Covid-19 au Brésil : le « SUS » (santé publique) cet élément essentiel Entretien avec Reinaldo Guimarães

Pour de nombreux spécialistes en politique de santé publique, le Brésil, même s’il s’agit d’un pays en voie de développement, dispose d’un avantage significatif par rapport aux grandes nations européennes et aux États-Unis, en matière de santé, le Sistema Único de Saúde – en français Système universel de santé (SUS). C’est ce que confirment de nombreux spécialistes internationaux qui voient dans le SUS un modèle dans la mesure où il constitue un système universel de santé qui englobe tous les besoins du pays.

Traduction de Roger GUILLOUX pour Autres Brésils
Relecture : Marie MOUSSEY

La photo en tête de l’article sont des professionel·les du SUS dans l’état du ACRE en Amazonie légale. Nous avons choisi cette photo pour leur rendre hommage, à tout·es les professionnel·les -personnel soignants, d’entretien, ambulances et autres. Rendu vulnérables par le manque de moyens de protection, au moins 10 000 professionels auraient été contaminé·es.

« Le SUS est l’élément central dans le combat contre la pandémie », souligne le médecin spécialiste de santé publique Reinaldo Guimarães. Dans l’interview qu’il a accordé par courriel à IHU On-Line, il explique que « si les premiers cas ont été diagnostiqués dans les hôpitaux privés c’est que les premiers malades étaient des personnes fortunées, clientes de ces hôpitaux, qui revenaient des pays européens. Dans la mesure où la vague d’épidémie se transmet au sein de la communauté, de personne à personne, à l’intérieur du pays, le rôle du SUS va devenir évident et central ».

Guimarães précise que le SUS va bien au-delà de l’accueil des malades car il dispose d’un système qui articule le réseau de base avec les unités d’urgence, de soins intensifs et d’hospitalisation. Dans le cas du covid-19, on peut se rendre compte de cette articulation par le fait que beaucoup de personnes atteintes de cas bénins de la maladie sont confinées chez elles, et accompagnées par des équipes de professionnels comme celles qui travaillent dans les Unités Sanitaires de Base [1].

L’investissement dans ces réseaux, selon ce médecin de la santé publique, est la clé qui permettra aux hôpitaux et à l’ensemble du système de santé brésilien de ne pas s’effondrer. « On insiste beaucoup sur l’offre en lits dans les unités de soins intensifs et sur les équipements de haute technologie. C’est important mais un bon réseau de base efficace pourra optimiser l’utilisation de ces outils plus complexes », fait-il remarquer.

Pour aller plus loin ce documentaire en portugais sur les 30 ans de la ofndation du SUS
 

Il estime que le déclenchement de cette pandémie ne peut être considéré comme une surprise totale car « depuis plusieurs décennies, avec quelques années entre un épisode et un autre, nous avons connu des épidémies virales de type respiratoire. Principalement causées par le virus Influenza (grippe) mais également par d’autres types tels que le covid-19 ». Mais il reconnaît que l’épisode du covid-19 va sans doute laisser des traces et obliger le système de santé du monde entier à être plus vigilant. « L’un des problèmes majeurs est l’affaiblissement politique et financier de l’Organisation Mondiale de la Santé – OMS qui depuis longtemps est fragilisée selon un processus qui atteint toute la structure multilatérale des Nations Unies. Plus l’OMS s’affaiblit et plus les normes et procédures en provenance des pays les plus riches de l’hémisphère nord s’imposent », souligne-t-il. Et il conclut :"ceci n’est pas sain pour un système de santé global".

Reinaldo Felippe Nery Guimarães est médecin de la santé publique, diplômé de l’Université fédérale de Rio de Janeiro - UFRJ, maître en santé publique de l’Université d’État de Rio de Janeiro - UERJ et docteur Honoris Causa de l’Université fédérale de Bahia – UFBA. Il est à l’origine de la Politique nationale de science et technologie de la santé qui a mis en place un processus d’autonomie nationale dans le domaine de la production scientifique et de l’innovation technologique. Il a été directeur du département de science et technologie du ministère de la santé et vice-président du secteur recherche et développement technologique de la fondation Osvaldo Crux – Fiocruz.

Interview

IHU On-Line – Comment évaluez-vous les actions du gouvernement brésilien visant à contenir l’avance du Covid-19 ? Quel sont les potentiels et les faiblesses des mesures qui ont été adoptées par les autorités pour endiguer et traiter la maladie ?

Reinaldo Guimarães – Nos avantages sont liés au fait que la pandémie nous atteint après les expériences de la Chine, de l’Italie, des États-Unis, etc. Nous tirons partie des expériences acquises dans ces pays. D’une manière générale, les équipes professionnelles du ministère de la santé et de bon nombre de Secrétariats dans les États, ont joué un rôle moteur en matière de propositions de mesures et les responsables politiques ont, de manière générale, suivi leurs suggestions.

Notre handicap, c’est la politique de réduction de budget mise en place par le gouvernement fédéral dont l’expression la plus pernicieuse est l’Amendement Constitutionel 95 [2] qui entraîne une diminution réelle des investissements publics. Dans le domaine de la santé, cela a entraîné une réduction budgétaire de près de 20 milliards de réaux depuis l’entrée en vigueur de cet amendement.

IHU On-Line – Dans quelle mesure, le Système Unique de Santé – SUS, occupe-t-il une place centrale dans ces actions ?

Reinaldo Guimarães – Le SUS est l’élément central dans le combat contre la pandémie. Le fait que les premiers cas aient été diagnostiqués dans les hôpitaux privés résulte de ce que les premiers malades étaient des personnes fortunées, clientes de ces hôpitaux, qui revenaient des pays européens. Dans la mesure où la vague d’épidémie se transmet au sein de la communauté, de personne à personne, à l’intérieur du pays, le rôle du SUS va devenir évident et central.

IHU On-Line – Dans quelle mesure cet épisode peut/ doit servir pour rappeler et mettre en évidence l’importance du SUS et la nécessité d’investissements robustes dans la santé publique ?

Reinaldo Guimarães – L’absence d’un apport supplémentaire urgent de moyens financiers, en direction des SUS des États et des municipalités, renforcerait la vision erronée d’un SUS inefficace. Si un flux financier adéquat est maintenu et si les équipes techniques continuent à garder la maîtrise de l’opération, l’image du SUS peut sortir renforcée de cet épisode. J’espère que c’est ce qui se produira.

IHU On-Line – Quels sont les risques les plus importants si la pandémie se propage dans tout le pays ?

Reinaldo Guimarães – Les impacts de l’épidémie au Brésil se répartissent selon trois dimensions, à durées distinctes. Les deux dimensions, sur le court terme, sont, en premier lieu, la souffrance et la mort de personnes, notamment de personnes âgées et de leurs familles. La deuxième dimension, qui se produira également à court terme, est la conséquence de la pression à laquelle le SUS et le secteur privé de la santé devront faire face à l’augmentation exponentielle du nombre de personnes qu’ils devront accueillir. Et ce sera principalement au SUS de répondre à l’essentiel de la demande. La troisième dimension, ce sont les effets à moyen et long termes qui auront un impact sur l’économie des familles, des entreprises et du pays, en raison de la diminution des activités économiques qui se produira pour une période dont nous ne connaissons pas la durée.

IHU On-Line – Les autorités sanitaires ont dit que le plus grand risque est l’effondrement du système de santé. Partagez-vous ce point de vue ? Le Brésil ne courre-t-il pas le risque de se trouver dans une situation pire que celle de l’Italie ?

Reinaldo Guimarães – Je ne sais pas si c’est le risque majeur mais il fait partie des risques les plus importants. Je ne crois pas à l’effondrement dans la mesure où le SUS s’est montré très résilient tout au long de ces années de privations financières et de limitations budgétaires. L’intensité du risque variera en fonction du niveau d’organisation des systèmes de santé au niveau des États en ce début d’épidémie. Et dans ce cas, le niveau d’organisation concernera en grande partie le réseau des soins de base.

Là où il existe un réseau de base organisé et opérationnel, où les autorités sanitaires incitent les personnes porteuses de symptômes de la maladie à se rendre dans les unités de santé de base (et non pas dans les urgences hospitalières), cela fonctionnera mieux. Là où le réseau de base est désorganisé et le public mal orienté, il pourra se produire un afflux de personnes symptomatiques dans les urgences et là, cela risque de mal se passer.

On insiste beaucoup sur l’offre en lits dans les unités de soins intensifs et sur les équipements de haute technologie. C’est important mais un réseau efficace de base pourra optimiser ces outils plus complexes.

IHU On-Line – Que révèle cet épisode de la Covid-19 au sujet des systèmes nationaux et globaux de santé ?

Reinaldo Guimarães – Le Covid-19 n’est pas tombé soudainement du ciel, il ne doit pas être considéré comme un épisode inattendu. En réalité, depuis plusieurs décennies, avec un laps de temps de quelques années entre un épisode et le suivant, il y a eu des épidémies virales à caractère essentiellement respiratoire. Produites principalement par des variantes du virus Influenza (grippe) mais également par d’autres tels que les covid-19.

En plus, nous avons eu, principalement dans l’hémisphère sud, des irruptions importantes de maladies causées par des virus transmis par des arthropodes, telles que la dengue, la zika et la chicungunha. La raison de cette situation qui se produit à un moment de l’histoire où l’on croyait que les maladies transmissibles faisaient partie du passé de l’humanité, n’a pas encore été élucidée de manière satisfaisante par la science. Il est possible que cela soit lié aux changements climatiques et/ou à la transformation de la nature suite à l’action humaine. Mais, même sans en connaître la raison, il est impératif que les systèmes nationaux de santé soient préparés pour faire face à ces épidémies et cependant, tout indique qu’ils ne le sont pas.

Une autre leçon que l’on peut retenir a trait à l’existence de ces systèmes nationaux et il est clair que les pays qui sont dotés de systèmes universels publics de santé, disposent de meilleures conditions que ceux n’en ont pas pour affronter ces maladies. Durant cette crise du Covid-19, nous allons observer ce qui se passera aux USA qui ne disposent pas d’un système de santé de ce type, bien qu’il s’agisse d’un pays très riche et puissant.

Et au niveau global ?

L’un des grands problèmes est l’affaiblissement politique et financier de l’Organisation Mondiale de la Santé – OMS, qui, depuis plusieurs années, souffre d’une fragilisation résultant d’un processus qui atteint l’ensemble de l’architecture multilatérale des Nations Unies. Plus l’OMS s’affaiblit et plus elle sera soumise aux normes et aux procédures en provenance des pays les plus riches de l’hémisphère nord. A mon avis, cela n’est pas sain pour un système global de santé.

Voir en ligne : SUS : elemento central para enfrentar a pandemia de coronavírus. Entrevista especial com Reinaldo Guimarães

[1Unidade Básica de Saúde (UBS). Les unités sanitaires de base sont la porte d’entrée du Système unique de santé. La finalité de ces unités est de faire face à 80 % des problèmes de santé de la population sans qu’il soit nécessaire de la diriger vers d’autres services tels que les urgences et les hôpitaux. Il existe plus de 40.000 UBS et équipes de la santé de la famille. Ces équipes sont composées de médecins, de dentistes, d’infirmiers et d’agents communautaires. Ces derniers (plus de 265 mille), en contact permanent avec les familles, ont une place centrale dans la relation entre la population et l’UBS. Plus de 130 millions de personnes sont accueillies annuellement dans ces centres de santé.

[2L’amendement constitutionnel traitant du plafond des dépenses publiques (2016) a modifié la Constitution brésilienne de 1988 pour instituer un nouveau régime fiscal. Il s’agit d’une limitation de la croissance des dépenses d’investissement en santé, éducation et assainissement du gouvernement brésilien sur 20 ans - fixé au taux de l’inflation.

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