L’art, le regard et la ville

, par Rodrigo André

A Belo Horizonte, un projet conçu par trois femmes récupère les fresques de rue provocatrices de la fin du siècle dernier et invite à imaginer la possibilité d’une autre vie urbaine

Traduction : Roger GUILLOUX pour Autres Brésils
Relecture : Marie-Hélène BERNADET
Photos de l’auteur _ Roberto Andres

Qui a vécu à Belo Horizonte dans les années 90 et au début des années 2000, se souvient peut-être des peintures bizarres qui sont apparues sur les bâtiments du centre de la ville : une fermeture éclair qui s’ouvrait et laissait voir, au-delà du paysage gris, une nature exubérante, un robinet d’où sortait un énorme jet d’eau sur lequel un homme surfait, des petits dauphins volants au-dessus d’une ville industrielle.

Ces peintures, réalisées avec peu de moyens par un Français et un Brésilien, assis sur des sièges suspendus à des cordes, à des dizaines de mètres de hauteur, ont marqué une génération. Elles ont également changé le paysage du centre-ville, créant de nouvelles références, comme, par exemple, cet immeuble avec la peinture de Tiradendes, le coin de rue de la cascade, etc.
Ces peintures ont maintenant disparu mais elles ont joué un rôle, dans l’impulsion d’une nouvelle scène d’art public dans la ville, qui s’est traduite par l’émergence de Cura – Circuit Urbain d’Art. Cura est un festival créé par trois femmes ; il en est à sa troisième édition et a déjà couvert près de 10.000 m² sur dix murs aveugles du centre de BH [Belo Horizonte].

Le mur aveugle est cette partie d’un immeuble qui n’a pas de fenêtres, où les ″yeux de la rue″ (terme utilisé par la journaliste Jane Jacob pour traduire la relation établie entre les édifices et l’espace public) n’existent pas.

Le centre-ville dispose de dizaines de murs de ce type et un jour les organisatrices de Cura se sont rendu compte qu’il était possible d’en voir une bonne partie à partir de la rue Sapucaí - une rue historique d’où l’on a une vue privilégiée - grâce à la topographie accidentée et à la distance par rapport aux constructions élevées qu’a permis le passage des lignes de train et de métro, au niveau de la place Estação et des alentours. De là, on a un Belo Horizonte !
L’idée de Cura est simple et géniale : à chaque édition du festival, des artistes sont invités à peindre l’un de ces murs. Pendant le déroulement des travaux, un belvédère est installé dans la rue Sapucaí d’où les gens peuvent accompagner le travail des peintres, participer aux ateliers, aux débats ou tout simplement se promener.

La peinture d’un mur de plusieurs dizaines de mètres de haut n’est pas chose aisée. Il faut installer des échafaudages dans la partie supérieure de l’immeuble, et un molleton de protection sur le toit afin de fixer les cordes qui descendront le long de la façade. Les artistes et leurs assistants passent des journées entières accrochés à ces cordes. Pendant la réalisation de Cura, celui qui va rue Sapucaí avec des jumelles, peut suivre de près la réalisation de cette création.

Dans les années 40, Alberto da Veiga Guignard, professeur d’art plastique à Belo Horizonte, emmenait ses élèves à l’église de la Pampulha [1] pour voir Cândido Portinari en train de peindre les fresques. Ma grand-mère, Maria Helena Andrés, était l’une de ces élèves et rappelle combien ces expéditions ont été importantes pour sa formation d’artiste. Aujourd’hui, assister en direct au travail d’artistes qui interagissent avec la ville est une possibilité ouverte à tous.

Certains craignent de voir le risque, pour des projets comme celui de Cura, de générer ce qu’on appelle la ″gentrification″ : l’embellissement du quartier pourrait provoquer une vague d’augmentation des loyers et une élitisation de l’espace, comme cela se produit dans des villes telles que Berlin, Paris, New York et Barcelone.

Sur ce point, je ferais deux commentaires. Le premier, c’est que nous ne disposons pas, dans la ″périphérie de la périphérie du capitalisme″, de conditions socio-économiques semblables, avec des classes moyennes en plein essor et un intérêt touristique. Le second, c’est que même dans les endroits où le processus de gentrification se produit, à chaque fois, le débat a porté sur la manière d’éviter les impacts négatifs et non pas sur l’idée d’arrêter d’apporter des améliorations urbaines.

Les villes ne sont pas seulement des lieux fonctionnels et de travail. Elles possèdent également une dimension symbolique et de rassemblement. Les villes les plus développées disposent d’espaces publics reconnus, de lieux de rencontre et de loisir ; de la place autour de l’église principale dans les petites villes jusqu’à l’avenue Paulista [2] ouverte aux piétons en fin de semaine.

A Belo Horizonte, la rue Sapucaí présente ce potentiel d’être le lieu où les familles se rendent accompagnées de leurs enfants, au cours de la journée, où les couples se promènent en fin d’après-midi et où la culture bouillonne la nuit. Un lieu à voir et où il faut être vu, un lieu où se retrouver en communauté.

Cura renforce cette vocation et nous permet d’imaginer cette rue destinée aux piétons, avec de larges trottoirs, des arbres, des bancs, des bars et des restaurants qui répondent aux besoins des différents milieux économiques. Des gens qui déambulent, des gens qui s’arrêtent, observant cette galerie à ciel ouvert, de jour comme de nuit. Les ″yeux de la rue″ en pleine activité, même si c’est pour les regarder avec des jumelles.

Voir en ligne : Outras Palavras_cidadesemtranse

[1Eglise de la Pampulha : construite par Oscar Niemeyer en 1943, Candido Portinari en a réalisé les fresques du Chemin de croix.

[2les ″Champs Elysées″ de la ville de São Paulo

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