L’histoire de Francisca et Lenita ou la force des nanoinitiatives

, par Lucas Callegari

Deux exemples de l’effet démultiplicateur du microcrédit dans le Nordeste, la région [1] qui atteint un niveau remarquable d’excellence.

Source : Carta Capital- 02/12/2011

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Traduction : Roger Guilloux pour Autres Brésils

Utilisant un modèle semblable à celui créé par le Prix Nobel Mohamad Yunus, de la Grameen Bank du Bangladesh, le programme de microcrédit de la Banco do Nordeste do Brasil [2] (BNB) a fait plus de 30 prêts à la commerçante du Ceara, Francisca Rosilania Pinheiro, lui permettant de faire fonctionner sa boutique de soins pour animaux de compagnie.

En société avec son mari, Rosi - comme on l’appelle - est l’une des plus anciennes clientes du Crediamigo [3] qui depuis 10 ans lui octroie les prêts dont elle a besoin pour mener à bien les activités de son entreprise située à Conjunto Esperança, quartier pauvre de la périphérie de Fortaleza. « Au début, je faisais des emprunts pour augmenter la taille du magasin et pour acheter des marchandises. Après quelques années, j’ai décidé d’investir et j’ai demandé un emprunt pour acheter une tondeuse. Et aujourd’hui, j’offre également ce service », nous dit-elle.

L’apparition de concurrents dans le quartier n’empêche pas les affaires de Rosi de prospérer. Elle nous dit que grâce aux bénéfices obtenus, sa réussite la plus importante a été la construction de sa propre maison au-dessus de sa boutique. « Les choses se sont beaucoup améliorées pour beaucoup de gens au cours des dernières années. Et le plus important a été de pouvoir réaliser mon rêve, construire ma propre maison. »

Première banque à travailler avec le microcrédit à finalité productive, la BNB est l’image même de l’expérience la mieux réussie de cette modalité de financement au Brésil aussi bien en ce qui concerne le volume de moyens mis à disposition qu’au niveau de l’impact social. Proposé depuis 1997, ce mode de financement offre des crédits annuels allant de 100 à 15.000 réaux [4] à des personnes exclues du marché bancaire, habituellement des femmes chefs de famille. Même si ce type de crédit s’est fortement développé ces derniers temps, selon les spécialistes, il a encore une marge d’expansion considérable devant lui dans la région. La création du cadre juridique du Micro-Entrepreneur Individuel (MEI) visant à régulariser, à coût réduit, le travail informel, est perçue comme une piste pleine d’avenir.

La BNB comptait, à la fin de l’année 2010, 738.000 clients actifs relevant du Crediamigo, soit une croissance de 39% par rapport à 2009. L’objectif de cette année [5] est d’atteindre le million. Pour y arriver, il sera fondamental que le programme fédéral prenne de l’ampleur afin de pallier le peu d’appétit des banques privées pour des opérations de cette nature.

Le contingent d’intéressés potentiels est énorme. « Nous avons la plus forte concentration du pays de personnes vivant dans des conditions de grande pauvreté [6] . D’un total de 16 millions de personnes appartenant à cette catégorie, près de 10 millions habitent dans le Nordeste. C’est pour cela que notre objectif est de viabiliser l’inclusion par la participation à la vie économique de personnes qui, de fait, sont exclues de l’accès à une vie digne » estime le président de la BNB, Jurandir Santiago.

En plus de la BNB, d’autres établissements bancaires sont aux avant-postes : la Banco do Brasil (BB), la Caixa Econômica Federal (CEF) et la Banco da Amazônia (BASA) [7]. Parmi les établissements privés, la banque Santander occupe une place de choix ayant ouvert une ligne de crédit dédiée au financement du microcrédit.

Par l’intermédiaire du programme Crescer [8], les banques qui participent à ce programme pourront utiliser à cette fin les 2% que tous les établissements bancaires ont l’obligation de déposer à la Banque Centrale. Ensemble, ces quatre établissements financiers publics auront à leur disposition 3,1 milliards de réaux correspondant aux 2% déposés à la Banque Centrale. L’objectif visé par ces quatre institutions est que le portefeuille des opérations de microcrédit atteigne la somme de 654,4 millions de réaux en 2011 et 2,9 milliards en 2013.

La capacité à mener à bien ce programme a fait de la BNB une référence pour les autres banques engagées dans le programme Crescer. Le secret ? Selon les spécialistes, sans la présence de la caution solidaire et l’exigence d’un conseiller financier, le Crediamigo ne serait probablement pas devenu un produit financier viable. La caution solidaire est une solution qui permet à un groupe de personnes d’une communauté donnée, d’avoir accès au crédit. Celles-ci s’engagent mutuellement à payer la valeur des mensualités du prêt. Ce système permet de dispenser les demandeurs de prêts des garanties traditionnelles de patrimoine qu’exige habituellement toute banque.

Une autre innovation importante est celle du conseiller en crédit. « L’un des atouts qui fait la différence est le suivi de l’opération après l’obtention du crédit. Le conseiller accompagne le développement de l’activité après que le client ait reçu le prêt », explique Santiago. A son avis, la proximité de ce conseiller auprès des petits entrepreneurs est un facteur très important de réussite. « Il peut aider à éviter que les bénéficiaires détournent les prêts reçus et les utilisent à d’autres fins, tout en apportant aux clients une formation en matière de gestion, de microfinance et de mouvement de trésorerie. »

« Le personnage clé du microcrédit est le conseiller. C’est celui qui se rend sur les lieux tous les jours, qui connaît le client, qui sait comment il travaille » rappelle Thiago Tiburcio Lima, l’un des responsables du Crediamigo. Employé par l’Instituto Nordeste de Cidadania (Inec) - une Organisation de la Société Civile d’Intérêt Public (Oscip) - responsable de l’exécution du programme de la BNB, Lima coordonne une équipe de cinq conseillers en crédit dans la banlieue de Fortaleza. « Comme vous êtes toujours aux côtés du client, il vous est possible d’analyser quels sont ses besoins réels. »

L’un des critères permettant de mesurer le succès du modèle de microcrédit est le taux d’insolvabilité. Selon le directeur de la BNB, José Sydrião de Alencar, il se situe au tour de 0,9%, taux considéré comme extrêmement bas par les spécialistes en matière de financement au Brésil.

L’efficacité du modèle a été à l’origine de la création de l’Agroamigo, version rurale du Crediamigo. Créé en 2005, il a pour objectif de qualifier le type de prestation et d’offrir un financement rapide et sans bureaucratie aux agriculteurs du Programme National d’Agriculture Familiale dont le revenu brut annuel ne dépasse pas les 6.000 réaux.

Quand il est arrivé en milieu rural accompagné de la figure du conseiller en crédit et de la caution solidaire, l’Agroamigo s’est montré beaucoup plus efficace que les programmes antérieurs de microcrédit. Avec l’adoption du Crediagro, le taux d’insolvabilité a très fortement baissé dans le monde rural, passant d’environ 35% à 3 – 3,5%. Le rôle du conseiller est également fondamental pour orienter le client quant au meilleur investissement qui peut être fait dans sa propriété rurale, rôle doublé, dans la pratique, de celui de technicien agricole.

Faisant appel depuis cinq ans au Crediamigo, Lenita Lopes Teixeira, 30 ans, a utilisé sa ligne de crédit pour monter sa petite mercerie dans le quartier Henrique Jorge, quartier voisin du Conjunto Esperança, de la capitale du Ceara, siège social de la BNB, ville d’où proviennent 30% des bénéficiaires du programme officiel. Tout comme Rosi, Lenita est une cliente dont le profil correspond à ce que tout conseiller en crédit recherche. La ponctualité dans les remboursements des prestations est pour elle quelque chose de très important, c’est ce qui aide à expliquer le faible taux d’insolvabilité. « Quand j’ai entendu parler du Crediamigo, la première chose que j’ai faite a été de réunir un groupe de personnes pour la caution solidaire. Avec le temps, j’en suis arrivée à coordonner les groupes et jusqu’à maintenant, j’exige qu’ils apportent l’argent ici un jour avant la date d’échéance. Je suis très dure là-dessus », dit-elle.

Pour Lenita, les effets du Crediamigo sont visibles dans sa communauté. « Après le remboursement du premier prêt, et au fil du temps, j’ai continué à faire des emprunts. Le Crediamigo m’a permis d’acheter les marchandises, la vitrine, le comptoir et les étagères de mon magasin. De cette manière, d’autres personnes ont également pu développer leurs affaires. Ma cousine n’avait pas un sou et cependant elle a pu monter une petite mercerie. »

Dans ces deux cas, au-delà de l’accès au crédit permettant de monter sa propre entreprise, ce qui a été fondamental, c’est la situation économique actuelle de la région qui est très positive et qui a garanti la demande sans laquelle aucun petit entrepreneur ne peut tenir.


Notes du traducteur :

[1] Cet article est extrait d’un dossier sur l’évolution économique du Nordeste.

[2] Etablissement bancaire public.

[3] Crediamigo (crédit ami) est l’un des programmes de la BNB qui facilite l’accès au crédit aux personnes pauvres travaillant dans l’économie informelle ou formelle.

[4] Début janvier 2012 : 1 € = 2,30 R$, salaire minimum : 622 R$.

[5] : 2011, objectif effectivement atteint selon la BNB.

[6] Le terme utilisé en portugais « miséria » renvoie à la classe sociale ayant le revenu le plus faible (classe 5), revenu qui ne lui permet pas toujours de satisfaire ses nécessités premières et notamment celle de manger à sa faim.

[7] Ces trois banques sont des établissements publics.

[8] Crescer est un programme de microcrédit du gouvernement fédéral destiné aux Entrepreneurs Individuels déclarés et non-déclarés ainsi qu’aux microentreprises dont la facturation annuelle est inférieure à 120.000 réaux (environ 52.000 €) en 2011.


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