João Ubaldo Ribeiro met à jour des racines non extirpées du Brésil

, par Clarice Cardoso

Source : Carta Capital, du 18/07/2014

Traduction pour Autres Brésils : Pascale VIGIER (Relecture : Sifa LONGOMBA)


L’écrivain de Bahia João Ubaldo Ribeiro

Un ancien cireur de chaussures et vendeur de foire qui a assassiné sa femme parvient, grâce à l’aide d’un homme politique, à devenir sergent. Il reçoit, avant sa retraite, la mission d’emmener le chef politique [rival] de Paulo Afonso à Aracaju [1]. Truculence et violence sont les thèmes marquant l’exécution de sa tâche qui, entretemps, finit par être annulée. N’ayant pas entendu l’ordre de renoncer de la bouche même de son chef, le sergent l’ignore simplement : à mission donnée, mission accomplie. Coûte que coûte.

Dans l’obsession de livrer le prisonnier à son destin, le protecteur devient cruel et devient alors persécuté, dans une spirale de destruction qui apparaît aussi universelle que locale, aussi transitoire qu’actuelle. Dans Sergent Getúlio (trad. Alice Raillard, Gallimard), João Ubaldo Ribeiro expose les racines non encore extirpées d’un mode de fonctionnement du Brésil. Telle est la fonction du romancier, si brillamment remplie par l’occupant de la chaire 34 de l’Académie Brésilienne des Lettres, qui est décédé ce vendredi 18 juillet, à 73 ans, victime d’une embolie pulmonaire.

Plus que la critique politique et sociale martelée ici, le roman s’insère dans une phase du régionalisme qui cesse d’être une marchandise d’exportation, basée sur la recherche de l’exotisme facile, pour s’immerger dans les problèmes fondamentaux du Pays, à savoir, son sous-développement.

Sargente Getúlio a valu à João Ubaldo Ribeiro son premier Prix Jabuti [2] en 1972 et, honneur suprême, l’a hissé aux yeux de la critique au niveau littéraire de Graciliano Ramos [3] et de Guimarães Rosa [4]. Roman court, au langage si particulier qu’Ubaldo lui-même a dû se mettre au travail pour le traduire en anglais. Aucun autre traducteur ne réussirait à le faire.

Au cours de la mission de conduite du prisonnier, Getúlio entraîne avec lui le lecteur, le langage, le roman-même pendant qu’il « gamberge » en lui et délimite les contours d’un Brésil profond et encore si présent. Les symboliques du Nord-est sont ce qu’il y a ici de plus fort, à travers la formation d’un peuple, d’une culture et d’une langue. « Ayant été élevé dans le Sergipe jusqu’à 11 ans, je ne peux être qu’à moitié du Sergipe ; étant né à Itaparica [5], je suis de Bahia », disait Ubaldo de lui-même. C’est de ce mélange que proviennent les principales références de l’œuvre.

Même s’il a dit en public que l’art, ou, surtout, que la littérature ne devrait pas nécessairement avoir une fonction, il reconnaissait son rôle social et, plus que cela, il démontrait y croire par ses écrits. Comme il l’a affirmé lors de son discours d’investiture à l’Académie Brésilienne des Lettres : « Un pays sans ses livres, sans ses chansons, sans ses danses, sans son cinéma, sans ses peintures et sculptures, sans ses manifestations culturelles, enfin, ce n’est pas un pays, c’est seulement un conglomérat de voisins insatisfaits ».

João Ubaldo écrivain
João Ubaldo Ribeiro était fils d’un juriste, professeur d’histoire et homme politique pour qui le grand déshonneur était que son fils aîné, son premier né, ne sache pas lire à six ans. Une honte pour la famille, disait-on du garçon qui grandirait pour remporter, en 2008, le Prix Camões [6], le prix le plus important des lettres portugaises.

À peine commença-t-il à reconnaître la forme des lettres, qu’il s’aventura à lire le Don Quichotte de Cervantès – les gravures de Gustave Doré le séduisirent. À six ans, il lut, sans rien comprendre, Hamlet, de Shakespeare, ou c’est ainsi qu’il le racontait. Au milieu de l’adolescence, il a commencé ses premiers écrits, réunis dans Setembro não tem sentido (non trad.) et publiés quand il avait 21 ans.

L’étape suivante, Sergent Getúlio, marquerait la production du jeune auteur d’alors et, même, du roman brésilien contemporain. João Ubaldo Ribeiro, pourtant, se dirait plus tard irrité par l’ « idolâtrie » des lecteurs envers le roman, qu’ils considéraient comme un classique. Plus tard, il écrirait encore Vive le peuple brésilien (Belfond, puis Le Serpent à plumes), une fresque sur 400 ans d’Histoire du Brésil qui a remporté un autre prix Jabuti et s’est vendu à plus de 120 mille exemplaires. Il est également devenu populaire grâce au record de ventes de Ô luxure ou La maison des bouddhas bienheureux (Le Serpent à plumes), sur la luxure, écrit sur commande pour une série d’un éditeur.

Devenir écrivain, disait-il, n’était pas sa prétention initiale. Il a toujours su, cependant, qu’il voulait écrire. « Je ne suis pas non plus un homme de lettres au sens rigoureux du terme. Je ne suis qu’un romancier, un conteur d’histoires, dont la modeste culture littéraire a été acquise au voisinage forcené de livres de Fiction, de Poésie, et de Théâtre », affirma- t-il dans son discours d’investiture à l’Académie Brésilienne des Lettres.

João Ubaldo politique
Si dans la littérature les nombreuses voix se servaient beaucoup de l’ironie, dans le journalisme, João Ubaldo Ribeiro continuait à voir parfois le Brésil d’une manière dure, sans disposition à modérer ses opinions. La même voix fortement timbrée et inégalable qui a bâti des romans fondamentaux dirigeait, sans vaciller, de dures critiques envers des personnalités politiques dans les chroniques des journaux.

Une polémique fameuse eut lieu lors de la réélection de Fernando Henrique Cardoso à la présidence de la république [7]. À cette époque, Ubaldo commença l’une de ses chroniques en disant dès le premier paragraphe que le résultat n’était pas de son goût. « Vous, qui déjà vous êtes ridiculisé en vous installant au siège de maire de São Paulo [8], avec la conviction que vous seriez déjà élu, pensez aujourd’hui être un politique compétent et, peut-être avez-vous Machiavel comme livre de chevet. Vous n’êtes ni l’un ni l’autre, le problème est tout à fait autre. Antônio Carlos Magalhães [9], est un homme politique compétent, qui a du pouvoir au Brésil et, comme je l’ai déjà dit ici, je voterais pour lui s’il était candidat, tout en continuant à lui faire opposition, mais au moins ce serait un président bien plus viril que vous. »

Lors de la dernière édition prolifique de la Foire du Livre de Francfort, où Luiz Ruffato a fait le fameux discours d’ouverture de l’événement dont le Brésil était invité d’honneur [10], Ubaldo a participé à un débat avec João Almino [11] sur le Brésil, dans lequel il a attaqué la « population parasite » de la sphère politique de Brasilia.

Les dernières semaines, dans ses textes pour l’Estado de São Paulo et le Globo, il a commenté la Coupe du Monde et il commençait à traiter des élections de cette année. « De plus en plus abusives, certaines paroles en ont perdu leur sens. Presque personne n’est capable de faire une distinction théorique, ou abstraite, entre gauche et droite politiques et, par exemple, l’ex-président Lula les emploie par-ci, par-là, selon le besoin du moment. Ou bien, selon que, la droite, ou la gauche, est ce qui convient. Il nie être de gauche et par la suite vocifère contre des manœuvres de la droite, comme s’il était un porte-voix de la gauche continentale. »

S’il est loin de celui de ses premiers textes et chroniques, le ton adopté par João Ubaldo Ribeiro dans ses dernières chroniques donne de la vigueur à la polyvalence et à l’authenticité (toujours sûre de soi) d’un de nos écrivains les plus importants. Avec la perte du romancier, une lacune restera ouverte dans les lettres nationales [12] .

Notes de la traductrice :
[1] Paulo Afonso est une ville située à la frontière des états de Bahia et Sergipe ; Aracaju est la capitale du Sergipe depuis 1855.
[2] Prix littéraire le plus important au Brésil, décerné chaque année depuis sa création en 1958.
[3] Connu entre autres pour ses romans traduits en français sous le titre de Sécheresse (Gallimard, 1989) ou Vies arides (Chandeigne, 2014).
[4] Connu notamment pour son roman Grande sertão, veredas traduit en français sous le titre de Diadorim (Albin Michel, 1990).
[5] Ville de l’Etat de Bahia, située sur l’île du même nom.
[6] Prix remporté entre autres par Saramago et Lobo Antunes au Portugal, par Jorge Amado, Raquel de Queiroz et Lygia Fagundes Telles au Brésil, par Mia Couto au Mozambique.
[7] Président de 1995 à 1998, réélu de 1999 à 2002. Voir la lettre en question sous le lien(en portugais)
[8] Fernando Henrique Cardoso a été candidat à la mairie de São Paulo en 1985, battu par l’ancien président Jânio Quadros.
[9] Partisan de l’alliance entre le Parti de la Social-démocratie brésilienne (PSDB), fondé par Fernando Henrique Cardoso, et le Parti du Front libéral (PFL).
[10] Voir à ce propos dans Autres Brésils
[11] Écrivain et diplomate brésilien, auteur de romans et d’écrits d’histoire et de philosophie politique sur l’autoritarisme et la démocratie.
[12] Œuvres de João Ubaldo Ribeiro traduites en français :
Sergent Getúlio (Gallimard, 1978 et 2004)
Vila Real (Gallimard,1986)
Vive le peuple brésilien (Belfond, 1989 et Le Serpent à plumes, 1999)
Le Sourire du lézard (Le Serpent à plumes, 1998)
Ô luxure ou La maison des bouddhas bienheureux (Le Serpent à plumes, 2001 et 2003)

Annonces

Suivez Autres Brésils

Newsletter

Inscrivez vous
Entrez votre adresse pour vous abonner à notre lettre d’infos

La dernière newsletter :

>>> Info-lettre n°2-2018

Réseaux sociaux

Flux RSS

Abonnez-vous au flux RSS