João Donato : Amazonie, Bossa nova et le monde des années 60

Pendant plus de sept décennies, João Donato a fait résonner ses racines latino-américaines, brésiliennes, originaires de l’Amazonie et de l’Acre, et il a atteint l’universalité grâce à la bossa nova. Le chanteur et compositeur est décédé ce lundi 17 juillet 2023, à l’âge de 88 ans

Traduction de Bertrand Carreau pour Autres Brésils
Relecture : Roger Guilloux

La musique de João Donato a atteint l’universalité grâce au succès sans frontières de la bossa nova. Elle a été soutenue par un sens constant de la transformation, dont le point d’ancrage central n’a jamais cessé d’être sa patrie, l’Amazonie – ou, plus précisément, la ville de Rio Branco, dans l’Etat d’Acre. Le meilleur exemple d’une aile qui a pris son envol depuis la forêt amazonienne et n’a jamais cessé de voler autour du monde est la chanson Lugar Comum, chef-d’œuvre de Donato écrit avec le tropicaliste Gilberto Gil. Dans cette version et sous ce titre, elle est entrée dans la postérité à partir de 1975, grâce à l’album Lugar Comum, signé par Donato, mais conçu presque entièrement dans un partenariat endiablé avec Gil.

La genèse de Lugar Comum remonte à bien avant sa composition, sous l’inspiration de son idylle avec l’Amazonie, comme l’auteur lui-même le révélait au dos de la pochette de l’album de 1975 : "C’est le sifflement d’un homme qui descend en canoë sur la rivière Acre, à Rio Branco. La rivière traverse la ville. Au crépuscule, j’étais là, encore tout petit, vers sept ou huit ans, je ne me souviens plus exactement. Un canoë est passé avec un gars qui sifflait, et j’ai ressenti de la mélancolie pour la première fois de ma vie, un sentiment qui m’était inconnu auparavant. Je n’arrêtais pas de penser : « Pourquoi ai-je ressenti cela ? », mais je savais que ce sentiment venait de ce sifflement et j’en ai gardé la mélodie."

C’est comme si João Donato avait susurré le murmure du pêcheur anonyme de l’Acre sur toute la planète, mais pas tout à fait. La mélodie a mûri, grandi et s’est amplifiée au cours de nombreuses années de gestation et de transformation, faisant peut-être du pêcheur anonyme et du co-inventeur de la bossa nova des partenaires dans la composition d’une des plus belles mélodies brésiliennes, à laquelle Gil donnera bien plus tard le titre et le statut de chanson. De Luar do Sertão de Catulo da Paixão Cearense à Asa Branca de Luiz Gonzaga, nous avons des exemples majeurs d’une même circulation d’influences entre sagesse populaire et créateurs musicaux de renom.

Índio Perdido est le nom de la première apparition enregistrée de Lugar Comum, en version uniquement instrumentale, sur l’album A Bossa Muito Moderna de João Donato, qui date de 1963. À cette époque, le compositeur, accordéoniste, pianiste, arrangeur, directeur musical et chanteur approchait la trentaine et vivait depuis l’âge de 11 ans à Rio de Janeiro, ville où il est décédé, lundi 17 juillet 2023, à l’âge de 88 ans. João jouait de l’accordéon depuis son enfance, était musicien professionnel depuis 1949 et il était passé de l’accordéon au piano dans le sillage de l’essor modernisateur de la bossa nova, mouvement dont il serait à la fois un élément central et périphérique., étant un natif de l’Acre entouré des bossa novistas originaires de la zone sud de Rio.
En 1955, quatre ans avant l’émergence de la bossa nova, le compositeur et guitariste carioca Luiz Bonfá enregistra une chanson instrumentale intitulée Minha Saudade, composée à quatre mains par deux inconnus, l’un de l’Acre et l’autre de Bahia, João Donato et João Gilberto. L’un des nombreux embryons de la bossa nova, Minha Saudade, sera chantée par Alaíde Costa en 1959 et fera l’objet d’innombrables réenregistrements au fil des décennies et jusqu’à nos jours. Après leur première rencontre, les deux João ont continué à évoluer sur des lignes parallèles et complémentaires.

En 1963, au moment de la sortie en disque de Índio Perdido, le natif de l’Acre devenu carioca avait déjà vécu et travaillé à São Paulo, joué au Mexique (accompagnant Elizeth Cardoso) et vécu trois ans aux États-Unis, où il a accompagné des artistes de jazz comme l’afro-cubain Mongo Santamaria et le new-yorkais d’origine portoricaine Tito Puente. Bien que modeste par rapport à ce qui deviendra plus tard Lugar Comum, le premier enregistrement de Índio Perdido additionnait le sifflement de l’Acre aux subtilités de la bossa et au venin du jazz latin et afro-cubain – et il n’était guère plus qu’une petite graine. En 1966, Índio Perdido passe par le filtre samba-jazz du pianiste de São Paulo Dom Salvador, accumulant des couches supplémentaires à chaque nouvelle étape.

“Lugar Comum”

La première version avec des paroles de Gil est apparue en 1974, sur un album live de l’artiste de Bahia. Elle démontre dans ses paroles qu’il a capté à la lettre l’esprit originel de la mélodie entendue sur la rivière Acre : "Beira do mar/ lugar comum/ começo do caminhar/ pra beira de outro lugar/ na beira do mar/ todo mar é um/ começo do caminhar/ pra dentro do fundo azul" (Bord de mer/ lieu commun/ début de la promenade/ au bord d’un autre lieu/ au bord de la mer/ chaque mer est une/ début de la promenade/ dans les profondeurs bleues). Dans la version studio, l’année suivante, Lugar Comum prend des tonalités psychédéliques et hallucinogènes, en pleine harmonie avec d’autres élans de créativité du duo Gil-Donato, comme les classiques au caractère brut et rituel que sont Bananeira et Emoriô. Peu après, en 1978, Lugar Comum deviendra un morceau de jazz au parfum brésilien joué par la flûte du New-Yorkais Herbie Mann, rebaptisé Common Place. Comme c’est souvent le cas dans l’œuvre de Donato, d’innombrables artistes ont revu la mélodie née dans le ventre indigène de l’Acre, parmi lesquels Doris Monteiro, Emílio Santiago, Leny Andrade, Gal Costa, Arnaldo Antunes, Joyce Moreno et Sergio Mendes.

Ce destin d’une chanson qui éclot peu à peu est commun à un nombre significatif des créations de João Donato. Un autre morceau conçu dans la matrice tropicale est Amazonas, qui apparaît en tant qu’Amazon en version instrumentale dans l’album international Piano of João Donato – The New Sound of Brazil (1965), entrecoupé d’extraits mélodiques de Desafinado (1960) de Tom Jobim. Il devient ensuite Keep Talkin’, dans une version chantée par la voix de la jeune idole californienne aux racines mexicaines, Chris Montez, en 1965. Il redevient Amazon à l’heure du latin jazz, sur le vibraphone du groupe nord-américain Cal. Tjader. Et il retrouve sa langue originale (en instrumental) sous le titre Amazonas, dans des versions bossa nova et/ou jazz samba- de Luiz Carlos Vinhas, Walter Wanderley et Cesar Camargo Mariano, sans oublier des interprétations par de grands noms du jazz comme Herbie Hancock. Amazonas reçoit enfin des paroles en portugais, écrites par le frère de João Donato, Lysias Ênio, et chantées en duo par Donato et Nara Leão, en 1977 : Vou sozinho, meu caminho é caminhando/ vou cantando pra tristeza espantar. (Je marche seul, mon chemin se fait en marchant/Je chante en marchant pour faire fuir la tristesse.)

Un autre cas de métamorphoses en série, The Frog conquiert le monde entier avec le succès international jazz-pop de la version fredonnée de Sergio Mendes & Brasil ’66, en 1967. Dans la version de l’auteur, instrumentale, Donato met en œuvre une fusion originale de jazz, samba, funk et bossa sur l’album fusion A Bad Donato (1970), au même moment historique où João Gilberto transforme The Frog en O Sapo dans son album mexicain, avec d’inimitables onomatopées de bossa bahianaise. En accompagnant Gal Costa sur l’album anthologique Cantar (1974), Donato voit O Sapo devenir A Rã et recevoir des paroles symbolistes écrites par Caetano Veloso pour la voix de la chanteuse en état de grâce : Coro de cor/ sombra de som de cor/ de malmequer (Chœur de couleur/ ombre de son de couleur / de marguerite). L’Amazonie se remplit d’air et d’eau et s’étend de la forêt tropicale aux marécages du nord-est de Jackson do Pandeiro. Parmi les milliers de réenregistrements de A Rã, ceux de Tim Maia, au début des années 1990, sont réchauffés par une ambiance bossa-soul inattendue.

Une autre création instrumentale, Silk Stop, a commencé à émerger comme une incarnation du samba-jazz (par Paulo Moura, en 1958). Elle gagne du terrain en version jazz latin (par l’américain Bud Shank, en 1965) et renait plus de deux décennies plus tard en rythme de samba, sous la plume du parolier Martinho da Vila et en version bossa dans une interprétation de Nara Leão, désormais rebaptisé Gaiolas Abertas (1982) : Voa/ voa, passarinho, voa/ a janela está aberta/ nada já te prende mais. (Vole/vole, petit oiseau, vole/la fenêtre est ouverte/rien ne t’enferme plus).

Dernier exemple, au fil des années, l’album instrumental Leilíadas, de 1986, a été transformé en MPB par des paroliers tels que Fausto Nilo, Chico Buarque, Caetano Veloso et Gilberto Gil. Ce dernier transforme Leila IV en A Paz et donne naissance à un énième classique idyllique issu de l’Acre, tout d’abord dans une interprétation veloutée de Zizi Possi, en 1987 : A paz invadiu o meu coração/ de repente me encheu de paz/ como se o vento de um tufão/ arrancasse os meus pés do chão/ onde eu já não me enterro mais. (La paix a envahi mon cœur/tout à coup elle m’a rempli de paix/comme si le vent d’un ouragan/ m’arrachait les pieds du sol/ là où je ne m’enterre plus.)

Chanteur tropical iconoclaste

Durant plus de sept décennies d’activité musicale, Donato a fait résonner, tantôt avec plus d’intensité, tantôt avec plus de douceur, ses racines latino-américaines, du Brésil, de l’Amazonie et de l’Acre, du village local au village global et vice versa, dans un mouvement continu. Il devint un chanteur tropical iconoclaste dans des morceaux comme Quem É Quem (1973) et Lugar Comum, et s’est fait connaître en tant que compositeur par l’intermédiaire des voix d’origine indigène (Nana Caymmi, dans Ahiê, de 1973 ou Fafá de Belém, dans Emoriô, 1975), africaine (Alaíde Costa, Paulo Moura, Leny Andrade, Emílio Santiago, Tânia Maria, Marku Ribas, Martinho da Vila, Elza Soares, Áurea Martins, Mateus Aleluia de Os Tincoãs, Carlinhos Brown) et européenne (Maysa dans Até Quem Sabe, Baby do Brasil, Miúcha, Bebel Gilberto).

Artiste au large spectre, João Donato a été attentif à chacune des générations qui l’ont suivi année après année, décennie après décennie. Il a illuminé la musique du Pará de Paulo André Barata (produisant son album Amazon River, en 1980) et la voix du Pará de Leila Pinheiro, (à partir de 1983). Il a été partenaire et/ou complice de la samba-soul de Luiz Melodia, du rock de Cazuza, de la MPB de Joyce Moreno, João Bosco, Moraes Moreira, Angela Ro Ro (qui a sorti le chef-d’œuvre Simples Carinho, en 1982) et de Marisa Monte, comme dans le rap de Marcelo D2, dans la bossa électronique de Marcelinho Dalua et son groupe Bossacucanova, dans l’avant-garde carioca de Kassin et de l’Orquestra Imperial, dans l’avant-garde paulista d’Arnaldo Antunes, Tulipa Ruiz et d’Anelis Assumpção, dans les synthétiseurs de son fils Donatinho (sur le spectaculaire album Sintetizamor, de 2017), et sur la pop légère de Silva. Dans l’un des derniers enregistrements qu’il a publiés, il a commencé un partenariat transgénérationnel avec le tropicaliste antitropicaliste Jards Macalé, qui culmine avec l’album Síntese do Lance.

Retrouvailles amazoniennes

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En 2001, João Donato fit un grand retour vers ses racines et passa une semaine dans la forêt amazonienne, dans le but de composer un poème symphonique inédit, encore un morceau intitulé Amazonas. Il était accompagné de la journaliste Kátia Brasil, co-fondatrice d’Amazônia Real, qui a couvert le sujet pour la Folha de São Paulo, à une époque où l’axe Rio-São Paulo monopolisait encore la couverture journalistique du nord au sud du pays. Donato exprima ainsi l’impact de ce retour : "Quand j’ai regardé par la fenêtre (de l’avion qui atterrissait à Manaus), j’ai vu la grandeur de l’Amazonie, et l’émotion m’a fait redevenir un petit garçon, je n’ai pas arrêté de fixer les nuages, la forêt, les eaux, les petites maisons." Et "l’Indien perdu" s’est manifesté à nouveau : "Je pense que c’est la même sensation que celle d’un Bédouin regardant le désert, c’est comme retourner dans le ventre de ma mère".

Kátia Brasil se remémore cette rencontre 22 ans plus tard : "Nous avons voyagé en bateau et sommes allés dans un hôtel dans la jungle. À ma grande surprise, João s’est réveillé très tôt pour entendre et voir les oiseaux se lever. Le spectacle de la nature. Nous avons établi une intimité digne de vieux amis. Il m’a raconté son enfance dans l’Acre et sa passion pour la forêt. L’image que je garderai, c’est celle de lui, allongé dans un canot regardant le ciel."

Ces retrouvailles avec la forêt ont coïncidé avec une phase de production musicale infatigable, après des décennies au cours desquelles Donato avait davantage été compositeur, arrangeur et musicien de studio et n’avait sorti que très peu d’albums en son nom propre, entre Lugar Comum (1975) et Coisas Tão Simples, un album de chansons de 1996. Dès lors et jusqu’à sa mort, Donato a conçu et sorti 29 nouveaux albums, dont des titres en solo et de multiples duos. Serotonina, son dernier album de musiques inédites, est sorti en 2022, avec des compositions plurielles partagées avec la musicienne de forro du Pernambuco, Anastácia, Maurício Pereira e Céu de São Paulo, le carioca Rodrigo Amarante et Felipe Cordeiro du Pará. L’indigène qui a pris son envol depuis l’idyllique Lugar Comum en direction du monde entier, resta toujours en bonne et nombreuse compagnie, et s’égara rarement.

Voir en ligne : João Donato, do Acre, da Amazônia, da bossa nova, do mundo

João Donato (Photo : Thiago Piccoli -CC 2.0 sur Amazonia real)

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