La connivence entre le crime et le pouvoir

, par Vera da Silva Telles

Compte tenu de l’autorité que l’Etat leur confère, les agents du service public mettent en place des dispositifs extralégaux qui varient entre la transgression, les accords négociés et les pratiques d’extorsion. Au cœur de l’économie urbaine, ce sont des pratiques qui engendrent une zone grise en expansion, rendant incertaines les différences entre le légal et l’illégal.

Vera da Silva Telles est professeur au département de sociologie de la USP et chercheur au Cenedic. Elle a publié en collaboration avec Robert Cabanes Nas tramas da cidade : mobilidades urbanas e seus territórios (São Paulo, Humanitas, 2006).

Source : Le monde diplomatique Brésil – 01/07/2011

Traduction : Karine Lehmann pour Autres Brésils

L’extorsion policière a joué un rôle central dans l’explosion de la violence qui a éclos en mai 2006 et paralysé la ville de São Paulo sous le coup d’attaques des agents et des édifices publics organisées par le Premier Commando de la Capitale (PCC), alors que des rébellions simultanées se répandaient dans l’Etat. C’est la conclusion d’une étude détaillée de presque 250 pages, publiée aujourd’hui, cinq ans après les événements, sous le titre “Troubles à São Paulo : Corruption, crime organisé et violence institutionnelle en mai 2006”. Réalisée par des chercheurs de la Clinique internationale des droits de l’homme de l’Université de Harvard et de l’ONG Justiça Global, cette étude rassemble les preuves que les attaques du mois de mai ont été en grande partie organisées en représailles aux brutalités pratiquées par les agents du service public contre des proches de meneurs du PCC. Ces actions, à l’origine des événements, faisaient partie d’une multitude de plans de corruption, impliquant l’extorsion à des familles de responsables de l’organisation criminelle, ainsi que la vente d’évasions du système carcéral et des vols de biens saisis par la police. Des projets qui remontent à loin et ont continué les années suivantes, puis se sont multipliés et ramifiés, notamment avec le contrôle des affaires très rentables des machines à sous, ainsi que l’extorsion fréquente de personnes impliquées dans le trafic de drogue, tout cela mêlé à des histoires de crimes, exécutions (nombreuses) et actions de milices exterminatrices.

Les faits relatés offrent dans leur ensemble une large perspective des micro-situations courantes qui traversent le tissu urbain de São Paulo, et pas seulement la ville. L’implication des forces de l’ordre dans les activités illégales n’est pas à proprement parler une nouveauté. Cela fait partie de la chronique urbaine, alimente la presse, est déjà devenu un scénario de film et est au cœur des conversations quotidiennes. Cependant, il reste à comprendre les jeux de pouvoir et les rapports de force inscrits dans ces replis du légal-illégal, et cela ne concerne pas seulement les organisations criminelles et leurs affaires illicites. Ils sont incrustés dans le noyau dynamique des économies urbaines, dans les relations qui tissent les marchés informels d’aujourd’hui qui ont tendance à s’étendre et le commerce de biens illégaux, outre le trafic de drogue et ses capillarités au sein des réseaux sociaux et des pratiques urbaines. Ces jeux de pouvoir et ces rapports de force ont un potentiel de violence qu’il est intéressant d’élucider.

Dans les replis du légal-illégal

Les puissants centres de commerce populaire de la ville de São Paulo offrent un “poste d’observation” très privilégié. Très loin des traditionnelles économies de survie, ce sont des lieux où circulent des produits d’origines diverses, le plus souvent douteuses (contrebande, falsifications, piratage), mettant en place de véritables dispositifs commerciaux qui font le lien entre l’informel et les circuits illégaux d’économies transnationales. Toutefois, du modeste lecteur de CD piratés aux échoppes de galerie encombrées, en passant par la multitude de vendeurs ambulants qui occupent les rues de la ville, cette grande circulation de biens et de richesses ne pourrait fonctionner sans son lien avec un autre marché, tout aussi illégal, par où transitent les marchandises politiques, selon les termes proposés par Michel Misse (2006). Par marchandises politiques, on entend : corruption, accords sur le partage des gains, échanges de faveurs, clientélisme, achat de protection et pratiques d’extorsion plus ou moins féroces en fonction des micro-conjonctures politiques, des disputes, du jeu des alliances et des intérêts en jeu et, aussi et surtout, du degré d’incrimination pesant sur ces activités. Contrôleurs, gestionnaires urbains, opérateurs politiques et policiers agissent dans les replis du légal-illégal par la voie des “liaisons dangereuses” (Misse, 2006) entre les marchés informels et les marchés politiques qui parasitent les premiers et conditionnent grandement la façon dont ils s’organisent et se répartissent dans les espaces urbains.

Dans la formulation précise de Misse, “ce sont des formes de conversion de l’illégalité en marchandise négociable”, et c’est véritablement cela qui définit le marché politique, illégal, “qui offre, de façon privée, des biens et des services monopolisés par la souveraineté de l’Etat moderne” (Misse, 2009:101). Cependant, il faut alors s’arrêter sur le modus operandi de ces pratiques. Ce sont des agents qui font usage des prérogatives légales, l’autorité que l’Etat leur confère, afin de mettre en place des dispositifs extralégaux qui varient entre la transgression consentie, les accords négociés et les pratiques d’extorsion. Au cœur de l’économie urbaine de nos villes, ce sont des pratiques et des dispositifs politiques qui finissent par engendrer une vaste zone grise en actuelle expansion qui rend incertaines, quand elles ne sont pas indifférenciées, les différences entre le légal et l’extralégal, entre licite et hors la loi, comme également entre l’ordre et son envers, quand les pratiques d’extorsion dépassent les limites de l’acceptable par les acteurs impliqués et se terminent en disputes féroces, en conflits ouverts et, très fréquemment, avec des morts. C’est justement sur ces terres incertaines que se structure un champ de forces qui met en scène un scénario inextricable d’acteurs (vendeurs ambulants, commerçants, opérateurs politiques, contrôleurs, gestionnaires urbains, policiers) dans une dispute revenant sans cesse entre négociations et conflits exacerbés, par des procédures publiques ou par des voies obscures et nébuleuses, autour de la gestion de ces espaces et la distribution de leurs territoires. Au centre des disputes, les rapports de force inscrits dans les accords négociés, dans les marchés de protection et les pratiques d’extorsion. C’est-à-dire une dispute autour des moyens de s’approprier cette richesse circulante. Et également autour des protocoles des marchés de protection et les limites du tolérable dans les pratiques d’extorsion (cf. Freire, 2009).

Quant aux marchés de biens illicites, les jeux de pouvoir accompagnent la distribution des points de vente de drogues dans les quartiers périphériques de la ville. Le paiement régulier de la protection policière fait partie des routines du commerce local. Ce sont des pratiques courantes, avec leurs procédures, leurs temps, leurs lieux, leurs protocoles. Des équilibres instables qui très souvent aboutissent en pratiques d’extorsion accompagnées de chantage, menace d’arrestation, violence physique. Cela fait partie des routines, non seulement dans le commerce local : cela constitue la vie d’un quartier de périphérie, des scènes locales, cela alimente des histoires qui circulent dans le répertoire populaire, enfin tout cela est inscrit dans l’ordre des choses, dans les façons de vivre. Pourtant, cela ne signifie pas que ce soit banal ou banalisé : une expérience particulière avec la loi qui finit par s’emmêler et inverse le sens de l’ordre et de son envers ou bien pour employer les termes récurrents populaires, le “bon côté” et le “mauvais côté” des choses de la vie.

L’heure de la violence

Quand les marchés de protection sont déstabilisés, pour les raisons les plus diverses, ces pratiques prennent des formes très violentes. L’épicentre est le point de vente de la drogue, mais la zone d’arbitrage s’étend et affecte tout le pourtour. La scène est connue : sous le prétexte de “chasse aux bandits”, se succèdent battues policières, invasions de domicile, chantage, extorsion, expropriation, meurtres et autres tueries. “Invasion de territoire”, comme on dit, fréquemment provoquée par les réorganisations internes des équipes de police qui se partagent (et se disputent) cette précieuse source de revenus et de pouvoir. Dans ce domaine, il ne s’agit pas véritablement de frontières incertaines entre la loi et l’extralégal, le licite et l’illicite, mais de la suspension de ces frontières dans la mesure même où la différence entre la loi et la transgression de la loi est annulée. La loi est pour ainsi dire désactivée. Et cela veut dire que c’est la différence même entre la loi et le crime qui se brouille et, à la limite, est réduite à néant. C’est ce qui permet de mettre en place une espèce d’autorisation de tuer, sans que cela soit considéré comme un crime. Ce qui est posé et exposé dans cette expression qui accompagne les registres de police – “résistance suivie de mort” : une catégorie qui n’a pas d’existence légale, mais qui est acceptée dans la procédure judiciaire, qui opère comme une espèce d’autorisation de tuer, avalisée par les propres instances de l’Etat, également judiciaires, inversant tout et suspendant toutes les différences, si bien que toute exécution devient autre chose, le crime est attribué à la victime lors de supposées “guerres des gangs”, “échange de coups de feu”, “résistance à l’arrestation”. Ici, nous sommes au cœur de ce que Agamben (2007) définit comme “état d’exception”, en étendant une zone d’indétermination entre la loi et la non-loi, terres de frontières incertaines dans lesquelles tout un chacun se transforme en vie « tuable ».

Il est possible d’accompagner, de décrire, de réaliser l’ethnographie des modalités d’opération pratique des forces de l’ordre dans ces lieux en accompagnant leurs modes d’action, leurs mouvements, leurs temps, leurs processus (Das et Poole, 2004). Dans ces domaines où la présence de l’Etat touche les vies et les façons de vivre, un champ de pratiques se définit, dans lequel les individus font (et élaborent) l’expérience de la loi, de l’autorité, de l’ordre et de son contraire, en interaction avec d’autres modes de régulation basés sur les conditions. Les individus transitent également entre l’intérieur et l’extérieur de l’Etat, imaginent des artifices aux frontières incertaines entre le légal et l’illégal, mettent en œuvre des contre-procédures, négocient des règles, des limites, des protocoles en fonction des conditions concrètes de vie, dans leurs impératifs de survie, des nécessités de sécurité, des sens d’ordre et de justice (Das et Poole, 2004). C’est la logique d’une raison pratique afin de gérer les circonstances inconstantes aux frontières du légal-légal, alors que, pour chaque situation, les individus négocient les critères du “bien” et du “mal” – “on doit faire le bien” est l’expression entendue dans ces lieux –, mais aussi les paramètres de l’acceptable et les limites du tolérable (cf. Hirata, 2010).

Le conflit pour la gestion de l’ordre

Ainsi, cela revient à dire que ces espaces d’exception ne sont pas des espaces vides : c’est justement là que les frontières de l’Etat font l’objet de conflits, les sens de la loi, de la justice, de l’ordre et de son envers. A la limite, c’est la gestion même de l’ordre qui semble être en jeu, aux points de jonction (et de friction) avec la loi (et ses modes d’opération) et d’autres modes de régulation basés sur les façons de vivre. Ici, il s’agit d’une gestion de l’ordre qui aboutit à une négociation des limites de la vie et de la mort : c’est ce dont il s’agit dans ces lieux marqués par l’expérience de mort violente (et sa menace), la violence policière et la violence impliquée dans les (des)accords des “affaires du crime”, dont les liens et les résonances mutuels doivent être pris en compte pour comprendre ce qui se passe dans ces lieux. Pendant les années 1980, et plus encore 1990, ces quartiers furent marqués par un nombre très important de morts violentes, un mélange confus de disputes entre gangs rivaux, de violence policière et d’assassinats. C’est sur ce plan que l’on peut interpréter les capillarités urbaines du PCC et les mécanismes pratiqués pour mettre un terme à la logique de la vengeance dans ces conflits et afin de réguler l’usage de la violence : dans cette gestion de l’ordre (en débat), il existe des pistes pour comprendre la chute notable des homicides, depuis le début des années 2000, dans la ville de São Paulo (cf. Telles et Hirata, 2010). C’est ce qui semble être en jeu dans les micro-régulations qui se structurent autour des myriades de points de vente de drogues illicites à São Paulo (Hirata, 2010).

Toutefois, il faut donc examiner la logique de vérité contenue dans un dicton populaire : “ou l’accord ou la mort, pas la prison”, valable dans la périphérie. Dans ce jeu oscillant entre tolérances, accords (ou mort) et prison, on définit les dimensions territorialisées d’une gestion différentielle des illégalismes pour utiliser un terme de Foucault : le dispositif pénal (c’est-à-dire légal) retombe surtout sur une criminalité urbaine diffuse, désarticulée, mais concentrée dans des régions de la périphérie de la ville. C’est notamment cette petite criminalité qui alimente et remplit les dispositifs carcéraux, résultat de l’endurcissement pénal des dernières années. Et c’est de cette criminalité diffuse que se nourrissent les peurs urbaines et le sentiment d’insécurité, exigeant plus de sanctions et principalement donnant raison et rendant acceptable la multiplication généralisée des enclaves fermées et des dispositifs privés de sécurité et policiers. Notons ici des formes privatisées de gestion de l’ordre local, d’autres modalités d’appropriation privée des prérogatives de la souveraineté de l’Etat : des agents privés décident selon les normes et les codes internes, dispositifs souvent douteux légalement, qu’ils assurent ou promettent d’assurer protection et sécurité. C’est dans cette logique que des espaces urbains sont produits, engendrant, comme le disent Alsayyad et Roy (2009), un “urbanisme éclaté” fait de “réseaux de ségrégation spatiale entretenus par des infrastructures spéciales”, dessinant les scènes d’une ville traversée par un entrelacs de “juridictions d’associations privées superposées, hétérogènes, non uniformes et de plus en plus privées”, mais elles possèdent toutes le sceau des dispositifs d’exception : souverainetés multiples, disent les auteurs, qui le disputent à l’Etat, pourrions-nous ajouter, ou traitent avec lui aussi par la voie des marchés politiques, les prérogatives de définir les normes de la gestion des risques et de l’administration des urgences (et qui définit ce que sont les risques et les urgences ?) comme elles-mêmes apparaissent ou leur objectif dans des contextes particuliers.


Ilustration : Daniel Kondo

Bibliographie :

AGAMBEN, Giorgio. O poder soberano e a vida nua, Belo Horizonte, Editora UFMG, 2002.

ALSAYYAD, Nezar ; ROY Ananya. “Modernidade medieval e urbanismo na era global”, Novos Estudos, n.85, 2009.

DAS, Veena ; POOLE, Deborah. Anthropology in the Margins of the State. Santa Fé, School of American Research Press, 2004.

FREIRE, Carlos. Relatório de pesquisa – Dinâmicas urbanas e mercado informal : das calçadas às lojas de galeria, Projeto de pesquisa, PPGS-USP, 2009.

HIRATA, Daniel. Sobreviver na adversidade : Entre o mercado e a vida. Tese de doutorado, FFLCHUSP, 2010.

MISSE, Michel. Crime e violência no Brasil contemporâneo : Estudos de sociologia do crime e da violência urbana, Rio de Janeiro, Lumen Juris, 2006.

MISSE, Michel. “Trocas ilícitas e mercadorias políticas : para uma interpretação de trocas ilícitas e moralmente reprováveis cuja persistência e abrangência no Brasil causam incômodos também teóricos”, Anuário Antropológico, 2009-2, 2010, p.89-107.

TELLES, Vera S. ; HIRATA, Daniel. “Ilegalismos e jogos de poder”. Tempo Social : Revista de Sociologia da USP, v.22, n.2, p.38-58. Disponível em : www.scielo.br


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