et même les champs, malgré la différence de climat, ressemblaient beaucoup à ceux d’ici
 », raconte Urban. « Mais surtout à ce que j’avais photographié il y a 20 ans », ajoute-t-il. A surgi alors une autre idée : celle de noter les changements intervenus dans les colonies brésiliennes depuis les années 1980.

« Il y a 20 ans, les femmes portaient encore des vêtements colorés et les jeunes parlaient en polonais dans la rue », raconte Urban. Les changements, affirme-t-il, ont commencé avec l’arrivée de l’électricité et de la télévision.
« Dans la colonie de Cruz Machado, l’électricité a été installée en 1995. C’est à cette date que les routes ont commencé aussi à être goudronnées, que sont arrivés les commerçants. Petit à petit, ils deviennent de plus en plus Brésiliens, mais ils se sentent encore Polonais. »

Le nouveau visage des colonies a été enregistré à la fin de l’année dernière quand le photographe a reçu une donation de 179 000 Reais de la Petrobrás. Il a repris le travail et, semaine après semaine, il a frappé aux portes des mêmes personnes pour expliquer qu’il allait faire de nouveaux portraits en noir et blanc pour le livre qui devait être publié en avril. En ce moment, il s’occupe de la tâche administrative, avec les autorisations à faire signer aux familles. Beaucoup de ces personnes sont encore méfiantes. L’attitude réservée, on le voit tout de suite, est un trait commun à tous.

Guidée par Urban, Carta Capital est allée rendre visite à quelques unes de ces colonies. La plus éloignée est celle de Santana dans la commune de Cruz Machado, à presque 300 kilomètres de Curitiba. Au bout du chemin bordé de pins, on tombe sur une église en rondins où de nombreux Polonais ont déjà égrené leur rosaire et qui est aujourd’hui, comme toutes les maisons d’ailleurs, pleine de photos du pape.

La plaque à l’entrée se charge d’en raconter l’histoire : en 1911, 120 familles sont arrivées dans la colonie de Cruz do Banho et une épidémie de typhus a tout de suite tué 800 personnes. L’année suivante, en 1912, le père Drapiewski a érigé ces murs et a commencé à dire ses sermons. Et l’incroyable c’est que, aujourd’hui encore, on prie en polonais.

Antonio Polanczyk en est le curé : 33 ans, descendant d’immigrés polonais né à Guarani das Missões (RS) ; il est allé au séminaire à Varsovie pendant huit ans. De retour au Brésil, en 2002, il a reçu son affectation pour la paroisse de Cruz Machado pour remplacer le curé polonais qui partait en retraite. Avec le professeur Marli Kovalczyk, il a commencé un travail de valorisation des traditions.

« En arrivant en Pologne, j’ai mieux compris la richesse de ce que nous avons », dit le curé. « Pour eux, c’est difficile d’imaginer des Polonais au Brésil. D’abord, ils ne croyaient pas que j’étais brésilien. Ensuite, ils m’ont même demandé si j’avais des esclaves à la maison. C’est parce qu’on passait L’esclave Isaura », s’amuse-t-il.

Marli, 32 ans quatrième génération d’immigrés polonais et professeur de géographie, a vécu une expérience semblable lorsqu’elle est allée à Cracovie. Et elle est revenue au Brésil avec le désir de préserver la Pologne transmise par ses parents et ses grands-parents. Il y a deux ans, elle a créé un cours de polonais dans le collège d’Etat de la ville et, en décembre elle a ouvert la première classe. Aux dernières inscriptions, il y avait 115 candidats pour 30 places.

Marli et le curé sont également abonnés à une chaîne de télévision polonaise, ils essaient de maintenir actif le groupe folklorique de la colonie et ils ont organisé un petit musée qui aide à comprendre l’histoire des immigrés. Les danses et les vieux objets sont devenus la principale attraction pour les touristes qui l’ont visité il y a deux ans. Inscrite dans un circuit proposé par une agence de voyages polonaise, la ville ne reste pas deux mois sans voir un groupe de voyageurs.

« Ça aide à améliorer notre estime de nous-mêmes », dit Marli. « Les gens ont toujours beaucoup souffert d’une forte discrimination en ville parce que nous parlions une langue différente, parce que nous sommes très blancs, très timides, etc. » Le professeur raconte que, comme jusqu’à l’âge de 7 ans elle ne parlait que polonais, elle n’a jamais réussi à prononcer les « r » par exemple, et elle regrette que tout le monde remarque son accent.
« C’est comme si on restait des étrangers. »

Le malaise de la langue touche tous les descendants. Habitante d’un coin retiré de Cruz Machado, Vanda Wierzbicki, 66 ans, nous reçoit en s’excusant : « Je suis née ici, j’ai vécu ici, mais je parle mal le portugais. Excusez-moi. » La langue portugaise est si rare dans cette maison qu’elle n’était même pas dans la liste des imitations du perroquet de Dona Vanda, mort peu de temps auparavant. « Il ne parlait que polonais. »

Dans le jardin où sentent les magnolias, elle et son mari Leonardo parlent des traditions et des usages. Ils savent que c’est la mémoire de ceux qui vieillissent qui construit la tradition familiale. « Nos parents nous ont toujours raconté la Pologne et on fait pareil avec nos enfants », dit Dona Vanda. Et c’est pareil dans toutes les maisons. Ce n’est pas un hasard si les récits d’immigration sont sur les lèvres de nombreux descendants.

Le premier groupe de Polonais, composé de 64 personnes, est arrivé au Brésil en 1869 et s’est arrêté dans l’état de Santa Catarina. Ils venaient tous de Haute Silésie, au sud du pays, région alors sous la domination de l’empire austro-hongrois. Réduits en esclavage dans le Santa Catarina, ils se sont enfuis vers le Paraná et en 1871, ils se sont établis à Curitiba, où ils ont fondé la colonie de Bilarzinho. Ensuite, dans les faubourgs de la capitale du Paraná, ont surgi les colonies de Abranches, Santa Cândida et Tomás Coelho.

Ce flux migratoire est né d’une politique gouvernementale brésilienne qui a émis un grand nombre d’autorisations pour la colonisation polonaise. Jusqu’à la Première Mondiale, cent trois mille Polonais sont ainsi venus, presque la moitié d’entre eux se sont installés dans le Paraná. « Ils faisaient beaucoup de propagande et ils promettaient même de l’argent à qui réussirait à amener des Polonais ici », raconte Marli.

Parmi les nombreuses tactiques pour attirer des paysans, pendant la période de la « fièvre brésilienne » en Europe, l’envoi de lettres recommandées attire l’attention. Le gouvernement brésilien offrait un peu d’argent aux immigrés pour qu’ils racontent à leur famille et à leurs connaissances les merveilles du climat tropical. Et ce n’était pas tout : « On racontait une légende selon laquelle le Paraná était une terre couverte de brouillard et que, un jour, la Sainte Vierge a dispersé le brouillard pour que les Polonais s’y installent », raconte Marli.

En arrivant ici, toutefois, beaucoup ont été désespérés. On raconte que des femmes se sont jetées à la mer quand les navires ont accosté et il y a des registres montrant un esclavage maquillé. « La famille de mon père a du s’enfuir d’une propriété quand ils ont vu qu’ils s’étaient tellement endettés pour payer le logement et la nourriture qu’ils ne pourraient jamais rembourser », dit le photographe Urban.

La souffrance semble avoir laissé des traces de détermination et d’orgueil chez les descendants. Leopoldo Bojan, 66 ans, né dans la colonie de Tomás Coelho - une des premières - et qui vit aujourd’hui à Araucária, dans la banlieue de Curitiba, aime dire cette phrase : « Vous pouvez vous promener dans la région, vous verrez qu’il n’y a pas un fils de Polonais qui ne soit pas travailleur », dit Bojan.

« Mon père est arrivé ici en 1912, et il aimait raconter certaines choses. Là-bas en Pologne c’était pas facile, il y avait les propriétaires et personne n’avait de terre », raconte-t-il. « Ici aussi c’était dur, mais avec un peu d’argent on pouvait acheter un petit bout de terre. Mon père a commencé avec du seigle. Il n’avait ni charrette ni cheval, il portait tout sur son dos. »

Bojan a peur de paraître raciste, mais il n’arrive pas à éviter les comparaisons. « C’est pas pour dire, non. Ce qu’on fait, labourer la terre, c’est dur. Mais on est différent des autres gens, même des Nordestins. On a appris qu’en travaillant suffisamment on arrive à avoir des petites choses. »

La communauté refermée sur elle-même et la méfiance envers les autres font que les Polonais du Paraná semblent sortir du passé. Dans la maison de Bojan, le chapeau derrière la porte, la chaise à bascule, la toile qui protège des moustiques, la toile cirée sur la table, les tissus en crochet qui couvrent les objets, tout, finalement, rappelle les silhouettes découpées dans les livres d’histoire.

Et il n’y a pas que le temps qui soit infini. Sa patrie aussi. Séparés de la terre natale de leurs parents et grands-parents, ils dirigent leur vie selon une Pologne imaginaire. Même le polonais qu’ils parlent a un je-ne-sais-quoi de réinvention. Isabel Bojan, 60 ans, définit cette espèce de troisième langue :

« A l’époque de nos parents, il n’y avait pas de réfrigérateur, de lumière électrique, etc. alors on ne sait pas comment on dit ces choses en polonais. On ne les dit même pas en portugais, mais on termine les mots comme en polonais. » La fin des mots dont parle Dona Isabel c’est les déclinaisons qui sont à la base de la langue, comme en latin. L’adaptation, poursuit-elle, ne s’est pas faite que pour les objets mais aussi pour les aliments qu’on ne plantait pas en Pologne : feijão (haricot) est devenu finjon ; milho (maïs), millia ; et limão (citron), limon ou limona.

Leopoldo et Isabel comme la majeure partie des colons du Paraná, ne sont jamais allés en Pologne. Bárbara Grejobe, 81 ans, est une des exceptions. En 1986, elle a profité du voyage d’un groupe folklorique de la colonie Muricy, à 30 kilomètres de Curitiba, qui allait faire un spectacle là-bas, et elle est montée dans un avion pour la première fois.

Le corps sec, des yeux bleus très vifs et matriarche d’un clan féminin, Dona Bárbara raconte son voyage comme un rêve. « Nous avons été reçus par le consulat, c’était très beau. Nous sommes arrivé à l’époque de la moisson du blé. On savait déjà que la terre là-bas était belle, mais la voir de près c’est mieux. On est très fier de nos origines, vous savez ? »

La meilleure preuve est la tradition culinaire transmise à travers des recettes très strictes depuis le XIXe siècle jusqu’à nos jours. Pas une maison de colons où l’on ne serve le salami typique, le gâteau de pommes de terre, le fromage caillé avec la choucroute qu’on appelle pierogi ni le pain fait de farine de seigle et de patate douce. Cornichon et chou ne peuvent manquer en aucun cas. Du porc, rien ne se perd, raconte Zita greboje, la fille de Dona Bárbara : « Avec la tête on fait du saucisson, les os, on les frit et on les met dans les haricots, avec les pieds, on fait de la gelée et la bonne viande on n’a pas besoin de le dire, n’est-ce pas ? Du porc, il ne reste que le cri. »

Les grands-parents de Dona Bárbara venaient de la région de Poznan et ils sont arrivés au Brésil en 1879. Si les recettes sont restées intactes, on ne peut pas en dire autant de la langue. Elle raconte que lorsqu’elle est entrée à l’école, elle n’étudiait qu’en polonais avec des professeurs venus de Pologne. « Mais après il y a eu un président, Getúlio Vargas, qui ne nous a plus laissé parler polonais », dit-elle un peu contrariée.

Avec sa fille Zita, Dona Bárbara ne parle qu’en polonais. Mais avec ses petits-enfants, elle est obligée de parler portugais. Susana Kloss, une de ses petites-filles, qui suit des études de gestion d’entreprise et travaille dans un cabinet d’odontologie, s’embrouille avec les mots mais elle prétend quand même transmettre sa langue.

« On comprend mais c’est difficile de parler parce qu’il y a beaucoup de consonnes qui se suivent, non ? C’est un héritage très fort. Un jour, je voudrai l’apprendre à mes enfants, au moins quelques mots, quelques chansons et pourquoi pas, faire apprendre les danses folkloriques à l’un d’eux », dit Susana. « C’est même drôle. Où que nous soyons, nous sommes Polonais ».

Les nouvelles générations éprouvent le désir de conserver cet héritage. Mais ils commencent à suivre le chemin des jeunes de la ville, et même dans leur façon de s’habiller, ils montrent que, après cent ans, les Polonais-brésiliens commencent à devenir Brésiliens. « En allant à la faculté, on commence à se faire des amis en dehors de la colonie et ça change un peu. Mais je continue à être polonaise », insiste Susana.

L’éloignement du monde rural, qui a commencé il y a dix ans, est la principale source de « contamination » des colonies. Malgré l’enracinement du catholicisme, certains jeunes sont séduits par le spiritisme, et d’autres ont des petits amis ou se marient avec des non-descendants, chose inimaginable avant cette génération qui a encore le type physique « pur ». En apparences salutaires pour le regard extérieur, les modifications effraient ceux qui ont passé leur vie dans cette patrie imaginaire appelée Pologne.

Joana Grochowski, 85 ans, avec un accent très prononcé et une méfiance latente, n’est pas très intéressée par un quelconque « reportage ». Elle ne semble pas croire à la continuité de ce qu’elle a toujours cultivé. « J’ai beaucoup de petits-enfants mais on est un peu différents. Les plus jeunes n’aiment plus faire les choses comme leurs parents. Ma petite-fille ne sait plus plier sa langue. Elle ne dit pas » chó « mais » oh « , se plaint-elle, le front plissé.

Ce qu’aime Dona Joana c’est de parler de la ferme, des vaches, des cochons et des poules. Mais comme elle s’aperçoit que ses interlocuteurs ne réagissent pas à ses commentaires, elle montre un certain soulagement quand son fils rentre à la maison. Avec les pieds et les mains de ceux qui plantent et récoltent, la moustache qui lui couvre les lèvres, la peau cuivrée qui contraste avec ses yeux bleus clairs, Ernesto Grochowski est si rayonnant qu’il ne ressemble pas à un colon.

Il parle de cornichons, de betteraves, de choux et de paprika, et pose pour une photo. » Ici, on pourrait bien voir du monde. Ça pourrait devenir touristique « , enchaîne-t-il. Il montre la masure en bois faite de rondins de pins sans aucun clou et il explique : » Les troncs sont emboîtés les uns dans les autres. Mon grand-père a appris ça en Pologne. Mais là-bas il ne doit plus y en avoir. Ecoute, il faut qu’on préserve ça parce qu’on pourrait bien faire un film ici. "

Ernesto prend son accordéon et se met à chanter, comme s’il se préparait pour les jours de gloire encore à venir. Et c’est parti pour des chansons polonaises sur de la musique campagnarde brésilienne et il remercie pour les applaudissements du public restreint. Il entonne Mulher Rendeira avec un accent étranger et il tape du pied sur le sol comme s’il dansait du folklore polonais. Après quelques heures passées dans les colonies, c’est bien difficile de savoir où l’on est. Sûrement Tui-Tam, ici et là.


Par Ana Paula Sousa

Source : Carta Capital, 03/03/2004

Traduction : Sandrine Lartoux pour Autres Brésils


Agenda

Tous les événements

Suivez-nous

Newsletter

Abonnez-vous à la Newletter d’Autres Brésil !

Inscrivez vous

Entrez votre adresse mail ci-dessous pour vous abonner à notre lettre d’information.
Vous-pouvez vous désinscrire à tout moment envoyant un email à l’adresse suivante : sympa@listes.autresbresils.net, en précisant en sujet : unsubscribe infolettre.

La dernière newsletter

>>> [Dossier Presse] : 7 jours avant le festival de documentaire Brésil en Mouvements - 2 au 4 octobre à Paris

Réseaux sociaux

Flux RSS

Abonnez-vous au flux RSS