Footballogie brésilienne

Aujourd’hui, ils sont peu nombreux les artistes et intellectuels brésiliens qui traitent le football comme un thème à ignorer. C’est devenu une simple affaire de goût. Citations extraites de la Folha São Paulo, édition du dimanche 28 mai 2006.


Notre football mulâtre est une institution propre à notre formation sociale, démocratique s’il en est, rebelle aux excès d’ordre interne et externe ainsi qu’aux totalitarismes qui feraient disparaître l’individualité ou la spontanéité. Gilberto Freyre, Sociologue (1900-1987)

Celui qui est le plus aveugle sur le football, c’est celui qui ne voit pas le ballon. Nelson Rodrigues, Dramaturge (1912-1980)

Plus qu’aucun livre, film, pièce de théâtre, loi ou religion, c’est le football qui nous a permis d’atteindre une vision plus positive et généreuse de nous-mêmes. Roberto Da Matta, Anthropologue

On joue au football au stade ? Le football se joue sur la plage, il se joue dans la rue, il se joue dans l’âme. Carlos Drummond de Andrade, Poète (1902-1987)

[Football] C’est une lutte aveugle et débridée de la force physique, sans aucune intervention de nos facultés supérieures. Correio Paulistano, 1904

Le football est une mode éphémère. Il va y avoir de l’excitation, de la fureur diabolique, de l’enthousiasme en feu de paille qui ne durera pas un mois. Graciliano Ramos, Ecrivain (1892-1953), 1918

Le football est un microbe porteur de corruption et d’imbécillité. Carlos Sussekind de Mendonça, Journaliste, 1921

Je ne suis satisfait qu’en agissant sur le terrain des théories, du raisonnement pur, des subjectivismes. Ce que je n’ait pu faire, par exemple, avec un billard ou avec le football. João Guimarães Rosa, Ecrivain (1908-1967)

C’est un spectacle de pure brutalité. Un jeu stupide. Lima Barreto, 1918 Ecrivain (1881-1922)

Le professionnalisme, c’est un processus qui résulte de la substitution des principes idéalistes par des principes utilitaristes parmi les classes jeunes. Marcos Carneiro de Mendonça, 1er gardien de but de la seleção (1894-1988)

Même si je ne gagnais rien pour jouer, je continuerais à jouer de la même manière. Ronaldinho, dont l’image est évaluée à 47 millions d’euros

Les clubs collectionnent les dettes. Le Brésil doit arrêter de vendre des athlètes pour commencer à vendre le spectacle. Boris Berezovski, Magnat russe, qu’on dit actionnaire du MSI, partenaire du Club Corinthians [l’un des premiers de São Paulo]

Il est plus difficile de ne plus aimer un club qu’une femme. Mário Filho, Journaliste (1908-1966), a donné son nom au stade de Maracanã, à Rio de Janeiro

Le football ne m’intéressait pas, pour la même raison que beaucoup ne s’intéressent pas aux campagnes de Napoléon ou à celles d’Anibal. La vie est ainsi faite, les gens ne s’intéressent pas aux mêmes choses. Antônio Candido, 87 ans, Sociologue et Critique littéraire, un des plus grands intellectuels vivants du Brésil

Je ne sais rien qui ne rende l’idée d’un Brésil plus palpable que les matchs de la seleção à la coupe du monde. Il ne faut pas avoir de préjugés. [...] Le héros, c’est celui qui est bon avec tout le monde. Garrincha, Pelé et Rivellino sont plus proches de cette image qu’un Tiradentes [martyr indépendantiste] ou un dom Pedro I, qui a fondé ce pays [en le rendant indépendant de la couronne portugaise] et est mort loin d’ici. Manolo Florentino, 48 ans, Historien de l’université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ)

[En 1970, le match gagné 4 à 1 contre la Tchécoslovaquie a ébranlé bien des convictions] Il y avait un travail de marketing politique pour associer la dictature avec la seleção. Mais la seleção, c’est le peuple, les généraux étaient le gouvernement. [...] La gauche s’est concentrée sur la lutte des classes, sur le marxisme, au point que ceux qui n’étaient pas de gauche cherchèrent dans l’anthropologie une explication plus culturelle et orientèrent leurs yeux vers des aspects considérés comme secondaires. Je suis absolument sûr que la gauche s’est trompée. Fernando Gabeira, élu Vert de Rio de Janeiro, ex-ailier droit du club Tupi de Juiz de Fora et adepte pratiquant du club Flamengo de Rio de Janeiro

En vérité, ce que les gens aiment, c’est d’abord jouer au football. Ce qui ne veut pas dire que tous doivent aimer le football. [... Avec un ami de huit ans ] Nous jouions ensemble devant le nouveau marché de São Luís de Maranhão. Grâce au football, je ne suis pas allé vendre du mil, comme son père, seu Cecílio, qui n’aimait pas le voir approcher un ballon. Mais je n’avais pas son talent. La société regorge de talents qui s’entr’aident. L’un naît joueur, l’autre poète. Ferreira Gullar, 75 ans, Poète

Mes responsabilités ne me permettent pas d’accompagner le football autant que je voudrais. [...] A 14 ans, j’ai obtenu une bourse pour aller étudier aux USA et, dès le premier été, j’ai fini par plus jouer au football qu’étudier la musique. Il fallait que j’arrête. Roberto Minczuk, Chef d’orchestre titulaire de l’Orchestre symphonique du Brésil, doit diriger huit orchestres dans le monde d’ici la fin de l’année. Dans son premier concert après la cinquième victoire mondiale du Brésil, il a demandé aux musiciens de jouer la Cinquième symphonie de Tchaikovsky avec des habits vert-jaune.

Dans les enquêtes de terrain en Amazonie, nous jouons toujours au football avec les gens de la région. [Il y a huit ans, sur les berges du rio Negro, un terrain de football était installé sur un site archéologique] La céramique affleurait, mais je n’avais aucune force bureaucratique pour fermer le terrain : je n’ai rien pu ramener de là-bas. Il faut être réaliste. Si nous voulons attirer l’attention vers l’archéologie, cela ne peut se faire en privant ces gens-là de leur plaisir. Eduardo Góes, 40 ans, Directeur du Musée d’archéologie et d’ethnologie de l’université de São Paulo (USP)

Traduction : Etienne Henry pour Autres Brésils


Annonces