Défendre leur droit de vivre, le mandat des premières députées transsexuelles

, par Amanda Célio

Le 29 janvier est la Journée Nationale de la Visibilité Trans au Brésil et pour la première fois de son histoire, le Brésil compte des représentantes transsexuelles élues dans ses assemblées législatives.

Traduction : Jean Saint-Dizier pour Autres Brésils
Relecture : Charlélie Pottier

Le 29 janvier est la Journée Nationale de la Visibilité Trans au Brésil [1]. Date qui rappelle la lutte en cours pour les droits et le respect, elle a cette année de bonnes raisons d’être célébrée : pour la première fois de son histoire, le Brésil compte des représentantes transsexuelles élues dans ses assemblées législatives. [2]

Elles sont trois : Robeyoncé de Lima, élue députée de l’état du Pernambouc sous la bannière du mandat collectif Juntas [3] ; Érika Hilton, du mandat collectif Bancada Ativista à São Paulo ; et Erica Malunguinho, députée de l’état de São Paulo, pour le Psol [4].

La revue AzMina [5].

Robeyoncé de Lima est co-députée sous la bannière du Collectif Juntas, au Pernambouc. Photo :Reproduction

« “Nous sommes le pays qui tue le plus de personnes LGBTs au monde et notre droit le plus important, qui est celui de vivre, nous est peu à peu retiré. Peu nous importe de vivre sous notre identité choisie [6] pendant la journée si c’est pour nous faire tuer une fois la nuit tombée quand nous sortons pour travailler” », dit-elle à propos des transsexuelles qui travaillent dans la prostitution. D’après elle, la profession reste l’une des seules options de travail pour cette population.

Elle s’est unie avec Erica Malunguinho et Érika Hilton. Leur objectif est de changer les statistiques du pays, qui font ressortir qu’une personne trans est tuée toutes les 48h. Ce chiffre place le Brésil en tête des pays où sont assassinés le plus de personnes travesties et transsexuelles au monde.

Mais plus que les chiffres, la brutalité des meurtres met en évidence le degré de haine envers cette population. La semaine dernière, la mort d’une travestie a été relatée à Campinas, dans l’intérieur de l’état de São Paulo. Son cœur avait été arraché et l’assassin reconnu l’avait conservé dans une boite, justifiant son crime en alléguant que la victime était un “démon”.

Préserver les droits acquis est une priorité

Érika Hilton, élue avec la Bancada Ativista de São Paulo, assure qu’une grande partie de la lutte consiste à ne pas perdre les droits conquis. Photo : Reprodução

Pour la co-députée élue pour la Bancada Ativista à São Paulo, Érika Hilton, il sera difficile de faire avancer de nouvelles propositions pour les personnes LGBT et il est important de rester en état d’alerte. “Il va être très compliqué d’obtenir de nouvelles mesures pour cette communauté et nous devons nous focaliser sur les droits déjà garantis, afin qu’ils ne soient pas perdus. Ma préoccupation réside dans la préservation de ces droits qui ont été conquis”, dit-elle.

Érika Hilton s’est fait connaître au niveau national pour sa lutte en faveur des droits des personnes trans suite à une action militante qu’elle avait engagée contre une entreprise de transport de bus d’Itu (dans l’arrière-pays de São Paulo), sa ville natale. En 2016, alors qu’elle avait 22 ans, elle s’était heurtée au refus de l’entreprise d’imprimer le nom social de son identité choisie sur le ticket de bus.

Suite à deux pétitions en ligne, elle a remporté la bataille. Elle a alors commencé à recevoir des invitations pour participer à des conférences, puis elle s’est affiliée au Psol, s’est présentée comme conseillère municipale et elle a enfin été invitée à intégrer la Bancada Ativista, au sein duquel elle partage son mandat avec huit autres député.es.

« “Occuper ces espaces extrêmement machistes et patriarcaux est très significatif. Nos corps sont entrés, pour la première fois de l’histoire, dans des espaces de pouvoir tels que le Congrès et les assemblées législatives. Cela implique de donner une voix aux personnes qui vivent dans la rue, les marginalisées, afin qu’elles soient entendues. Elles ont élu des femmes qui représentent la voix d’une population massacrée, oubliée, d’une population qui vit dans un état d’exception et d’extermination” », affirme-t-elle.

“Nous ne pouvons pas militer si nous sommes des cadavres”

Récemment, la communauté LGBT a ressenti la perte de Jean Willys (Psol), le premier député fédéral ouvertement gay qui a porté les bannières de ce mouvement au Congrès. Il a renoncé à assumer son troisième mandat parlementaire car il était la cible de menaces de mort. Selon les assesseurs du parlementaire, le nombre de menaces contre Jean, qui ne se déplaçait que sous escorte armée et en véhicule blindé, n’avaient fait qu’augmenter depuis l’assassinat de la conseillère municipale Marielle Franco, en mars de l’année dernière.

Pour la co-députée Robeyoncé, la décision de Jean est bien la preuve que la politique institutionnelle, qu’elle décrit comme machiste, LGBTphobe et patriarcale, fait tout pour exclure la population LGBT. “Ils font tout pour nous obliger à choisir entre notre vie et la vie parlementaire, et Jean, avec raison, a préféré le droit à la vie. On ne pourra pas à militer si notre corps politique n’est plus qu’un cadavre enterré quatre pieds sous terre”, explique la députée faisant allusion à Marielle, qui était une femme noire et lesbienne.

Le visage de beaucoup de gens

Erica Malunguinho est la seule députée trans élue individuellement et sur son propre nom.

Unique transsexuelle a avoir été élue dans la liste des 55 candidatures divulguées par l’Association Nationale des Travestis et Transsexuelles Eleita (Antra) (les deux autres sont issues de candidatures collectives), Erica Malunguinho da Silva, a également réalisé la prouesse d’être la première transsexuelle élue députée de l’état de São Paulo en 180 ans d’Assemblée Législative de São Paulo (Alesp). Elle a bien l’intention d’y lutter pour une présence plus importante des minorités en politique.

Nous n’avons pas pu, au cours de ce reportage, entrer en contact avec Erica, mais sur ses comptes de réseaux sociaux, la députée indique que “l’Assemblée devra compter, à partir de maintenant, avec un visage qui n’est pas un seul et unique visage, mais le visage de beaucoup de gens. Noir.es, Indigènes, femmes cis et trans, hommes cis et trans, gens qui aiment leurs semblables et/ou ceux qui sont différents, migrant.es et immigrant.es, des gens qui ont aquilombés [7] leurs votes sur ce visage, qui est la somme de tous les visages qui existent dans la résistance”, a-t-elle publié un jour après avoir reçu ses quelques 55,200 votes.

Voir en ligne : AzMinas

[3Collectif « Ensemble » (au féminin pluriel). Les mandats collectifs au Brésil sont une nouveauté ! Deux mandats collectifs ont été élues en Octobre 2018, l’un pour le Psol, législative de la ville de São Paulo (Bancada Ativista) l’autre à la chambre des députées de l’état de Pernambouc (Juntas). La loi brésilienne ne reconnaissant le statut de "co-élues" ou ce type de mandat, c’est une innovation sans protection juridique. Dan le cas de Juntas, composé de 5 personnes, c’est Jô Cavalcanti qui est officiellement élue, "la voix et le doigt" du groupe selon Robeyoncé.

[4Parti Socialisme et Liberté

[5"As Mina" est une contraction de "Meninas" qui veut dire fille, en portugais. C’est de l’argot principalement utilisé à São Paulo.] a pu discuter avec deux d’entre elles, à propos de leurs mandats et de la nécessité de rendre visible la situation des personnes trans au Brésil.

“Notre priorité est la lutte pour le droit à la vie des femmes trans”, explique Robeyoncé de Lima. Âgée de 30 ans et entamant actuellement son premier mandat de députée, l’avocate et professeure pernamboucaine ne voit pas de raisons de se réjouir en cette Journée Nationale de la Visibilité Trans[[À ce sujet, en 2015, Autres Brésils a traduit une interview avec Indianara Siqueira dans la Revista Forum

[6“Identité choisie” pour “Nom Social” dans la version originale en portugais. C’est le nom par lequel les personnes transsexuelles ou d’autre genre préfèrent être appelées au quotidien, différent du nom officiellement enregistré qui ne reflète pas leur identité de genre. L’identité choisie est en général une adaptation (au choix de la personne concernée) de l’identité civile originale.

[7Intraduisible en français. Néologisme, mot valise formé à partir du mot “quilombo”, communauté organisée d’esclaves en fuite ou de réfugiés. Ici avec le sens de “regroupé”, “rassemblé”.

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