Ce n’est pas seulement le modèle néolibéral, mais aussi le modèle brésilien qu’il faut changer (7)

Cette lutte pour le contrôle démocratique des institutions de pouvoir, a pour enjeu politique de fond, la réforme agraire, clef, en dernière analyse de la démocratisation de l’Etat. Dans les campagnes, la pression est considérable. 23 millions de sans terre attendent un établissement, alors que 27000 propriétaires retranchés sur des domaines de plus de 15 000 hectares, annoncent, par la voix des politiciens ruralistes, leur intention de défendre le latifundio par leur propres milices qu’ils arment ouvertement. Depuis mars, le MST à lancé le mot d’ordre « Sus au latifundio ! ». En août, Lula a déclaré la réforme agraire « priorité de la période de transition ». Les occupations se multiplient, et déjà, en 2003, 72 militants ont perdu la vie dans ces luttes. L’attente est énorme. Le soutien politique de Lula, la reconnaissance institutionnelle du MST, la légitimation des occupations, l’appui du ministère et les crédits aux établissements coopératifs, ne suffiront pas si le gouvernement ne peut imposer sa loi au défi des lobbies ruralistes.

Les bagues ou les doigts !

Le PT n’a pas l’ingénuité de croire aux seules vertus de « l’Etat de droit » pour vaincre dans ce bras de fer. Il n’a pas non plus celle de se croire « au pouvoir » ; il n’est qu’au gouvernement fédéral et, on le voit, il y a loin de la coupe aux lèvres. Mais cette configuration particulière qui consiste à occuper le pouvoir exécutif, malgré les pouvoirs législatif, judiciaire, et celui des monopoles oligarchiques sur les institutions, n’est pas pour lui une situation nouvelle. Que ce soit dans les municipalités, les capitales ou les Etats qu’il était parvenu à gouverner, jamais jusqu’à présent, même sous forme de front de gauche, il n’est arrivé à conquérir ne serait-ce qu’une majorité, dans des chambres représentatives ou législatives, fut elle municipale. Ce qui, aux yeux français, peut paraître une énigme, tient au fait que les pouvoirs exécutifs et législatifs sont, à tous les échelons, élus séparément et simultanément au suffrage universel direct, les premiers par scrutin majoritaire à deux tours et les seconds au scrutin de liste proportionnel. Ce que le PT a connu dans les gouvernements locaux, se reproduit en quelque sorte à l’échelle du gouvernement national. Faut il pour autant adopter comme ligne, le refus d’assumer les victoires électorales ? C’est une question que nos amis trotskistes, pourtant peu avares en conseils, se gardent d’aborder. Mais alors, que faire ?

C’est ce qui a obligé le PT à avancer, en termes d’élaboration, sur la question de la démocratie et de la lutte politique dans la stratégie de transformation sociale. Trouver une issue à l’insoluble alternative : soit la confrontation directe, en mobilisant les masses autour de la légitimité politique du pouvoir exécutif contre les institutions représentatives et le pouvoir législatif, c’est à dire jouer l’avenir politique sur le coup de force ; soit l’enlisement social démocrate dans le respect de l’ordre constitué, la gestion loyale, et le renoncement dans les compromis entre palais gouvernementaux et lobbies parlementaires. Pour sortir du face à face sans issue entre la légitimité populaire de l’exécutif, et la légalité représentative du législatif et du judiciaire, il s’est agi d’organiser durablement, sur tous les terrains à vif de la crise sociale, les exigences populaires et démocratiques et d’en instituer l’expression, grâce à l’autorité du pouvoir exécutif, afin d’établir un contre poids actif et autonome au blocage des institutions réactionnaires ou conservatrices de la société. C’est l’idée, déclinée de façons diverses, de l’administration populaire participative.

Instituer et non institutionnaliser, car elle ne repose sur aucun dispositif légal ou constitutionnel qui consacrerait l’existence d’un « quatrième pouvoir ». Elle n’a de sens qu’à travers, d’une part, la ligne politique et programmatique du parti dirigeant l’exécutif, le PT, et d’autre part, la dynamique et les objectifs de lutte des mouvements populaires sur lesquels elle s’appuie. Il ne s’agit donc pas d’apaiser les conflits, mais au contraire d’en faire reconnaître la légitimité, de les organiser, voire d’en assumer la violence, comme étant au fondement même de la démocratie ([6]). C’est donc une vision fort éloignée de la conception social-démocrate de la concertation et de la collaboration de classe. Mais il ne s’agit pas plus d’une stratégie de double pouvoir tendant à se substituer aux institutions existantes pour les faire disparaître. C’est une stratégie destinée à maintenir ouverte la tension conflictuelle de la société, dans un processus visant la transformation des rapports sociaux et des représentations politiques structurants de la société ; son issue, à chaque moment transitoire, est la négociation imposée sur la base du rapport de forces, qui, alias, est sans doute le mot clef de la philosophie politique du PT, largement héritée de la culture syndicale de ses dirigeants.

C’est pourquoi, si étrange que cela paraisse, aucune des luttes, manifestations, exigences des mouvements sociaux, quelle que soit la violence qui parfois en découle, ne sont interprétées par le PT ou le gouvernement comme des dangers à combattre ou écarter, des oppositions à apaiser, mais, bien au contraire, comme des atouts pour amener les puissances politiques et sociales à résipiscences. « Nous ne serons les pompiers de personne, ni du MST, ni des fonctionnaires, ni des syndicats, ni des mouvements de citoyens, avait publiquement prévenu José Genoino, président du PT dès le mois de février. Jamais je n’éteindrai les incendies. »

Mais une chose est de pratiquer une telle stratégie au niveau des pouvoirs locaux, autre chose est de la mettre en oeuvre à partir du pouvoir politique lui-même et de la société toute entière, dira-t-on. Qu’est-ce qui permet alors de croire que les classes dominantes respecteront le cadre dans lequel elles se déploient sans tenter de le renverser par la force s’il leur devient par trop défavorable ? A cela les dirigeants pétistes opposent le contenu de ce qu’ils appellent « le pacte social », délicatement rappelé par Lula lors de son discours d’investiture, contenu parfaitement connu de tous au Brésil, mais fort éloigné de l’acception du terme en langue social-démocrate et européenne. Il tient à l’évaluation froide du degré abyssal de délitement de la société brésilienne rapporté à sa dimension continentale([7]), et se résume dans la formule, martelée à toute occasion, tant par les leader gouvernementaux que par ceux des mouvements populaires, à l’adresse des puissants : « Il va falloir que vous lâchiez quelques bagues, si vous ne voulez pas qu’on vous coupe les doigts pour les prendre ! » Mais cette dernière hypothèse, même si certains militants rêvent encore de rejouer au Brésil la guerre civile russe ou celle d’Espagne, est celle que les dirigeants du PT cherchent par toutes leurs forces à éviter au pays ; à leurs yeux, elle signerait l’échec historique de leur existence, dans la certitude d’une sauvagerie terrifiante et sans fin. Cela mérite peut être d’être considéré.

Par Gilles de Staal - journaliste - 15/12/2003

[6] Voir à ce sujet, Mariléna Chaui, une des théoriciennes de la direction du PT les plus proche de Lula : « La démocratie n’est pas, comme le voudraient les libéraux, le régime de la loi et de l’ordre. La démocratie est le seul régime politique qui considère que les conflits sont au principe même de son fonctionnement. » Entretien avec la Folha de Sao Paulo, 7 août 2003.

[7] 178 millions d’habitants dont 120 millions d’exclus ; 800 000 jeunes mineures dans la prostitution ; 8500 homicides par an à Rio, autant à peu près à Sao Paulo, mais la ville la plus violente reste encore Brasilia ; 1,5 millions d’enfants de moins de 14 ans hors de l’école, 25% d’analphabètes ; 21 millions de salariés disposant d’un contrat, 40 millions sans contrat ; 1500 exécutions extrajudiciaires « reconnues » par an par les administrations d’Etats, (mais 13400 pour la seule année 1999 recensées par les ONG de Droits de l’Homme) ; épidémies endémiques de choléra, de méningite, de malaria, dans les faubourgs des capitales ; la moitié du PIB de toute l’Amérique Latine, 17 fois la surface de la France ; un trafic d’armes équivalent à celui de Colombie ; cinquième producteur d’armes conventionnelles ; un tiers de la population urbaine en bidonvilles ; 490 000 travailleurs en situation d’esclavage direct selon les estimations de l’OIT, et plusieurs millions asservis à des dettes fictives ; le plus gros contingent de représentants parmi les 2000 riches les plus riches du monde de la revue Forbes ; un jury de Cour d’Assise acquittant la gouroute d’une secte obscurantiste qui pratiquait à travers le pays l’émasculation et l’assassinat de jeunes enfants. etc., en vrac dans le flot quotidien des petites nouvelles de ce naufrage, plus tout ce qui est dit dans cet article.

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