La haine de la démocratie

, par Matheus Pichonelli

Source : Carta Capital - 27/10/2014

Traduction pour Autres Brésils : Ariane ALBERGHINI (Relecture : Caroline SORDIA)


Des tracts jonchent le sol dans des bureaux de vote à Recife.

« Les gens du Nordeste ne savent pas voter  ». « Les pauvres n’ont que ce qu’ils méritent ». «  À bas la Bourse Aumône » [1]. « Allez à Cuba ». « Déménagez à Miami ». « Les employés ne devraient pas être autorisés à participer ». « Le paulistano [habitant de la ville de São Paulo] est une race égoïste ». « On devrait faire sécession du reste du pays ». Non, ce n’est pas un hasard si les démonstrations d’aversion à la politique, à la contradiction et au vote des populations plus pauvres se soient intensifiées au cours de cette élection, la septième depuis la transition démocratique [en 1989]. La démocratie brésilienne est jeune, mais n’est pas une enfant. Une partie de la haine qu’elle provoque est tout d’abord le résultat de sa maturité, plus que de son caractère inédit. Ceux qui vocifèrent ne sont pas ceux qui ignorent son fonctionnement, mais ceux qui le connaissent très bien – au point de, en 2014, parler de coup d’État, d’impeachment ou de cécité collective pour délégitimer un résultat adverse.

La polarisation toujours plus accentuée entre les deux principaux partis du Pays a mené les candidats, les électeurs-internautes, les internautes-électeurs et une partie des médias à se comporter, au cours des dernières semaines, comme des supporters en tribune, tout particulièrement le dimanche 26 octobre, lors de la réélection de la présidente Dilma Rousseff [du PT, Parti des travailleurs]. Le ton variait, mais le discours s’appuyait sur les mêmes bases : exprimer son vote ne suffisait pas, il fallait éliminer le concurrent et ceux qui votent pour lui – principalement s’il n’a pas le même répertoire, la même scolarité, la même (présupposée) indépendance matérielle. D’où l’agressivité identifiée autant dans le sous-monde d’internet que dans la voix des autorités, des personnalités et des célébrités – qui se sont engagées dans la campagne en soutien à un côté ou l’autre comme jamais auparavant.

Au point où on en est, attribuer à l’un ou l’autre la primauté du premier coup bas serait inutile. Il faut comprendre pourquoi l’agressivité augmente au fur et à mesure que le système démocratique se construit – car sa construction est un exercice permanent. Ce n’est pas un phénomène local : en Europe, où le système est en vigueur depuis plus longtemps, les intellectuels se battent depuis longtemps sur les contractions du « règne de l’excès » et des demandes sociales atomisées (« mesquines », selon beaucoup de gens), d’un ensemble d’individus, appartenant souvent à des minorités – et non, au plus grand dam des vieilles oligarchies, d’une multitude uniforme.

Dans un pays comme le Brésil, où le privilège de naissance et l’hégémonie politique et économique ont été synonymes au cours de l’histoire, l’ascension de groupes particuliers, auparavant dominés, a produit toutes sortes d’offenses au soi-disant « individualisme démocratique ». Les attaques pleuvent sur les pauvres, les gays, les lesbiennes, les Noirs, les « communistes », les femmes. On peut citer comme exemple les manifestation de haine contre la population du Nord-Est du Brésil, où le PT a conquis beaucoup d’électeurs. La répulsion se cache sous tous les déguisements, mais peut être identifiée, par exemple, quand un ex-Président de la République attribue un résultat adverse (pour lui et les siens) à la cécité collective de ceux qui « manquent d’instruction ».

Dans son livre La haine de la démocratie, qui vient de paraître au Brésil aux éditions Boitempo Editorial, le philosophe franco-algérien Jacques Rancière propose des pistes de réflexion pour comprendre ce phénomène. Un phénomène qui, à en croire l’expérience européenne et les heurts récents, sera de plus en plus répandu dans notre pays. L’œuvre critique de manière tranchante la dénonciation de l’individualisme démocratique – qui, selon Rancière, repose mollement sur deux thèses : la thèse classique des privilégiés (les pauvres en veulent toujours plus), et des élites raffinées (il y a trop d’individus, trop de gens qui revendiquent le privilège de l’individualité). « Le discours intellectuel dominant rejoint ainsi la pensée des élites censitaires et savantes du XIXème siècle : l’individualité est une bonne chose pour les élites, elle devient un désastre de la civilisation si tous y ont accès » [p.36 de l’édition originale], écrit-il. D’après l’auteur, ce n’est pas l’individualisme qui est rejeté par ce discours, mais la possibilité que tout un chacun puisse partager ses prérogatives. « La critique de l’individualisme démocratique est simplement la haine de l’égalité par laquelle une intelligentsia dominante se confirme qu’elle est bien l’élite qualifiée pour diriger l’aveugle le troupeau » [p.76].

Toute ressemblance avec les derniers épisodes des élections n’est pas une pure coïncidence. Dans la préface de la même œuvre, le philosophe Renato Janine Ribeiro, professeur d’éthique à la USP [Universidade de São Paulo], rappelle qu’un nombre significatif de membres de la classe moyenne continue à disqualifier les programmes sociaux développés au cours des dernières années. «  Pour eux, le Brésil était un pays bien quand il appartenait à peu de gens. Ainsi, quand le peuple occupe des espaces auparavant réservés à des gens « comme il faut », cela déclenche des cris de protestation. De quoi s’agit-il, sinon d’un profond mal-être des privilégiés ?  », interroge-t-il. « L’expansion de la démocratie dérange. D’où la haine qui domine notre politique, telle qu’on ne l’avait pas vue depuis la veille du coup d’État de 1964, et qui condamne comme populistes et démagogues les mesures favorisant les plus pauvres  ».

D’une même voix que Rancière, Janine Ribeiro rappelle que la démocratie n’est pas un État achevé, ni l’état achevé des choses ; elle vit une expansion constante et conflictuelle. «  Parce que l’idée de division sociale reste encore présente et forte  ». Ces dernières semaines, du moins, cette idée semble avoir pris des proportions graves, dans les manifestations de haine dans la rue et sur les réseaux sociaux. Comme si le pays était trop petit pour deux (pour ne pas dire plusieurs) types d’électeurs : l’un doit être envoyé à Cuba, l’autre, à Miami ; l’un doit voir son droit de vote retiré, l’autre n’a que le droit de se taire. Le non-dialogue est ouvertement revendiqué, surtout par ceux qui avaient l’habitude de considérer l’espace public comme leur appartenant et aujourd’hui se rebellent contre « l’État protecteur » et le vote « mesquin » des individus. Mais la démocratie, poursuit Rancière, loin d’être le mode de vie d’individus poursuivant leur bonheur privé, est le processus de lutte contre cette privatisation, le processus d’extension de cette sphère. « Élargir la sphère publique, cela ne veut pas dire, comme le prétend le discours libéral, demander l’empiétement croissant de l’État dans la société. Cela veut dire lutter contre la répartition du public et du privé qui assure la double domination de l’oligarchie dans l’État et dans la société  » [p.63].

Notes de la traduction :
[1] « À bas la Bourse Aumône » : Référence au programme d’aide sociale de la Bolsa Família.
[2] La haine de la démocratie de Jacques Rancière (Paris, ed. La Fabrique, 2005)

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