Source : Sumaúma, « Chega de reinos perdidos : a Amazônia tem suas próprias histórias », par Claide de Paula Moraes, Anne Rapp Py-Daniel, Mariana Petry Cabral, Márcio Amaral, Jaime Xamen Wai Wai, Glória Tega, 23 mars 2026
Traduction : Enilce Albergaria
Relecture, édition : Patrick Piro
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Dans des pays aux histoires officielles récentes, comme en Amérique latine, la connaissance traditionnelle, mais aussi la science, ont un rôle important à jouer pour faire émerger l’histoire ignorée et l’antériorité considérable de la présence et des racines culturelles des peuples de cette partie de la planète.
L’archéologie aide à raconter ces histoires et à donner de la visibilité aux lieux de leur existence. Le problème, c’est qu’elles finissent par être diffusées comme des versions amoindries de l’histoire européenne : ainsi une construction autochtone millénaire de l’état d’Amapá devient la « Stonehenge de l’Amazonie », une muraille recouverte de peintures autochtones en Colombie, c’est la « Chapelle Sixtine des Anciens », et — plus récemment — une ville autochtone antérieure à l’invasion coloniale, située sous l’actuelle ville de Santarém, a été décrite comme la « Mecque ou la Jérusalem amazonienne ». Ces références peuvent paraître une stratégie de communication intéressante — quoique éculée. Cependant, attirer l’attention sur ces découvertes via des références mondialement reconnues finit par porter préjudice aux populations autochtones héritières de ce patrimoine culturel.
Conformément à ce qu’affirmait Nêgo Bispo, le grand intellectuel quilombola [1], « l’art de nommer, c’est l’art de dominer » ; et quand cette attribution fait référence au monde colonisateur occidental, elle devient un outil de contrôle de la narration, de la connaissance et du potentiel d’autres processus historiques.
Les histoires locales, les sagesses ancestrales, la force et la puissance autochtone, construites par une manière propre d’habiter l’Amazonie, se retrouvent rabattues au rang de versions déjà connues de narrations établies en d’autres lieux, très différents et très distants. Ces versions renforcent le colonialisme, et contribuent à délégitimer, réduire voire annuler le rôle des peuples autochtones de l’Amérique, ainsi que leurs contributions dans l’élaboration des sociétés contemporaines.
Ainsi, les sociétés autochtones sont présentées comme si elles avaient raté le « Train de l’Histoire », présenté comme la trajectoire unique et linéaire de l’humanité. À vrai dire, ce train, c’est la mécanique du colonialisme, de l’esclavagisme et de toutes les facettes du capitalisme actuel. Et dans ce voyage, où le Nord planétaire s’assied dans le wagon de première classe, le monde tropical est le bois qui brûle dans la chaudière de la locomotive.
La science occidentale et l’Académie ont beaucoup changé depuis le XIXème quand plusieurs domaines de la connaissance ont commencé à se structurer. Cependant, des préjugés et des racismes structurants demeurent enracinés aussi bien dans ces nouveaux domaines que dans la manière de diffuser et de présenter des contextes archéologiques et historiques non occidentaux.
Des milliers — des millions ! —, de vestiges archéologiques racontent une histoire complètement différente, qui indépendante de l’Occident, et qui n’a aucune raison d’être qualifiée ou comparée avec ce qui s’est vécu dans d’autres continents. Ces narrations locales sont auto-suffisantes, elles se doivent d’être valorisées par elles-mêmes, et non pas comparées, par similitude, avec les références chrétiennes occidentales.
Cette importante réflexion est une évidence, il nous faut nous interroger, en tant que scientifiques ou communicateurs scientifiques : pouvons-nous encore véhiculer des propositions racistes nées d’un projet de colonisation et de domination ?
Nous allons aborder ci-dessous trois exemples de découvertes archéologiques spectaculaires issues de sites amazoniens où ont vécu des populations autochtones — Calçoene, Serranía de la Lindosa et Tapajó. Elles nous semblent intéressantes pour réfléchir sur le rôle de la science et de la diffusion scientifique dans l’approche asymétrique des histoires régionales.
Fouilles archéologiques Rego Grande : lors de processus funéraires complexes, les morts étaient enterrés dans des pots de céramiques décorés. ©Mariana Cabral
Calçoene
Dans les années 2000 ont repris les fouilles dans une région sur la côte nord de l’état d’Amapá, mettant en évidence la profondeur millénaire de la connaissance détaillée qu’avaient les populations indigènes d’Amérique du monde dans lequel elles vivaient.
Sur le site archéologique de Rego Grande, une nouvelle équipe de recherche a fait une découverte fascinante. De grands blocs de granit, pesant plus d’une tonne chacun, y ont été extraits de carrières, transportés jusqu’au lieu des fouilles et implantés dans le sol selon différents alignements et inclinaisons. Ils forment ensemble une grande structure d’un format plus ou moins circulaire, d’une dimension d’environ 30 mètres.
L’alignement minutieux de ces monolithes extrêmement lourds, qui ont résisté aux siècles, révèlent une connaissance sophistiquée de l’astronomie de la part des populations natives qui habitaient la région. Le peuple qui a érigé cette structure avait une connaissance précise des mouvements solaires : certains blocs de granit sont alignés selon l’axe du lever du soleil au solstice du mois de décembre (l’hiver amazonien) et correspondent à son mouvement tout au long de la journée : il s’agit d’un observatoire solaire, matérialisant dans la pierre la connaissance fine de phénomènes astronomiques.
Observatoire solaire : sur le site archéologique Rego Grande, la population autochtone a matérialisé dans la pierre une connaissance fine de phénomènes astronomiques. ©Mariana Cabral
Par ailleurs, les fouilles dans la région ont aussi révélé la construction de chambres funéraires, où les morts ont été enterrés dans des grands pots en céramique richement décorés : cette région était un cimetière. Ces alcôves semblent avoir été revisitées et réorganisées plusieurs fois tout au long des siècles par les populations autochtones qui les ont construites, avec la mise en place ou le réarrangement d’autres urnes.
La découverte inédite de mégalithes dans cette région d’Amazonie a suscité une réponse immédiate des médias à l’échelle nationale et international. Cependant, à la créativité et l’originalité des celles et ceux qui ont édifié ce site à été accolée une étiquette paresseuse référente à l’Europe : « Stonehenge de l’Amazonie ». La puissance de ce pan d’histoire a été diluée par une comparaison expéditive, réduisant l’invention autochtone et locale à version mineure du canon anglais.
Les observatoires astronomiques de l’Amazonie et du Royaume Uni possèdent peu en commun, voire presque rien, d’un point de vue historique, technologique ou culturel. Mais la mise en comparaison range le site amazonien au rang d’avatar d’un monument identitaire du Vieux Monde, sans plus d’information. L’histoire autochtone des Amériques devient une déclinaison de l’histoire de l’Europe.
Serranía de la Lindosa
Plus récemment, à la fin des années 2020, un autre site autochtone situé en Amazonie a connu une visibilité internationale. Le quotidien anglais The Guardian a publié quelques merveilleuses photos de l’Amazonie colombienne pour annoncer la découverte de la « Chapelle Sixtine des Anciens », un exemple d’art rupestre situé dans l’une des régions les plus reculées du monde.
Cette publication a précédé la diffusion d’un documentaire produit par Channel 4, autre média anglais. Le titre du documentaire était encore plus pittoresque – Jungle Mystery : Lost Kingdoms of the Amazon (Mystère de la jungle : les royaumes perdus de l’Amazonie). Là encore, on utilise des références occidentales pour présenter des lieux et des histoires autochtones.
Panneau rupestre en Amazonie colombienne, site Cerro Azul : la « Chapelle sixtine des anciens », selon le journal britannique The Guardian. ©Claide de Paula Moraes
Reproduisant un style courant dans les documentaires archéologiques, la narration s’évertue à transmettre l’idée que l’on assiste à au tournage en direct et spontané d’une découverte qui va transformer complètement la façon dont nous connaissons le sujet abordé. De ce fait, la réalisation flirte beaucoup plus avec la fiction qu’avec la réalité des recherches.
Une autre stratégie utilisée très couramment pour rendre le sujet excitant pour un public occidental (ou sous influence occidentale) consiste à présenter les tropiques comme un lieu hostile, sauvage et dangereux. Le documentaire transmet des messages importants en montrant les merveilles laissées par les populations du passé, et en alertant sur la fragilisation et les dangers que vivent beaucoup de communautés autochtones d’Amérique latine. Il attire aussi l’attention sur l’importance des luttes des peuples autochtones pour continuer d’exister, sur l’approche dénuée d’éthique dont la science aborde ces communautés, et également sur l’urgence du contrôle sur la destruction accélérée de l’Amazonie.
Mais, d’une manière générale, toutes ces alertes se fourvoient dans une narration pleine de mystères et de dangers. De la référence à la Chapelle Sixtine aux guépards, aux anacondas et à d’autres périls très mortels, il reste peu du message essentiel dans le documentaire.
On peut comprendre que l’on parle de royaumes et qu’on évoque le génie de Michel-Ange en faisant référence à la Chapelle Sixtine du Vatican, afin d’attirer un public européen familier de cette référence. Le problème c’est que les médias locaux se sont mis a répéter ces termes, pour un large public, aux références plus lointaines, constitué de personnes qui n’auront jamais constaté de près la preuve du génie de Michel-Ange ou qui même n’auront jamais entendu parler de lui. Bref, ce public aura dorénavant une image distordue de sa propre histoire, celle qui dit que la valeur de l’art autochtone n’est pleinement acquise qu’en tant que comparable à « l’œuvre de Michel-Angel ». En bref : voilà une nouvelle occasion manquée pour raconter l’histoire indigène dans une région riche d’une des plus grandes diversités linguistique et culturelle de la planète.
La ville des Tapajó
Ce rapprochement constant des œuvres autochtones de références issues d’autres continents n’est pas qu’un travers de médias internationaux. Récemment a été diffusé avec un grand éclat le résultat de décennies de recherches archéologiques dans la ville de Santarém. « Les grandes implantations autochtones qui existaient avant l’arrivée des européens sur le territoire de l’actuelle ville de Santarém, dans l’état du Pará, comprenaient un centre de cérémonies sophistiqué — une Mecque ou une Jérusalém amazonienne », affirme un reportage du quotidien brésilien Folha de São Paulo.
L’information présente les vastes sites archéologiques découverts dans le centre-ville et dans la région portuaire de Santarém (agglomération et port), actuellement masquées par la masse des constructions urbaines. Les fouilles archéologiques y ont exhumé quelques-unes des plus belles céramiques de l’Amazonie.
École de fouilles archéologiques sur le site Porto : là où se trouve aujourd’hui la ville de Santarém, était autrefois située la principale ville Tapajó. ©Raoni Valle
Sur le site de l’actuelle Santarém était située la principale ville des Tapajó. Le nom de cette ville, attribué jadis à l’origine par ce peuple bâtisseur, ne nous est pas parvenu. Cependant, un terme dans la langue commune [2], Ocara-açu, originaire de deux mots de la langue Tupi — ocara, la place centrale d’une agglomération, et açu, de grande taille —, suggère un sentiment impression de grandeur chez ceux et celles qui l’ont visitée.
Un processus d’effacement de ce lieu, de ses noms et de ses habitant·es, se poursuit depuis le XVIème siècle avec le colonialisme des envahisseurs européens qui ont utilisé la violence et le génocide, pratiqués par la troupe et par le prosélytisme religieux.
Des corps momifiés, matérialisant l’importance du respect dû aux ancêtres, ont été brûlés. Des lieux symboliques ont été profanés et incendiés, des objets rituels ont été lancés dans le fleuve, des fêtes et des réunions traditionnelles ont été interdites et combattues. Ainsi, ce qui faisait l’organisation du quotidien local et, d’une manière plus ample, la culture régionale, ont été destructuré.
Conformément à la narration détaillée présente dans les documents de l’Église catholique qui nous sont parvenus, et ce depuis le début de l’implantation des missions religieuses dans la région de Santarém, l’objectif était clair : au nom d’un nouvel ordre, il fallait profaner et en finir avec toutes les pratiques cérémoniales des autochtones. Aux période où la conversion par la foi n’a pas été efficace, des expéditions punitives ont été envoyées pour châtier les réfractaires. Dans d’autres situations, les tentatives de conversion ont été abandonnées et le génocide et l’esclavage ont été adoptés.
Une partie des marqueurs architecturaux de cette profanation peut être clairement observée dans l’actuelle ville de Santarém. En navigue sur les fleuves Tapajós et Amazone, on peut apercevoir de loin l’imposante Église paroissiale et ses deux tours. Elle est située au centre de l’agglomération qui, en 1542, a été aperçue par les envahisseurs européens Francisco de Orellana et Gaspar de Carvajal. Ils décrivent la ville autochtone comme l’une des agglomérations les plus peuplées et aguerries qu’ils aient rencontrées. Ce récit consolide la preuve de présence du grand peuplement autochtone qui aujourd’hui se trouve enfoui sous le béton et le goudron de la ville contemporaine.
Là, comme dans presque toutes les anciennes agglomérations autochtones qui ont subi le processus de la colonisation, l’objectif était d’effacer toute référence culturelle et religieuse non chrétienne.
Avec l’Église catholique, rien n’a été été facile. Pourtant, ce fut bien pire à partir de 1750 avec la la machine coloniale d’État. Avec la politique d’effacement menée par le colonisateur, l’agglomération des Tapajó, celle de leurs voisins les Borari, ainsi que plusieurs autres centres de la région ont été rebaptisés avec des noms portugais qui demeurent jusqu’à aujourd’hui.
À cette époque-là, Sebastião José de Carvalho e Melo — le Marquis de Pombal —, qui administrait la colonie depuis le Portugal, a pris une série de mesures concernant le Brésil, parmi lesquelles l’expulsion des religieux et l’interdiction des langues natives. À partir de ce moment-là, la province des Tapajó, ou Ocara-Açu, n’a existé qu’en référence au quartier périphérique de l’agglomération, où la population autochtone — qui a résisté à tant de violence — a été repoussée.
Depuis, en dépit de la résistance de plusieurs peuples originaires qui composent la société de Santarém, et d’une importante présence matériellement vérifiable remontant à plus de 12 000 ans, l’histoire locale raconte leur effacement. Plus d’une dizaine de peuples autochtones revendiquent leurs droits originaires sur le territoire de la ville de Santarém, mais ils subissent encore les conséquences de siècles de combat de leurs pratiques culturelles, de l’interdiction de l’usage de leurs langues maternelles et du déni de leur existence dans les documents officiels. Et le pire, c’est qu’on les accuse maintenant d’être de « faux indiens », précisément en raison du fait que leurs droits et leurs pratiques culturelles aient été niés.
Associer donc, par la comparaison, les traces de leur existence pré-coloniale à la Jérusalem occidentale, marqueur important du christianisme, c’est profaner une fois de plus la matérialité originaire de pratiques américaines véritablement natives, en référant l’histoire autochtone à la logique de l’envahisseur chrétien européen. Soit une double profanation, par la réduction de l’identité autochtone et par la réactivation du christianisme, force destructive en Amérique coloniale.
Céramique Tapajó : découvertes en Amazonie, des statuettes représentant une personne autochtone, comme celle-ci, sont actuellement visibles dans des musées du Brésil et d’autres pays. ©Maurício de Paiva
L’effacement des histoires
Le colonialisme intérieur — dont les racines profondes s’ancrent dans les justifications racistes qui circulaient ouvertement au XIXème siècle —, continue, de nos jours, d’être le principal responsable de ces actions délétères. Agissant à couvert, il utilise des paramètres « scientifiques » sans rapport avec les formes d’organisation du quotidien autochtone, dans une tentative de perpétuer ses politiques d’exclusion et ses préjugés.
Les pays d’Amérique du Sud ont une population majoritairement métisse, résultant de l’appareil colonial mis en place par l’équipe de Christophe Colomb en 1492.
En tant que nations, nous sommes la résultante de ces violences coloniales. Bien que l’archéologie revendique quelques dizaines de milliers d’années d’histoire de peuples autochtones sur le territoire américain, les Européens se sont arrogés le mérite abusif d’être les fondateurs de l’histoire du Nouveau Monde. Nous avons beaucoup de mal à situer ce qui s’est passé avant l’arrivée des Européens, au point que maintes fois, cette période finit par être qualifiée de préhistoire.
À première vue, le terme « préhistoire » pourrait paraître adéquat. En particulier si l’on considère qu’en tant qu’espèce humaine, nous partageons une origine commune avec l’Ève mitochondriale de 200 000 ans, originaire d’Afrique, notre berceau ancestral. Mais quel nom porterait « Ève », si la « préhistoire » n’était pas racontée par le monde blanc occidental ?
Dans un monde pluriel, il devrait exister un espace pour que les narrations autochtones puissent être énoncées pour raconter leurs trajectoires et pour nommer les lieux qui leur sont significatifs. Pourquoi pas la possibilité qu’Ève soit nommée par les Yanomami, ou si elle pouvait être une femme Okoymoyana (du peuple du Grand serpent) conformément au récit de la tradition des peuples Karib de la rive nord de l’Amazonie brésilienne ?
D’autres manières d’expliquer le monde
« Au commencement, aucun être humain ne vivait à cet endroit. Omama et son frère Yoasi y vivaient seuls.
Aucune femme n’existait encore. Les deux frères n’ont connu la première femme que beaucoup plus tard, quand Omama a pêché la fille de Tëpërë-sikɨ dans un grand fleuve. Au début, Omama copulait dans les plis du genou de son frère Yoasi. Avec le temps, le mollet de celui-ci a été engrossé, et c’est ainsi qu’Omama a eu un fils pour la première fois. Cependant, nous, les habitants de la forêt, nous ne sommes pas nés de cette manière. Nous sommes sortis, plus tard, du vagin de l’épouse d’Omama, T’uëyoma, la femme qu’il a sorti de l’eau. Les chamans vénèrent son image depuis toujours.
Ils l’appellent aussi Paonakare. C’était un être-poisson qui s’est laissé capturer sous la forme d’une femme. C’est ainsi. Si Omama n’avait pas pêché dans le fleuve, peut-être que les humains auraient continué de copuler sur l’arrière du genou ! »
(La Chute du Ciel, Davi Kopenawa et Bruce Albert)
Il existe différentes manières d’expliquer la création du monde et certaines d’entre elles mettent en exergue les relations dialogiques entre les personnes et ce que nous appelons la Nature, contrairement aux relations de domination ou d’exploitation qui caractérisent le récit occidental sur l’évolution humaine. La narration présentée dans la Chute du Ciel trouve un écho dans la manière dont beaucoup de populations autochtones d’Amazonie expliquent le monde.
L’un d’entre nous, Jaime Xamen Wai Wai livre ici l’un des récits de création du monde qui lui a été transmis par son peuple, les Waiwai, qui habitent l’interfluve de la rive nord de l’Amazone.
« Selon l’épistémologie de mon peuple Waiwai, tout commence par la relation entre les hommes et les forêts : les femmes n’existaient pas. Les premiers d’entre nous étaient deux jumeaux, Mawari et Woxi. Ils n’avaient pas leur égal dans la fabrication des flèches. Leur habileté a attiré des femmes. Cependant, elles n’étaient pas comme eux. Pour raconter cette histoire, il nous faut non seulement traduire les mots de la langue Waiwai vers le portugais, mais aussi traduire les idées, dans un mouvement qui va de l’intérieur vers l’extérieur, et ainsi nous en apprendrons sur l’épistémologie Waiwai. Dans cette histoire, les jumeaux pêchent avec leurs flèches deux femmes d’un autre peuple, celui de l’anaconda, qui vit sous le fleuve, les Okoymoyana.
Au début, ils n’avaient aucune expérience de ce type de relation. Les deux femmes ont dit qu’elles étaient les filles d’Okoymoyana. Elles n’étaient pas encore prêtes à devenir femmes, leur utérus était pleins de poissons. Des piranhas, des mandi, des poraquê et bien d’autres.
Pour devenir femmes, elles ont dû séjourner dans l’Umawa, la maison de la transformation, qui est la maison commune traditionnelle des peuples Waiwai. Elles y ont retiré une partie de leur corps, et ainsi Mawari et Woxi ont pu se sont marier. »
Umawa, espace de transformation : la traditionnelle maison commune des peuples Waiwai, sous le clair de lune dans la communauté Katual, dans l’état de Roraima. ©Claide de Paula Moraes
« C’est ainsi que sont apparues les premières familles. Ensuite, les deux frères se sont séparés : Mawari a remonté le fleuve et Woxi l’a descendu. C’est ce que l’on connaît de nos ancêtres autochtones qui, par la suite, ont prospéré et se sont dispersés. C’est ainsi que notre peuple s’est créé, et ce que nous sommes aujourd’hui résulte de cette combinaison.
Longtemps après, ces peuples ont été contactés, colonisés et installés dans des villages. Des peuples qui n’avaient aucune notion de ce qu’était le christianisme. Ces peuples étaient reliés à des êtres d’autres mondes, qu’on appelle les Kakinaw (maîtres de la Nature).
Vivre c’est négocier à l’intérieur de tous ces mondes.
Cette façon d’organiser la vie a été bouleversée. Les missionnaires sont arrivés et ont déclaré que ces lieux étaient pleins de mal, des scènes diaboliques, et que ces pratiques n’étaient pas humaines.
Petit à petit, les peuples autochtones ont modifié leur vision et leurs récits ont été habitées par d’autres êtres. »
Les limites du terme de « préhistoire »
Le terme « préhistoire » est utilisé d’une manière large. Cependant, il ne renvoie qu’à ceux qui ont dominé les narrations et les ont transformés en documents officiels. Par ailleurs, la façon dont il se réfère au continent européen et aux autres continents diffère énormément.
En Europe, la préhistoire concerne de nombreux humains. C’est le début de l’histoire de ces humanités. En Amérique Latine, la « préhistoire », c’est presque tout le monde d’avant les colonisateurs. Dans cette description, la présence des colonisateurs devient le grand marqueur civilisationnel, tandis que les processus historiques des peuples originaires sont simplement ignorés.
Le plus périlleux, dans cette présentation, c’est que des trajectoires ancestrales sont transformées en non-histoires. Et comme le disait déjà Emília Viotti da Costa, « un peuple sans mémoire est un peuple sans histoire. Et un peuple sans histoire est voué à commettre, dans le présent et dans l’avenir, les mêmes erreurs que dans le passé. » Et si en nous basant uniquement sur une version erronée, nous soyons aussi en train d’effacer les réussites du passé ?
On estime que 10 millions d’autochtones vivaient en Amazonie quand les Européens sont arrivés. Une histoire riche d’au moins 13 000 ans d’interactions.
Après l’extermination de la majeure partie de ces 10 millions de personnes, l’Amazonie n’a retrouvé ce niveau de population qu’en 1970. Une partie de ces nouveaux 10 millions ne sait pas vivre avec l’Amazonie. Cinquante ans d’occupation n’ont pas été suffisants pour comprendre comment il est possible de vivre avec l’Amazonie, mais ont été suffisants pour la détruire jusqu’à un point de non-retour.
Cascade de la patience, sur la terre autochtone Zo’é, dans l’état du Pará : la relation entre les autochtones et la nature n’est pas marquée par la domination ou l’exploitation. ©Claide de Paula Moraes
Dans l’univers des documents officiels, un peuple qui a une « préhistoire » en lieu et place d’une histoire voit ses droits niés. Ceux qui savent écrire l’histoire, mais ne savent pas vivre avec l’Amazonie, ont appris à utiliser des grillons pour faire vieillir des documents et créer de nouveaux droits, ceux des grileiros de terres [3].
Préhistoire sans histoire ni droits
Ce n’est pas un hasard si l’histoire et les droits ont été manipulés avec beaucoup d’astuce tout au long des siècles qui nous séparent du début de l’invasion européenne.
Le médecin et naturaliste Carl Friedrich Philipp von Martius, l’un des personnages les plus représentatifs du racisme européen du XIX ème siècle, connu pour ses contributions aux études botaniques d’Amérique du Sud, s’est permis de donner son avis sur l’histoire et le droit des autochtones du Brésil, tout en reconnaissant son manque d’expertise sur le sujet. Voici ses propres mots :
« Quiconque observe l’homme américain, de près et sans préjugés, ne pourra que convenir que son état actuel est très éloigné de l’état naturel, joyeux et infantile, qu’une voix intérieure suggère avoir été aux origines de l’histoire humaine, ce que le document le plus ancien atteste. Si l’état actuel de ces sauvages était l’état primitif, il nous donnerait une idée attrayante, encore qu’un peu humiliante, de la marche évolutive de l’humanité [...] » [4].
Ces mots qui aujourd’hui nous semblent choquants, résonnaient certainement sans provoquer l’étonnement dans le débat académique du XIXème et, sans aucun doute, ont beaucoup influencé ceux qui ont décidé des droits des autochtones. En conclusion de son évaluation de « L’État de droit chez les autochtones du Brésil », Martius, d’une façon irresponsable, ou peut-être délibérément, s’interroge : « ... où sont les monuments de leur art, de leur science ; où [sont] les enseignements de leur foi ou les exemples de faits héroïques en fidélité à une patrie bien-aimée ? »
Ce faisant, son intention était de dispenser le colonisateur de considérer l’importance de la contribution autochtone à l’humanité. Et cette intention se perpétue aujourd’hui avec la fréquente comparaison des œuvres autochtones avec Stonehenge, la Chapelle Sixtine et Jérusalem.
Contribution autochtone à l’histoire : statuette féminine trouvée dans le site archéologique Aldeia, situé dans l’espace urbain de Santarém. ©Claide de Paula Moraes
De manière ironique, l’histoire relie Von Martius à l’église Notre Dame de la Conceição, située sur la place centrale de Santarém, et aux autochtones de la région. Martius n’a pas raconté ce passage moins glorieux de ses aventures, mais il a vu la mort de près lors d’un naufrage à proximité de Santarém.
Plus de 200 ans après ce naufrage, un crucifix dont Martius a fait don à l’église de Santarém marque l’événement et la façon dont il lui attribue sa survie. Sur la Place Rodrigues dos Santos, juste au-dessus, entre l’église et le quartier Aldeia, se situe l’endroit d’où proviennent les principaux exemplaires de céramiques Tapajó, aujourd’hui dispersées dans diverses collections et musées du Brésil et d’autres pays.
Un chantier de l’administration municipale de Santarém a engagé la construction d’un marché de vendeurs ambulants sur un emplacement où a pu exister un cimetière ainsi qu’une place de cérémonies d’une agglomération autochtone millénaire, peut-être l’une des plus grandes d’Amazonie. Le chantier n’a pas respecté ce que la loi brésilienne exigeait à cette époque en termes d’autorisation environnementale, et il a été suspendu par le Parquet. Depuis, la municipalité de Santarém, le Parquet et l’Institut du patrimoine historique et artistique national s’affrontent pour déterminer qui est le coupable des dégâts, et à qui revient la responsabilité de réparer et de protéger le patrimoine archéologique oublié, altéré et recouvert par le béton de l’actuelle Santarém.
L’histoire officielle rend hommage à l’église de Santarém et au crucifix de Martius en tant que véritables représentants de la « Jérusalem amazonienne ». Cependant, l’invisibilisation de centaines d’hectares de terre noire contenant des vestiges millénaires des populations autochtones se poursuit.
Les impacts du colonialisme structurel
À ce stade, nous pouvons articuler quelques points qui imprègnent la définition de droits au fil du temps. L’idée d’une histoire unique, avec une trajectoire elle aussi unique, sépare élus et oubliés de Dieu. Les premiers ont une place en première classe dans ce train de l’histoire unique, les autres dégénèrent et continueront d’alimenter, tels des bûches, la chaudière de la locomotive.
Malheureusement, cette idée de monde n’a pas été enterrée au XIXème siècle. L’eugénisme, le regard tourné vers le Nord civilisateur comme solution ainsi qu’une série d’effacements continuent de façonner les Amériques métissées. En tant que nations métisses, et conformément à la revendication des mouvements autochtones, la mère de l’Amérique latine est une autochtone. Et le monde de l’eugénisme s’efforce de remplacer cette mère oubliée par une image d’Ève — une de plus.
La peur, le manque de référence et l’effacement ont rendu répétitive une certaine narration sud-américaine : « Mon grand-père était européen et ma grand-mère autochtone », le résumé discret de la violence historique pratiquée sur les femmes autochtones enlevées, violées, effacées. De ce grand-père, il est courant de connaître la nationalité, la région et jusqu’à sa ville d’origine. Il a des papiers, un nom, une histoire. La grand-mère est souvent désignée comme une autochtone générique. On ne connaît pas son ethnie, la langue qu’elle parlait ni d’où elle a été enlevée. Elle est devenue immémoriale, préhistorique, sans histoire.
Dans ce monde dépourvu d’histoire, d’aucuns se sentent le droit d’établir des « marqueurs temporels » [5]. Les manipulateurs de documents veulent modifier des trajectoires millénaires et s’appuient sur des injustices centenaires que nous continuons à légitimer, sans y prêter attention. Dans un monde où les monuments et les sites archéologiques sont tout au plus des versions mineures des Stonehenge, des Chapelles Sixtine et des Jérusalem, Nunes Marques, ministre de la Cour Suprême, au moment de rendre son avis sur le « marqueur temporel », a estimé que « sans le Marco Temporal, la souveraineté et l’indépendance nationale seraient menacées ». Ainsi, dans le train de cette histoire, les plus « nationaux » d’entre tous représenteraient une menace pour la souveraineté de leur terre ancestrale.
Cette mère de l’Amérique latine a enduré et endure encore souvent des violences. Cette partie âpre de son histoire se doit d’être remémoré pour cesser d’être continuellement reproduite. Cette mère n’a pas vécu à Jérusalem, n’a pas peint la Chapelle Sixtine, et n’a pas non plus érigé Stonehenge. S’il existe deux Jérusalem dans le monde, celle qui n’est pas très originale n’a peut-être pas besoin d’être préservée. Cependant, si on savait qu’Ocara-açu représente un lieu de peuples qui savent vivre avec l’Amazonie et que ce lieu est unique, on aurait la chance de construire d’autres récits. Jamais nous n’aurons le droit de découvrir un « Machu Picchu » en Europe. Aussi, ne violentons pas notre mère une fois de plus.
Sur un site archéologique : « Regarde les paysages dans la forêt », demande Pirimaw, autochtone Waiwai, pendant une expédition sur le territoire Trombetas/Mapuera. ©Ruben Caixeta de Queiroz
Le Choix d’Autres Brésils
Il est dérangeant de constater combien la culture occidentale, ses pratiques et ses références ont été placées au rang de naturalités planétaires par ses admirateurs.
Faire lapidairement référence à Stonehenge, la Chapelle Sixtine ou Jérusalem, pour signaler la haute portée de découvertes archéologiques amazoniennes, peut leur sembler un hommage sincère et une contribution à l’édification des foules. Voilà pourtant d’éventuelles bonnes intentions au service, une nouvelle fois, d’une vision néo-colonialiste, et d’autant plus sournoises qu’elles émanent parfois de plumes brésiliennes, nous assènent à juste titre les autrices et auteurs de cet article. Une fois de plus, l’enseignement du monde amazonien par celles et ceux qui y vivent ou travaillent est une invitation permanente à déconstruire la projection que notre regard d’Occidental·es fait sur les Autres.











