Intervention militaire pourquoi (pour qui) ?

Source : Justificando, 28 mai 2018
Par : Juliana Passos de Castro
Traduction : Du ALDON
Relecture : Marie-Hélène BERNADET

En plus de la grève des camionneurs, se manifeste quelque chose déjà apparu avec une certaine fréquence dans l’histoire brésilienne et qui a récemment gagné en visibilité : des demandes d’intervention militaire dans la direction politique du pays. Au-delà des limitations constitutionnelles concernant les fonctions des Forces Armées, les partisans de cette proposition semblent ignorer l’historique de cette institution en relation à la démocratie brésilienne. En même temps, ils présentent les revendications interventionnistes comme une solution à la crise de gouvernabilité vécue par le Brésil sans, de fait, réfléchir sur les véritables intérêts impliqués dans la question.

Divers sites web se font l’écho des demandes d’action des Forces Armées pour diriger le pays. Selon les informations, ces demandes sont propagées par des groupes d’extrême droite dans le contexte de la grève des camionneurs. Le magazine Forum a publié une vidéo, qui avait déjà circulé sur WhatsApp, dans laquelle le protagoniste apparaît distribuant des autocollants de demandes d’intervention militaire [1] . Le journal Folha de São Paulo, qui a également mis en ligne une vidéo allant dans le même sens, a indiqué que des demandes d’intervention militaire sont faites pour mettre fin à la corruption dans le pays [2] . Bien qu’il ne soit pas possible de dire qu’une telle position soit liée au mouvement de grève, les images et les vidéos contenant des demandes d’intervention militaire sont faciles à trouver sur Google et indiquent qu’il ne s’agit pas d’un fait isolé, indépendamment de la véritable origine de cette revendication.

Plusieurs chercheurs brésiliens se sont déjà manifestés sur l’inconstitutionnalité d’une intervention militaire dans le pays [3] . Dans une interview au journal Sul21, en 2017, le professeur José Carlos Moreira a commenté un autre épisode impliquant une menace interventionniste et s’est positionné sur sa non-viabilité juridique. À l’époque, le général Antônio Hamilton Mourão avait déclaré, dans une conférence prononcée à Brasilia, qu’une intervention militaire serait possible si les institutions ne réglaient pas le problème politique du Brésil. En commentant cette déclaration, le professeur a précisé qu’elle contredisait les normes constitutionnelles qui interdisent une action autonome des Forces Armées dans ce sens. Il a également rappelé que l’article 5 de la Constitution fédérale, dans son paragraphe 44, considère que l’action des groupes armés, civils et également militaires contre l’ordre constitutionnel et l’État démocratique est un crime pour lequel la liberté sous caution ne peut être accordée [4] .

Cependant, au-delà de la question constitutionnelle, je considère que certaines explications sont nécessaires et devraient être prises en compte par ceux qui voient dans l’intervention militaire une stratégie politique appropriée au moment.

« Il est important de rappeler que le Brésil a mis du temps à adopter une politique de mémoire clarifiant le rôle joué par les Forces Armées pendant la dictature militaire brésilienne. Entre la démocratisation du pays et la reconnaissance de la pratique des crimes contre l’humanité par les agents de l’État, une période de temps importante s’est écoulée. Ainsi, même si la Commission Nationale de la Vérité a révélé les circonstances et la paternité de plusieurs crimes commis par les membres des Forces Armées pendant la dictature, les derniers événements vécus par le pays démontrent la difficulté de percevoir l’Armée, la Marine et l’Aéronautique comme des forces de sécurité qui doivent agir uniquement dans l’accomplissement de leurs fonctions constitutionnelles, subordonnées au pouvoir civil. Est également perceptible la persistance survie d’un discours, construit sur des modèles de la doctrine de sécurité nationale, justifiant l’action des Forces Armées durant la dictature militaire comme nécessaire pour combattre les ennemis du pays, le cas échéant les "communistes". »

Sur ce point, il convient de préciser que l’existence d’un plan gouvernemental visant à éliminer les dissidents politiques serait, à lui seul, suffisamment grave pour condamner les actions des Forces Armées pendant la période dictatoriale brésilienne. Cependant, les violations des droits humains ne se limitent pas aux opposants au régime alors en place.

L’existence de restes de plusieurs corps non identifiés dans des lieux qui servaient de cimetières clandestins sous la dictature est l’une des preuves qu’il n’est pas possible de délimiter le profil idéologique de toutes les victimes de meurtres et de disparitions. Dans la tranchée clandestine connue sous le nom de cimetière Perus, par exemple, plus de mille ossements ont été retrouvés, la grande majorité restant encore à identifier.

Un autre exemple concerne les enfants touchés par la dictature. Les situations de violence impliquant des enfants et des agents de l’État sous la dictature sont enregistrées dans le rapport de la Commission Nationale de la Vérité [5] , et dans le livret Enfance volée, tiré des enquêtes de la Commission de la Vérité de l’état de São Paulo [6] . L’un des cas analysés concerne Carlos Alexandre Azevedo.

« Conduit au DOPS (Département de l’ordre politique et sociale) à l’âge de 1 an et 8 mois, Carlos Alexandre a été frappé, laissé sans manger ni boire durant une période de temps considérable. Le 16 février 2013, à près de 40 ans, il s’est suicidé. Selon le témoignage de sa mère, il ne s’en était jamais remis. Ces documents font état, en plus de ce cas, de l’existence d’enfants persécutés, exilés, conduits dans des institutions de la structure répressive, confrontés à leurs parents lors de tortures, entre autres types d’agression. »

Il est nécessaire de dépasser l’idée que les Forces Armées ont légitimement agi pour la défense de la patrie et, de manière restreinte, contre les opposants au régime alors en place. Une politique systématique d’élimination des dissidents politiques par des exécutions sommaires, des disparitions forcées et par le recours à la torture ne trouve aucune justification digne de considération. En outre, l’instrumentalisation de la violence a affecté des victimes non identifiées à ce jour, ainsi que des enfants qui ne représentaient pas une menace pour le régime, même si l’on tient compte des termes vagues de la doctrine de sécurité nationale adoptée par le Brésil.

Il aurait pu y avoir des excuses officielles des Forces Armées pour les violations des droits humains commises sous la dictature. Cela n’a, cependant, jamais eu lieu. Au contraire, l’indifférence à la révélation des barbaries, telles que les exécutions autorisées sous le gouvernement Geisel, indique que les forces de sécurité, encore aujourd’hui, ne se sentent pas concernées par la reconnaissance de leur responsabilité institutionnelle sur ce qui s’est passé durant cette période d’exception.

Tous ces faits conduisent à comprendre qu’un long chemin vers la réinterprétation du passé autoritaire reste encore nécessaire. Les demandes d’intervention militaire peuvent être interprétées comme un exemple probant de conflits de mémoire sur la signification d’une dictature.

À cet égard, il nous appartient de réfléchir, ici, sur le point de vue adopté par Steve Stern dans son livre Battling for minds and hearts. Dans ce travail, l’auteur précise que la mémoire ne se limite pas à l’acte de se souvenir et d’oublier, même s’il reconnait l’importance de cette dimension. Analysant la dictature chilienne, l’auteur identifie le rôle joué par la mémoire avant même le coup d’état qui a renversé Salvador Allende de la présidence du Chili. Pour l’auteur, il y avait alors une mémoire, répandue par ceux qui s’intéressaient à la prise du pouvoir, qui présentait l’intervention militaire dans la politique comme le salut à la crise d’un pays en ruine [7] .

Il est donc important que nous soyons attentifs aux débats qui ont lieu en moment pour la mémoire. Qui est véritablement intéressé à construire l’idéalisation des Forces Armées en tant qu’institution capable de résoudre les problèmes du gouvernement actuel, au moment où les élections approchent et où les élites, qui gouvernent le pays, ne sont pas garanties de la victoire dans les urnes ?

Juliana Passos de Castro - Doctorante en Droit à l’Université Fédérale de Pernambuco

Voir en ligne : Justificando

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