Dix mille morts en dix ans

, par Artur Voltolini

Source : Carta Maior

Traduction pour Autres Brésils : Piera Simon-Chaix (Relecture : Roger Guilloux)

Le 27 août dernier, l’OAB/RJ [1] a lancé la campagne « Disparus de la démocratie », dans laquelle elle divulgue le résultat de la recherche dirigée par le sociologue Michel Misse, de la UFRJ [2]. Ces résultats montrent qu’entre 2001 et 2011, plus de dix mille personnes ont été tuées lors d’incidents résultant d’une probable confrontation avec la police de Rio. L’objectif de la campagne est de faire pression sur l’État (de Rio) pour qu’il divulgue les données sur ces morts, afin que soit constituée une banque de données comportant toutes les informations, du nom des policiers impliqués jusqu’aux témoignages des familles des victimes. Ces données seront analysées par une équipe pluridisciplinaire afin d’élaborer, par la suite, des propositions qui permettront de définir les protocoles d’action policière, d’améliorer le système de Justice Criminelle et, grâce à cela, de renforcer la démocratie.

Selon Michel Misse, la police de Rio tue plus que celle de bien d’autres pays. Aux États-Unis, où la police est connue pour sa brutalité, 300 personnes, en moyenne, sont tuées chaque année lors de confrontations, pour une population d’environ 314 millions d’habitants (soit un mort pour 1.050.000 personnes). À Rio de Janeiro, ce sont mille morts pour 16 millions d’habitants (soit un mort pour 16.000 personnes). Misse affirme que dans aucun des autres pays latino-américains ayant pourtant un passé violent de guerres civiles et de trafic de drogues - la Colombie et le Mexique, par exemple - le taux est aussi élevé. Pour ce sociologue, le manque d’indignation de la société face à cet état des choses est aussi préoccupant que les données elles-mêmes.

Le Surintendant de l’Etat responsable du Département de l’Egalité Raciale, Marcelo Dias, a indiqué que le résultat de la recherche met en évidence le racisme existant au Brésil, dans la mesure où la majeure partie des morts, suite à de probables confrontations avec la police ainsi que des disparus, est composée principalement de noirs, jeunes et pauvres. « Aujourd’hui, vu ce que la Police Militaire a fait (contre les manifestants) dans le Centre et dans la Zone Sud, la société s’indigne, mais lorsque l’OAB va à Maré pour participer à la manifestation contre les 10 morts ayant eu lieu lors d’une opération policière, elle est critiquée [3]. Ça, c’est la marque d’une société raciste.  », soutient-il.

Des morts ne faisant pas l’objet d’enquêtes

Au-delà du nombre élevé de morts, d’autres données issues de cette recherche sont alarmants. En 2007 nous avons connu le nombre le plus élevé de morts résultant de confrontations avec la police, un total de 1.330 victimes dans l’ensemble de l’Etat, et 902 pour la seule ville de Rio de Janeiro. Les années suivantes, le nombre de morts baisse, tandis que le nombre de disparus augmente. Jusqu’en 2007, selon des informations fournies par l’État, près de 60% des disparus retournaient à leurs foyers. Après cette date, l’État change sa façon de gérer ces données, et nous n’avons plus le pourcentage de retours.

Entre 2005 et 2007, on a enregistré 707 procès-verbaux de résistance où les auteurs ont été identifiés. De ce total, 510 registres ont pu être obtenus, mais seulement 355 ont fait l’objet d’enquêtes policières. 19 seulement ont été transmis à la justice, 16 ont été archivés, trois dénoncés par le Ministère Public, pour deux d’entre eux, la dénonciation a été acceptée par le juge et seulement un a été jugé par le jury et a débouché sur une condamnation. S’appuyant sur ces données, Misse en conclut que, la majorité de ces cas ne fait pas l’objet d’enquête, ni d’aucune recherche. Et il ajoute : « Je n’emploie pas le mot impunité, ce serait une exagération. Nous ne savons pas ce qui s’est passé. La Police Civile, le Ministère Public de l’Etat et les tribunaux ne discutent pas entre eux.  »

Pour mémoire

L’espace que les morts et les disparitions de suspects occupent dans les pages des journaux de Rio de Janeiro ne date pas d’aujourd’hui. Le 18 novembre 1884, l’affaire de Castro Maltta a été à l’origine d’une grande agitation dans la presse de l’époque. Le Jornal do Commercio publia un article indiquant que Castro Malta, « trublion connu de la place de la Constitution », avait été arrêté pour avoir perturbé la quiétude publique. Six jours après, le même journal publiait dans sa nécrologie l’inhumation d’un dénommé Castro Matos. La famille, préoccupée par la disparition de Maltta, alla d’exhumations voir le journal O Paiz, craignant que le Castro Matos qui avait été enterré était leur parent. Une série d’exhumations fut réalisée et différentes versions furent publiées dans les journaux : ici le Maltta était un pratiquant de capoeira et un individu turbulent, là, le Maltta était un pacifique travailleur. Finalement, on n’a jamais su quelle était l’identité du corps enterré et où était le corps de Carlos Maltta. Le cas est allé jusqu’à devenir le thème d’un conte d’Aluísio Azevero, publié dans son feuilleton « A Semana ».

Marcelo Chairéu, président de la Commission des Droits de l’Homme de la OAB/RJ, voit également une similitude entre le grand nombre de morts résultant d’actes de résistance et le grand nombre de disparitions d’une part et la dictature militaire d’autre part : « Il y a une corrélation entre l’Etat dictatorial et la démocratie répressive avec une différence cependant : maintenant, les disparitions sont plus sophistiquées. La non réglementation, jusqu’à aujourd’hui, du crime de disparition forcée me surprend. »

Pour Paulo Jorge Ribeiro, sociologue de la PUC de Rio de Janeiro [4] - l’un des organisateurs de la recherche sur les morts et les disparus - il faut faire appel à la psychanalyse pour comprendre le désintérêt de la société pour ces questions : « Si un individu ne se responsabilise pas pour ses actions, il devient un cynique. Et notre société, se responsabilise-t-elle ? », demande-t-il. Pour lui, notre société est structurellement inégale et raciste, et certains individus sont tellement invisibles qu’ils n’existent pas ni même comme « non citoyens ».

Paulo affirme qu’il existe une idéologie qui défend l’idée que nous sommes un pays pacifique, idéologie qui ignore tout le sang qui a coulé dans le pays au cours du XVIIIe et du XIXe siècles, et continue encore à couler jusqu’à aujourd’hui. « Je crois qu’affronter la mémoire c’est comprendre, c’est affronter nos propres fantasmes. Regardez les pays voisins, et voyez comment ils traitent la mémoire de la période dictatoriale. Les cinémas chilien et argentin sont de bons exemples », affirme-t-il.

L’histoire du Brésil est remplie d’oublis. Jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pas résolu un certain nombre de questions problématiques et violentes de notre passé, comme l’esclavage [5], la Guerre du Paraguay [6], les Canudos [7], par exemple, et plus récemment les crimes de la Dictature Militaire [8]. Ces périodes que l’on ne veut pas remettre en question sont nombreuses et se reflètent jusqu’aujourd’hui dans les contradictions de notre société. Il est urgent que soit discutée la militarisation des polices, que les protocoles d’actions policières soient réformés et que le système judiciaire soit renforcé, sinon nous continuerons d’être le pays où tous peuvent finir comme Amarildo et tout particulièrement les jeunes noirs, les pauvres, les habitants des favelas et des autres quartiers populaires.

Notes du traducteur :
[1] Ordre des avocats du Brésil – section Rio de Janeiro.
[2] Université Fédérale de Rio de Janeiro.
[3] L’auteur veut mettre en évidence la différence de réaction suivant qu’il s’agit de quartiers plutôt blancs et riches ou de quartiers noirs et plus pauvres.
[4] Université Catholique de Rio de Janeiro.
[5] Aboli le 13 mai 1888 au Brésil.
[6] Qui a eu lieu de 1864 à 1870 entre le Paraguay et la triple alliance composée du Brésil, de l’Argentine et de l’Uruguay.
[7] Révolte populaire religieuse violemment réprimée par l’armée brésilienne dans l’Etat de Bahia, au nord-est du Brésil, entre 1896 et 1897. C’est le sujet du célèbre livre Os Sertões (1902) d’Euclide da Cunha (traduit chez Métailié sous le titre Hautes Terres. La guerre de Canudos).
[8] La dictature militaire brésilienne : de 1964 à 1985.

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