Imagine, après la coupe...

, par Anna Beatriz Anjos

Source  : Forum Digital, 24/01/2014
Traduction pour Autres Brésils : Piera Simon-Chaix (Relecture : Magali de Varax)

Les manifestations du mois de juin dernier, qui ont mobilisé des milliers de personnes dans tout le pays, avaient un ordre du jour initial très précis : l’annulation de l’augmentation de 20 centavos [1] du prix des tickets de transports en commun à São Paulo. D’autres revendications sont cependant apparues, en raison d’une massive adhésion populaire. De la légalisation de l’avortement au refus du PEC 372 [2], les revendications sur des sujets divers ne manquaient pas. Et bien sûr, la Coupe du Monde et la Fifa n’ont pas été épargnées par les manifestants, qui se positionnaient souvent contre la réalisation de la compétition. La preuve : des pancartes portant l’inscription « Fifa go home » (en français « Fifa rentre chez toi »), ou l’un des slogans les plus entonnés dans les rues : « La Coupe du Monde, je l’abandonne. Je veux de l’argent pour la santé et l’éducation. »


Illumination nocturne du stade Maracanã à Rio de Janeiro (Photo Erica Ramalho)

D’autres actions contre le Mondial sont prévues pour ce samedi 25 (janvier). L’une d’entre elles aura lieu à São Paulo, et se tiendra, une fois de plus, sur l’avenue Paulista. Au moins 35 autres actions ont été annoncées pour le même jour, dans pratiquement toutes les régions du Brésil. Les manifestations qui sont prévues d’ici au début de la compétition varient du « il n’y aura pas de Coupe du Monde » jusqu’à ceux qui acceptent que l’évènement ait lieu, mais exigent des garanties de droits et d’investissements sur des sujets chers à la population.

Plus de manifestations sont attendues à mesure que s’approche la date où le ballon commencera vraiment à rouler. João Pedro Stédille, l’un des leaders do Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre a dit, dans un entretien accordé à Forum, qu’il croyait en la mobilisation de la jeunesse. « Nous serons avec toutes les mobilisations qui représentent des luttes pour de meilleures conditions de vie de notre peuple. La place privilégiée du peuple est de faire de la politique en se mobilisant dans la rue. C’est seulement par la mobilisation que nous pourrons obtenir des changements. Ils ne viendront jamais du Congrès ou de la volonté éclairée des dirigeants. », a-t-il affirmé.

Sur une vidéo postée sur internet en juin dernier, l’ancien attaquant Romário, désormais député fédéral, a lui aussi émis des critiques à l’encontre de la Coupe du Monde de 2014. Il a déclaré qu’il s’agissait d’une « connerie faite avec l’argent du peuple ». « L’Afrique du Sud a dépensé 7,7 milliards de reais, le Japon, 10,1 milliards, l’Allemagne, 10,7 milliards, et le Brésil a déjà dépensé 28 milliards de reais virgule quelque chose [3]. En d’autres termes : on se moque de nous, non ? On se moque de nous avec notre argent, avec l’argent du peuple. C’est un manque de respect. »

Pour appuyer ses arguments, Rosário liste quelques données : avec 7,1 milliards de reais, qu’il a estimé être le total des dépenses destinées à la construction et à la réforme des stades, le gouvernement pourrait faire bénéficier la population de 8.000 nouvelles écoles, 39.000 bus scolaires et 28.000 blocs sportifs. Apparemment, pour lui, l’argent du méga-événement pourrait être investi dans d’autres secteurs.


"Salut, moi c’est l’éducation. Fais semblant que je suis la Coupe, et investis en moi."

Ces investigations soulèvent une question qui ne paraît pas être claire pour la majorité des brésiliens. Comment le Mondial de 2014 est-il en train d’être organisé ? D’où vient l’argent ? Qui sont les responsables de l’exécution des travaux ? Y aura-t-il des bénéfices permanents pour la société – le fameux héritage ?

À la recherche de réponses

La section « Copa 2014 » (Coupe 2014) du Portal da Transparência (Portail de la Transparence), tenu par la Controladoria-Geral da União (CGU / Contrôle-général de l’union), un organisme lié au gouvernement fédéral, répond à certaines de ces questions relatives au budget. Selon le Portail, le coût total prévu est de près de 25,9 milliards de reais, alors qu’il reste 139 jours avant le début de la compétition. L’argent est principalement investit dans des travaux de rénovation et de construction de stades (8 milliards de reais), mobilité urbaine (7,9 milliards), agrandissement d’aéroports (6,7 milliards) et sécurité publique (1,8 milliards), en valeurs approximatives. Ce qui reste est destiné à des travaux portuaires et aux domaines des transports et des télécommunications, entre autres.

Les coûts des 313 chantiers et actions en cours seront répartis entre divers acteurs. En accord avec le 5ème équilibre budgétaire des actions du gouvernement brésilien pour la Coupe du Monde 2014, dont la dernière divulgation date de septembre 2013 (l’estimation des dépenses totales était alors de 25,6 milliards de reais, soit environ 400 millions de moins qu’aujourd’hui), les gouvernements locaux (des états et municipaux) apporteront une contribution totale de 7,6 millions ; le gouvernement fédéral, à travers des investissements directs, de 5,6 milliards, et à travers des emprunts contractés auprès de banques fédérales (comme la BNDES et la Caixa Econômica Federal), de 8,4 milliards. L’investissement privé apportera quant à lui un montant de 3,8 milliards. Toutes ces contributions, qu’elles soient financières ou qu’il s’agisse d’exécution de projets, sont définies par la Matriz de Responsabilidade da Copa (Matrice de responsabilité de la Coupe du Monde), document qui établit les attributions de chaque secteur impliqué dans l’organisation du méga-événement.

Près de la moitié (4 milliards de reais) des ressources consacrées aux stades, qui représentent presque un tiers des dépenses, provient de financements fédéraux, de nouveau selon l’équilibre budgétaire. Des données de la CGU mettent en évidence le fait que la banque qui investit le plus est la BNDES. Les états et les municipalités contribueront à hauteur de 3,8 milliards de reais et le secteur privé investira seulement 200 millions, quoiqu’il soit administrateur de trois des stades : à São Paulo, Curitiba et Porto Alegre. Les droits d’exploitation sont respectivement détenus par les Corinthians, l’Atlético Paranaense et Internacional. Dans un article publié par la BBC Brasil en juin 2013, une interview avec le secrétaire fédéral de contrôle interne de la CGU, Valdir Agapito, révèle qu’outre ces trois stades en gestion privée, sur un total de douze, quatre sont publics et ont été/sont construits ou rénovés par les gouvernements actuels (Brasília, Manaus, Rio de Janeiro et Cuiabá) et cinq sont gérés par des Partenariats Public Privés, les PPPs (Salvador, Natal, Fortaleza, Recife et Belo Horizonte).


L’Arène des Dunes de Natal, le septième stade à être prêt pour la Coupe, a été inauguré mardi dernier (22 janvier). Il sera géré par un Partenariat Public-Privé (PPP) entre l’entreprise OAS Engenharia et le Gouvernement de l’état du Rio Grande do Norte (Photo : Canindé Soares / Gouvernement du Rio Grande do Norte)

Les prévisions du gouvernement : surestimées ?

En 2010, le gouvernement fédéral a divulgué deux études qui établissent des prévisions concernant les impacts économiques du Mondial de 2014 pour le Brésil. L’une d’elles, commandée auprès de l’entreprise de consulting Value Partners par le Ministère du Sport, prévoit que les impacts économiques de la Coupe du Monde pourraient atteindre 183 milliards de reais. Le texte évalue aussi que, de 2009 à 2014, 332 000 emplois permanents seraient générés et, pour 2014 seulement, 381 000 emplois temporaires seraient créés. L’augmentation de la consommation s’élèveraient à 5 milliards de reais pendant la même période 2009-2014, et l’afflux total d’impôts augmenterait de 16,8 milliards de reais, les investissements en infrastructures – autant dans le domaine de la construction civile, qui comprend les travaux liées aux stades, à la mobilité urbaine et aux aéroports, que dans le domaine des services, qui inclus l’hôtellerie, les télécommunications, l’énergie, la sécurité et la santé – atteindraient 33 milliards de reais, tandis qu’au PIB moyen viendraient s’ajouter 47 milliards, valeur qui représente 0,26 % de croissance (2010-2014). Le secteur du tourisme serait aussi largement bénéficiaire : 600 000 touristes étrangers et 3,1 millions de brésiliens dépenseraient un total de 9,4 milliards de reais durant la compétition.

Une autre étude, réalisée par l’agence Ernst & Young en partenariat avec FGV Projetos, propose des chiffres un peu différents, mais également optimistes. Elle estime que l’économie « aura un effet boule de neige » et produira, entre 2010 et 2014, près de 142,3 milliards de reais additionnels. Sur la même période, 3,6 milliards d’emplois d’une durée d’un an seraient créés, et les impôts récoltés augmenteraient d’environ 18,1 milliards. Pour finaliser les prévisions, l’étude conclue que le PIB (2010-2014) augmenterait de 64,5 milliards, ce qui correspond à 1,8 % de la valeur de la période, selon l’IBGE.

Ces données extrêmement positives, soutenues par le gouvernement, ne font pas l’unanimité, et certains spécialistes les considèrent exagérées. L’un d’eux est l’économiste Marcelo Weishaupt Proni, professeur de l’Institut d’économie de l’université Unicamp qui, avec son collègue Leonardo Oliveira da Silva, a écrit en 2012 l’étude « Impacts économiques de la Coupe du Monde : prévisions surestimées ». Le texte propose d’analyser les effets probables du championnat dans le pays, en montrant pourquoi ils ont été surestimés dans les recherches divulguées par les autorités.

Pour appuyer son argumentation, il cite l’article « Coupe du Monde 2014 : impacts économiques du Brésil, dans le Minas Gerais et à Belo Horizonte », écrit en 2010 par trois économistes du Centre de Développement et de Planification Régional du Minas Gerais (Cedeplar), rattaché à l’Université Féderale du Minas Gerais (UFMG). Les chercheurs s’étaient basés sur le budget initial de 15,4 milliards de reais divulgué par le Ministère du Sport, mais mettaient en évidence des prévisions de retombées bien inférieures à celles énoncées dans les deux études. Entre autres, celles concernant les augmentations du PIB et du niveau de l’emploi seraient respectivement de seulement 0,7 % et 0,5 %, en comparaison avec un scénario sans Coupe.

Selon Proni, les prévisions du gouvernement ne sont pas réalistes en raison d’un ensemble de facteurs. Parmi lesquelles le fait qu’elles ont été calculées à un moment de grand optimisme quant à la performance de l’économie brésilienne. « Autour de 2009-2010, il y avait une très grande confiance dans le fait que notre économie allait rapidement se remettre de la crise économique (de 2008). En 2011, une décélération de la croissance a eu lieu, et un changement de perspectives en a découlé », explique-t-il. Un autre facteur est que le gouvernement espérait une plus grande participation de l’initiative privée au sein du processus, ce qui, dans les faits, n’a pas eu lieu. Pour l’économiste, moins ce secteur est présent dans la composition des dépenses, moins ces dépenses ont une influence positive sur l’économie. « Le gouvernement assume la responsabilité des frais, ce qui limite sa capacité à allouer des moyens à d’autres domaines », explique-t-il.

L’étude de Cedeplar considère également que la faiblesse de l’investissement privé limite les impacts positifs de la Coupe, puisque la dette publique augmente et les dépenses du gouvernement sont transférées. Le consultant en gestion sportive Amir Somoggi est lui aussi d’accord avec cette hypothèse. « C’est l’un des grands problèmes dans la question des fonds destinés aux stades », affirme-t-il.

Mais la plus grande critique de Proni envers les recherches qui, selon lui, gonflent les prévisions, est qu’elles sont utilisées par le pouvoir public pour une seule et unique raison : légitimer l’investissement de l’argent public dans l’organisation de la Coupe. « Ces études faites par le gouvernement créent une attente qui ne va pas être comblée. Je ne pense pas, par exemple, qu’on ait besoin de légitimer les dépenses publiques pour la Coupe en évoquant ses retombées économiques. Ce qui la légitime c’est que la société brésilienne aime le football, que les gens sont très contents d’accueillir la Coupe du Monde au Brésil après plus de 60 ans. »

Y aura-t-il un héritage ?

Les importantes sommes investies dans divers projets, la répartition des responsabilités entre les différentes sphères de la société brésilienne, les discussions concernant l’impact sur l’économie brésilienne. En plus de soulever toutes ces questions, le débat sur la réalisation de la Coupe du Monde de 2014 suscite un autre questionnement important, portant cette fois sur l’héritage qu’elle léguera à la société, après avoir été officiellement clôturée.


L’aéroport international de Brasília est l’un de ceux qui est en train d’être rénové pour la Coupe du Monde

Il y a, parmi les spécialistes, ceux qui croient en un bilan positif. L’un d’entre eux est Pedro Trengrouse, avocat et professeur de Droit Sportif de la Fondation Getúlio Vargas de Rio de Janeiro. Pour lui, le Brésil serait surtout bénéficiaire dans deux secteurs : premièrement, en ce qui concerne l’amélioration des infrastructures. « L’accélération des travaux d’infrastructure dont le pays a besoin est sans aucun doute une répercussion de la Coupe, surtout en matière de mobilité urbaine. » Deuxièmement, concernant le football. « Les nouveaux stades peuvent aussi être considérés comme un héritage, puisqu’ils seront beaucoup plus utilisés par le football brésilien que par la Fifa. Le football aujourd’hui génère 11 milliards de reais par an et crée 370 000 emplois au Brésil, mais il pourrait générer 62 milliards par an et créer 2 millions de postes. En d’autres termes, avec ou sans la Coupe, cela vaudrait quand même le coup d’investir dans les stades brésiliens », affirme-t-il.

De même que Trengrouse, Somoggi anticipe aussi une intensification des investissements dans les infrastructures des villes sièges de la Coupe. « Je pense qu’il va y avoir un héritage, surtout dans le domaine des aéroports, de l’hôtellerie et des stades eux-mêmes, mais ça pourrait être bien mieux, les investissements qui ont été faits pourraient être bien mieux conçus pour améliorer la vie des gens », nuance-t-il.

Proni est d’accord avec Somoggi : les bénéfices ne seront pas aussi significatifs qu’ils le pourraient. « Je crois que, du point de vue économique, on peut atteindre un bilan positif, mais moins élevé que prévu ». Comme principale conséquence positive du Mondial, il parie sur des facteurs qui ne sont pas si palpables. « On a appris à demander des comptes, non seulement aux gouvernants, mais à toutes les personnes impliquées dans la réalisation de quelque chose qui a une dimension publique, qui utilise de l’argent public. Je crois que la Coupe est en train d’être un grand apprentissage. Nous avons plusieurs instances de fiscalisation, d’audit, l’opinion publique s’est beaucoup mobilisée, la presse a rempli son rôle consistant à questionner, à rendre transparent. », conclue-t-il.

Notes du traducteur :

[1] Environ 7 centimes d’euro à l’époque
[2] Proposition de modification d’un amendement constitutionnel, finalement rejetée, qui aurait donné le pouvoir d’enquête criminelle aux seuls policiers fédéraux et civils, en retirant cette même attribution au Ministère Public
[3] Le 15/02/14, un real valait approximativement 0,30 euros

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