Créer l’imagination pour désobéir ensemble. Une conversation avec Martha Kiss Perrone

, par Luc Duffles Aldon

Cette semaine, Autres Brésils a discuté avec Martha Kiss Perrone, actrice et directrice de théâtre. Elle a notamment présenté Rózà en 2014 et Revolta Lilith en 2018. Elle est membre de ColetivA Ocupação avec lequel elle présente « Quando Quebra Queima ». Ce spectacle est une révolte en soit ; le fruit de 2 ans de rencontres et d’expériences. La pièce dévoile la mémoire collective et l’expérience des personnes qui ont pris part à la lutte lycéenne qui s’est prolongée dans une lutte quotidienne : récupération de procès-verbaux, de journaux intimes, de photos et de vidéos. Cette performance est un instrument de combat, pensé à partir des occupations des lycées de l’état de São Paulo. Martha nous a parlé de la formation de ColectivA Ocupação, de l’importance du théâtre comme lieu de rencontre et de l’énergie positive qui émane des « micro-victoires ». Cet entretien, conduit par Luc Duffles Aldon, est le septième d’une série proposée par l’association Autres Brésils pour mieux décrypter l’actualité politique brésilienne et apporter d’autres perspectives sur l’état de la démocratie et des droits humains dans ce pays.

Deux ans déjà ! Une période pleine de sens qui coïncide avec le coup d’État. Deux ans depuis la création de ColetivA Ocupação également ! Mais, la rencontre avec les lycéens avait eu lieu bien avant. Comment s’est-elle passée ?

Cette histoire commence avec une lutte, celle des occupations lycéennes fin 2015 [1]. À São Paulo, les occupations s’organisent en réaction à l’annonce de la réforme du lycée par le gouverneur de l’état, Geraldo Alckmin.

Rózà dans les écoles, sous-titre en anglais.

Je suis allée dans les occupations pour enregistrer ce moment. J’étais en train de mener un projet sur Rosa Luxembourg, à partir de ses lettres et de son histoire. Le spectacle s’appelle Rózà. Je me suis dit que je pourrais aller dans les différents lycées pour présenter cette performance comme contribution au moment que vivaient les lycéennes. J’ai eu cette envie en entrant dans un des lycées, cet espace et structure si précaire. On ne s’imagine pas les barreaux, les grilles à l’entrée et les cadenas partout qui font que l’on se sente vraiment emprisonné.e. Avec les occupations et la présence de la Police Militaire, les fouilles, les étudiant.es se sont tout de suite identifié.es !

Pendant la pièce (Rózà), nous sortons de l’espace et enjambons une frontière pour symboliser la sortie de prison. À la fin de la première représentation, nous sortons en enjambant la grille d’entrée, comme prévu dans le scénario. En me retournant, j’ai vu 200 élèves qui, spontanément, se sont mis à enjamber la grille. Ce qui été encore plus bluffant, c’est que cela s’est répété dans chaque lycée où nous avons présenté la pièce. Tous se sont identifiés à la sortie de prison.

Ils ont entre 16 et 21 ans. Ils sont très jeunes et rencontrent, pour la plupart, le théâtre, pour la première fois. C’est comme ça qu’ils en sont tombés amoureux, au sens de la rencontre affective. Mais le théâtre est devenu bien plus pour eux ; c’est une stratégie pour se connaître et pour continuer à vivre leur lutte. La performance est un prolongement de leur expérience.

On a peu parlé de cette résistance en France [2]. Pourquoi est-elle marquante pour toi ?

Ce mouvement est une résistance radicalement nouvelle, autonome et spontanée. Il est très important de dire qu’il n’y a aucun leader dans le mouvement. C’est un mouvement collectif ; un peu comme une troupe de théâtre, avec différentes personnalités, savoirs, sensibilités. Tout.es vivaient ensemble et redéfinissaient ensemble les règles de vie commune, de cuisine, hygiène, nettoyage ; ils étudiaient, construisaient, s’occupaient du lycée ensemble. Certains ont vécu comme ça pendant trois mois.

Sous la direction de Flávio Colombini et Beatriz Alonso ce documentaire retrace le moment des manifestations et ce qu’ont été les ocupations. sous-titres en Français, conseillé par Autres Brésils

J’ai trouvé fascinant d’apprendre que, dans certains lycées, des salles fermées avec des cadenas ont été découvertes. Plusieurs n’avaient jamais été utilisées durant leur scolarité. C’était un moment d’enchantement, de découverte des espaces et de découverte des savoirs. Cette résistance des lycéens, c’était aussi la découverte de leur corps et d’une autonomie sur leur corps, sur leur culture et leur sexualité. C’est une question d’âge et une liberté conquise de l’expérience. Ce n’est pas pour rien que la plupart ont changé la couleur de leurs cheveux, que toutes ont cessé de lisser leurs cheveux, etc. On a fait des stages de performance, je ne dis jamais de théâtre, et travaillant à la maison du peuple où les mouvements sociaux se rencontrent régulièrement, on a décidé de faire l’expérience de poursuivre le réel en créant la ColetivA Ocupação.

Dans le vécu, il y avait beaucoup de similitudes. Pendant l’occupation, des groupes ont été créés pour faire la cuisine, pour faire le ménage, pour trouver des solutions face aux défis comme la sécurité avec les agents de l’ordre public ou la communication avec les médias. L’occupation me semble être un lieu de vie similaire à mon expérience des compagnies que j’ai fréquentées, tel que le Théâtre du soleil. Comme dans les compagnies, il y a de la diversité qui permet un rassemblement artistique, affectif et performatif.

Les manifestations dans la rue sont d’ailleurs les plus belles que j’ai vues de ma vie. Il n’y avait pas de haut-parleur sur des camions, de drapeau ou d’organisation formelle. Ils étaient autonomes, juste avec leurs corps et leurs imaginations pour décorer, alerter, chanter, faire du bruit et se représenter, par exemple avec les chaises, dans les manifestions. Dans mon champ d’études, cela s’appelle de la « présentification ». Mais plus encore, c’est le prolongement de leur expérience de vie et de lutte au-delà des discours.

Mais les dates sont tout de même importantes. 2016 est l’année du coup d’État.

Certaines occupations ont continué après l’éloignement de la Présidente Dilma. Le gouvernement intérimaire de Temer est devenu plus agressif envers les occupations. Avec la nomination au Ministère de la Justice d’Alexandre de Moraes, ancien secrétaire de la sécurité publique de l’État de São Paulo, la police militaire n’a plus eu l’obligation d’être autorisée à entrer dans les lycées : elle pouvait désormais envahir quand bon lui semble et agir de façon très violente. La dernière occupation, les PM sont entrés à 5h du matin, sans qu’aucun média, ni le conseil de tutelle ou un autre juge ne soient avertis. Les lycéens ont été agressés, victimes d’une violence extrême jusqu’au bus où ils ont été embarqués, arrêtés. Dans le bus, les filles ont toutes été menacées de viol [3].

Les lycéens sont criminalisés comme Rózà l’a été avant eux. Ils ont compris, à partir de leur propre vécu, ce qu’est la persécution. Nous aussi, en juin 2013, avions vécu avec beaucoup de surprise cette violence de l’État. Mais comme eux, nous avions aussi vécu ce moment d’enchantement de notre imagination politique et artistique. Et, par exemple, pendant les journées de juin 2013, nous faisions quelque part appel à la force Rózà face à la découverte de la violence policière même en temps de démocratie. Son plaidoyer est très fort. Elle dit à l’État et à ses juges, fascistes, « je n’ai pas peur ». Elle l’a dit, il y a tout juste cent ans, et il y a une connexion directe avec les juges au Brésil et leurs forces dans la légitimation du coup d’État. Pire, le juge est aujourd’hui ministre et l’ancien ministre est aujourd’hui juge [4]

La jeunesse lycéenne a trouvé, à travers le théâtre, une connexion dans la désobéissance avec l’esprit de la révolte. C’est ce qu’est le théâtre : un lieu de rencontre. Et, d’ailleurs, pendant que nous présentions Rózà dans les lycées, elle devenait, petit à petit, de plus en plus lycéenne. C’est ça que j’appelle la dramaturgie de l’écoute, celle qui se construit avec le public.

Votre démarche montre-t-elle que nous manquons d’imagination (politique) pour désobéir.

Nous faisons cette expérience par la négative. On montre qu’il faut créer pour désobéir. Céder à cette pulsion qui est la nôtre. On refuse en créant. On refuse avec l’énergie positive des paroles, de la musique, de la danse et tout ce qu’il y a dans les arts de la performance. Cela stimule notre imagination politique et celle du public. Tout est lié dans la performance ; le passé et le présent, l’existence et la résistance. En ce moment, avec Quando Queima Quebra, on apporte l’énergie politique de 2015 ; leur expérience de résistance et d’existence se prolonge au Théâtre Oficina. Et curieusement, lors de la dernière scène, nous sortons de l’espace de représentation pour aller dans la rue. La dernière fois, six voitures de la Police militaire, nous attendaient dehors. Ça aussi, ça nous ramène à 2015 et à la peur que l’autorité a d’un soulèvement spontané.

Nous occupons les différents espaces, la rue, le langage, le théâtre comme les lycéens ont occupé leurs lycées, nous sommes ensemble des militantes. Je trouve particulièrement important que nous soyons dans des théâtres militants, comme le Teatro Oficina, dans la rue, mais aussi dans des institutions plus classiques, bourgeoises, comme le théâtre municipal et récemment nous avons été invitées à faire une tournée à Leeds et Manchester, au Royaume-Uni.

Il faut aussi clairement dire que je ne suis pas la directrice/autrice qui les invite à venir participer à mon spectacle. Non, c’est une construction collective et multipolaire. Nous venons tou.tes de différents endroits de São Paulo, de différentes périphéries même, et cette construction vient exceptionnellement se rencontrer dans un lycée occupé, restant rassemblée par le théâtre qui, comme pendant les occupations, est une prise de parole : une appropriation.

Ils sont la première génération de leur famille à faire du théâtre. Ils sont aussi les premiers à aller à l’Université. Au bout de deux ans, ce sont des gens de théâtre, avec leurs habitudes et leurs petits trucs, qui ont tous trouvé, dans la résistance et dans la création, une forme d’existence. Certains ont même été reçus à l’Ecole de Communication et d’Art de l’Université de Sao Paulo. Ce n’est pas anodin ! C’est incroyable au Brésil, notamment à São Paulo. D’autres ne veulent pas être acteurs, mais ils sont membres expérimentant avec une forme nouvelle d’organisation. L’idée du nom, ColetivA Ocupação, est de casser le masculin et de montrer que la révolution se fait aussi dans la forme des mots, depuis nos corps.

La première génération et la révolte, une transition toute faite pour parler de « Revolta Lilith » ?

C’est un autre projet auquel je participe. Nous sommes 18 femmes, exclusivement, qui avons écrit, dirigeons et présentons « Revolta Lilith » : des histoires de résistance et de désobéissance d’une femme, la première à être bannie du paradis. Nous avons décidé qu’elle décide par elle-même de s’exiler.

C’était une prémonition de ce que seraient 2017 et 2018 et les mouvements féministes. Revolta Lilith parle aussi de sorcellerie et du génocide des femmes, présumées coupables, à tout âge, même fillettes de 8 ans. C’est une extermination qui ne se limite pas au Moyen Âge, puisqu’elle a duré jusqu’au XVIIIe siècle. Elle est liée à la construction de l’État moderne. Ces femmes qui ont brûlé après un faux procès, c’est, une fois encore, le rôle du juge - une forme de déstabilisation de la sagesse et de la subjectivité des femmes et des traditions. Elles étaient très importantes en tant que praticiennes de la médecine, du pouvoir populaire sur le corps, mais aussi au cœur de mouvements populaires et paysans. À travers ce travail, nous amenons le réel en scène. Qui sont les sorcières aujourd’hui ? Plusieurs exemples à travers le monde ; au Brésil, il y a les tziganes mais aussi les lycéennes et certaines d’entre elles jouent dans cette performance. Nous faisons aussi appel aux traditions et savoirs des peuples autochtones. Nous les appelons, comme je le disais précédemment, les forces du passé. Cela n’est pas du tout abstrait au Brésil. Cette spiritualité est fondamentale pour moi.

Et cette victoire est aussi importante pour parler des micros-victoires qu’il faut célébrer. L’occupation des lycées, et des autres espaces, comme celui de la narrative. Créer et parler à la première personne, en mouvement, ensemble, même l’espace d’un instant, pour construire le pont vers l’autre monde. Avec ColetivA Ocupação, un pas a été fait et il est impossible de revenir en arrière. L’art sera l’espace de la désobéissance, à travers la musique, le slam, le cinéma, etc. C’est un espace fertile, peut-être même le plus fertile pour combattre le moment présent.

Ces micro-victoires sont des conquêtes qui seront menacées mais dont les existences sont irrémédiables. Chacune d’entre nous a conquis une voix. Nous savons que nous allons perdre nos droits, que nous sommes en danger, mais cette conquête personne ne nous l’enlèvera. Avec l’élection de Bolsonaro, ses partisans veulent que nous ayons peur, mais nous nous refusons à leur céder notre courage.

Je pousse le cri de Rózà, il y a cent ans :

« A tout instant, je suis à mon poste et, dès que la possibilité m’en sera offerte, je m’empresserai de taper de mes dix doigts sur le clavier du piano du monde, que cela fera un beau vacarme ! »

[1Le 23 septembre 2015, lors d’une interview pour le Folha de São Paulo et de l’émission “Bom Dia SP” (Bonjour São Paulo), de la Chaîne Globo, le gouvernement d’État de Geraldo Alckmin annonce son projet de réorganisation scolaire visant à fermer près d’une centaine de lycées publics. Entre novembre et décembre 2015, plus de 200 lycées seront occupés par des lycéens. Une de leurs principales revendications initiales était que de facto certains élèves plus jeunes ne pourrait plus aller à l’école en sureté, séparé de leur frères et sœurs ainés et l’indisponibilité des parents de les accompagner car ils devaient aller eux-mêmes au travail.

[2Pour aller plus loin, nous vous conseillons cet article, BastaMag 2016https://www.bastamag.net/Au-Bresil-les-lyceens-au-premeir-front-de-la-lutte-face-au-nouveau-gouvernement

[3Cet article de Ponte Jornalismo, en portugais du 24 novembre 2016, présente le témoignage des lycéennes menacées. Dans l’école, les policiers se sont mis en cercle et on fouillé un par un les filles. Dans le bus, ils les menacent : "tu as occupé une école, je vais occuper ta chatte" https://ponte.org/secundarista-diz-que-pms-a-ameacaram-de-estupro/

[4Ici elle fait référence à la nomination du juge de première instance, Sergio Moro comme Ministre de la Justice du gouvernement Bolsonaro.

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