La mondialisation du Théâtre de l’Opprimé

 | Par Augusto Boal

Carioca [natif de Rio, NdT] de naissance, à 75 ans, le citoyen du monde Augusto Boal demeure à Rio de Janeiro, irradiant vers toute la planète les germes et les fruits de son plus grand projet : le Théâtre de l’Opprimé [1], un ensemble conceptuel de techniques qui transforment le spectateur en protagoniste du spectacle, profondément engagé dans la trame de sa propre existence, plus intensément avec les conditionnements socioéconomiques de sa situation. Un travail libertaire qui se mondialise non par effet de mode ou par stratégie d’entreprise, mais par la nécessité d’agir dans tous les endroits où l’art puisse encore signifier une libération des amarres de la conscience de l’être sur lui-même et sur sa condition dans le monde.

La dimension cosmopolite de son oeuvre date déjà des quinze années, entre 1971 et 1986, de son exil politique. Pendant cette phase, Boal a développé les expériences théâtrales qui lui vaudront la reconnaissance internationale du public, de la critique, des universitaires et du milieu théâtral. Elevé au statut de réinventeur du Théâtre Politique, il a gagné une place définitive dans la galerie des noms mondialement connus dans ce domaine comme Brecht et Stanislavski, précisément pour avoir fait ce que Brecht avait seulement rêvé et écrit : un théâtre joyeux et instructif. Et ce, d’après The Drama Review et The Guardian, tous deux cités dans l’article qui lui est consacré sur Wikipédia.

Augusto Boal, qui revient tout juste d’Inde, où il a créé la Fédération Indienne du Théâtre de l’Opprimé, a donné par téléphone un entretien exclusif à Carta Maior.

Carta Maior - Comment va la santé ?

Augusto Boal - La santé va mieux, elle va très bien, ce qui va mal c’est mon genou. La maladie que j’ai eue est déjà totalement maîtrisée, mais mon genou me fait mal. Maintenant que j’ai été en Inde, cela a un peu empiré, puisque j’ai participé à une longue marche avec 12 000 adhérents de la Fédération Indienne du Théâtre de l’Opprimé, à cheminer et courir dans les rues de Calcutta.

Comment cela s’est-il passé ?

Il existe en Inde un groupe, Jana Sanskriti, qui est déjà venu ici au Brésil, dans un festival que nous avons réalisé en 1993. Depuis, ils n’ont cessé de grandir et ont déjà réussi à créer des centres similaires dans dix Etats de l’Inde, bien que dans chaque Etat, dans chaque région, il y ait une langue différente. Il existe là-bas 18 langues plus ou moins officielles ! Qu’à cela ne tienne, ils ont réuni douze mille personnes de neuf Etats qui ont cheminé dans les rues de Calcutta et écouté mon discours en anglais avec les traductions en bengali et en hindi. Ensuite, nous avons fait le festival proprement dit et, en clôture, nous avons fondé la Fédération Indienne du Théâtre de l’Opprimé, qui a réuni les signatures de 37 associations, syndicats et mouvements ouvriers et de masse. C’était quelque chose de vraiment grand et fort ! Quelque chose de merveilleux. Nous avons marché au milieu des rues et cela n’était plus supportable : je me suis retrouvé coincé parmi les participants, appuyé sur ma canne et aidé par une jeune fille, et j’ai dû faire de la marche rapide pendant plus d’une demi-heure. C’est cela qui a définitivement cassé mon genou !

Comment se déroule la transposition des techniques du Théâtre de l’Opprimé dans un pays de culture aussi disparate que l’Inde ?

Les techniques du Théâtre de l’Opprimé sont appliquées à leurs propres problèmes. Il y a réellement des différences culturelles ; eux, par exemple, sont beaucoup plus mélodiques dans leurs mouvements que les Africains, qui sont plus rythmiques, ou les Français qui préfèrent la parole. La méthode est la même, mais chaque culture la traduit avec ses particularités. On ne peut s’attendre à ce que les Hindous se trémoussent comme des Africaines ! La base est le Théâtre-Forum, l’entrée en scène du spectateur, la façon de développer les entrées jusqu’à parvenir à conclure des propositions... tout cela suivant la règle du Théâtre de l’Opprimé.

Au-delà de l’Inde, avec toute cette adhésion, dans quelles autres régions du monde se développent les activités du Théâtre de l’Opprimé ?

Sur le site international du Théâtre de l’Opprimé (en savoir plus), on trouve, sur le lien yellow pages (pages jaunes), 50 pays qui développent ce travail. Mais davantage de pays connaissent le Théâtre de l’Opprimé et ne se trouvent pas encore sur le site.

J’ai vu que vous aviez récemment lancé à Londres un livre, A Estética do Oprimido [L’esthétique de l’Opprimé]. Existe-t-il beaucoup de livres de votre plume ou sur votre travail qui soient traduits dans le monde ? Et dans les universités, y a-t-il des études sur votre oeuvre ?

Oui, beaucoup. En Angleterre, il y a 6 ou 7 titres. En France, j’ai publié mon premier livre il y a plus de 30 ans et il continue à beaucoup se vendre. Aujourd’hui, au moins 29 livres ont déjà été publiés dans le monde entier sur moi ou sur le Théâtre de l’Opprimé, dans des langues qui vont de l’anglais, italien, allemand, à l’hindi indien et à l’ourdou du Pakistan... Cela fait de nombreuses années que les propositions du Théâtre de l’Opprimé font l’objet de thèses de master et doctorat et de cours dans diverses universités dans le monde, à tel point qu’en août dernier, des professeurs et élèves de l’Université de New York et de San Juan, Porto Rico, sont venus étudier dix jours avec moi.

Trouvez-vous correcte l’évaluation de votre travail par les milieux artistique et académique internationaux ?

Quand il y a un très grand volume d’écrits, des choses merveilleuses apparaissent. Mon interprétation de la tragédie grecque d’après Aristote, par exemple, est un thème universitaire aux Etats-Unis, car j’analyse la catharsis et d’autres éléments d’une forme différente de ce que proposent les autres auteurs. Evidemment, parmi toute cette production, apparaissent aussi des bêtises, le genre de chose que je lis et dont je conclus que rien n’a été bien compris. Mais il n’y a rien de catastrophique ni de distorsions, sauf quand ils s’avisent d’en faire usage à des fins différentes de celles que nous proposons. Comme il s’agit d’un thème mondial, amplement diffusé, il n’est pas possible que tous comprennent tout de manière adéquate. Cela arrive avec la psychanalyse, le christianisme... il existe des interprétations diverses et bizarres de tout cela. Une solution que nous avons trouvée pour diminuer de telles distorsions est de proposer la création de fédérations nationales du Théâtre de l’Opprimé, comme l’ont déjà fait les Indiens, pour obtenir davantage d’unité et d’interrelation.

Comment votre égo s’en sort-il avec toute cette célébrité ?

Ecoutez, je suis content, mais je ne me trouve rien de bien spécial. Il y a beaucoup de gens qui font beaucoup de belles choses dans tout le Brésil et personne n’en sait rien. J’ai fait ce que je voulais et je me suis multiplié en milliers de personnes. Au Centre d’ici, de Rio, par exemple, on travaille d’arrache-pied. En plus des “pontos de Cultura” (points de culture), nous travaillons dans les prisons de sept Etats, dans les CAPS (Centres d’accueil psychologique et social) à Rio et à São Paulo, et avec les écoles de l’Etat de Rio, nous développons l’esthétique de l’opprimé dans la peinture, la sculpture, la poésie, la musique, la danse...

Êtes-vous directement à la tête de tout cela ?

Ce n’est pas exactement cela. Ma position est la suivante : nous avons un laboratoire d’interprétation ainsi qu’un séminaire de dramaturgie que je dirige et qui s’adressent aux 8 « relais » du Centre du Théâtre de l’Opprimé - CTO et à d’autres qui aident et participent, mais qui ne sont pas les relais du Centre. Les relais sont ceux qui multiplient le travail et le reflètent à travers le Brésil et le monde. Ce sont eux qui font un travail intense et héroïque.

En ce sens, vous trouvez-vous déjà prêt à sortir de scène ?

Jamais je ne sortirai de scène ! Je suis vivant ! Je suis jeune à 75 ans ! Je suis dans la jeunesse de la vieillesse ! Le travail n’a plus besoin de moi, mais je suis là à le réaliser, et le serai toujours !


Par Eduardo Carvalho - 10/11/2006

Source : Carta Maior

Traduction : Caroline Sordia pour Autres Brésils


Notes :

[1] Pour en savoir plus sur le Théâtre de l’Opprimé, vous pouvez consulter, entre autres, les liens suivants : Déclaration de principes,
Augusto Boal et le Théâtre de l’Opprimé

Vous pouvez également vous procurer le dvd du documentaire Jana Sanskriti, un Théâtre en campagne (52 min, 2006) réalisé par Jeanne Dosse chez Mémoire Magnétique (21, Avenue du Maine, 75015 Paris, France, Tél : +33 (0)1 4549 4901,
Email : memoiremagnetique@wanadoo.fr)


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