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, par Kakie Roubaud

Malgré son nom français, la Commissaire du Brésil au dernier Salon du Livre ne sait pas grand-chose de son histoire hexagonale. Son père, un intellectuel brésilien, petit fils de Français, est mort pendant la dictature brésilienne quand elle était encore enfant. On n’a jamais retrouvé son corps. « C’est une disparition qui rappelle celle du journaliste Herzog » commente-t-elle sobrement. La grand-mère Guiomar, cultivée, tenait déjà salon littéraire. Sur internet, on trouve pourtant en Franche Comté et en Bourgogne, un village, un château, un prieuré, une foire, un marquis et un pirate qui portent le nom « de Grammont ».

C’est assez romanesque et Guiomar de Grammont elle-même s’en étonne. « Je ne savais pas » s’amuse cette Brésilienne. Mais pourquoi l’avoir choisie pour orchestrer la présence foisonnante du Brésil au 35ème Salon du Livre, après une première édition en 1998 ? Parce qu’elle est romancière et lauréate du Prix Casa das Americas ? Qu’elle a un doctorat en littérature sous la direction de Roger Chartier de l’Ecole des Annales ? Qu’elle a édité chez Record les noms les plus récents de la littérature brésilienne ? Qu’elle organise un Festival littéraire à Ouro Preto, a été commissaire à Lisboa, Paris, Bogota et monte aussi les « off » ?

Guiomar de Grammont garde les pieds sur terre, elle qui n’est ni de Rio, ni de São Paulo, ni de Brasilia, mais des montagnes profondes du Minas Gerais et de la ville coloniale d’Ouro Preto. « Aujourd’hui je suis surtout la seule personne du Brésil qui intervient en même temps sur la programmation et sur l’organisation. Je recherche les financements, je monte la programmation et je prends en charge la logistique. » C’est ainsi que de 45 écrivains prévus par le Salon, son palmarès parisien est passé à 48 grâce à l’ABL (Académie Brésilienne des Lettres) … Quatre de plus – dont un par ses propres moyens – c’est toujours ça pour montrer une production littéraire en pleine ébullition.


« Programmer des auteurs reconnus ne m’intéresse pas »
« J’ai eu moi même une vie assez dure. A 19 ans, j’avais déjà une petite fille et un bébé. La littérature, ce n’était pas gagné … Alors programmer des auteurs reconnus ne m’intéresse pas. Je crois aux marges. ». Incisive, cette sélection est revendicatrice d’identités plurielles : les Indiens, les Femmes, les Périphéries, les Noirs, des minorités « universelles ». C’est aussi une histoire d’exclus et d’éditrices. La première, Guiomar de Grammont a publié Ana Paula Maia au Brésil. Directrice de collection chez Record, elle a été séduite d’emblée. Il fallait du ventre. L’univers de Maia, une afro-descendante de 39 ans qu’on dit douce, frôle les limites du supportable. Son monde est incroyablement froid.

« On est des manards »
Peuplé de bouchers d’abattoir (Du Bétail et des Hommes) ou de sapeurs- pompier (Charbon animal), il est décrit du point de vue d’êtres « invisibles », en apparence décérébrés, en vérité anesthésiés par l’indicible… Des anti-héros qui évoluent, vaille que vaille, dans un monde urbain, c’est aussi la caractéristique de Rodrigo Ciríaco, Ferrez et Marcelino Freire du Collectif « Je suis Favela », auteurs dits de la « littérature marginale », un mouvement né avec le rap et le hip hop. En France, ils ont fait le tour des écoles de banlieues avec une valise de leurs livres « Quand on rentre à la maison, la Patronne veut voir le résultat. On est des manards » rigolent-ils dans une interview à Globo.


Ferrez et Rodrigo Ciriaco, dans un lycée de banlieue (Photo Anacoana)

Cette périphérie qui résiste et qui n’attend plus qu’on parle pour elle, on la retrouve également dans la langue pure de Conceição Evaristo. Son L’Histoire de Poncia est déjà un classique inscrit au baccalauréat brésilien. Il raconte la trajectoire d’une descendante d’esclaves, de la campagne à la ville. Venue des collines du Minas Gerais, en passant par la case « domestique en ville » et une fille « Syndrome de Down » sur les bras, Evaristo elle-même a passé son doctorat à 40 ans. Les cocotiers sont loin, les plages aussi.

La ville encore et ses bas-fonds est au cœur des romans d’Alberto Mussa, avec les turpitudes d’une maison de passe très spéciale, dans un Rio de Janeiro du début de siècle dernier où se croisent truands, flics, sorciers, petites vertus et quelques dames. Roman vraiment « noir » du crime et de la fornication, puisque la magie noire guide les héros ! Ces auteurs, à l’exception d’Alberto Mussa (L’Homme du côté gauche chez Phébus) sont publiés par Paula Anacoana, éditrice de littérature brésilienne et « petite sœur spirituelle » d’Anne-Marie Métaillé (Des roses rouges vifs d’Adriana Lisboa)

« Une littérature crue, intimiste et urbaine »
« Jusqu’ici, la littérature brésilienne connue à l’étranger était « exotique » explique Guiomar de Grammont. Elle parlait de problèmes et d’environnements que les Européens ne connaissaient pas. Aujourd’hui on a une littérature crue, intimiste et urbaine qui parle de violence, de solitude, de chaos et d’inégalités. Elle attire l’attention sur des problèmes du Brésil qui sont également des problèmes du monde ». Avec sa diction lente et chantante typique des gens du Minas Gerais, elle se souvient d’une scène du Salon, avec Conceição Evaristo, elle aussi originaire de la région des Mines.

« Elle a raconté au public français, comment toute sa famille appartenait au monde du langage parlé. Personne chez elle ne savait lire et écrire. Tous étaient analphabètes mais tous racontaient des histoires. Sa mère et ses tantes feuilletaient des revues et elle, enfant, voulait savoir ce qui était écrit ». Conceição Evaristo avait compris qu’il y avait là un pouvoir, que le « mot écrit » était la porte ouverte sur un autre monde. « Là peut-être résidait la raison pour laquelle, tous dans sa famille travaillaient tant et tous continuaient d’être si pauvres ».

Daniel Munduruku - 45 livres publiés au Brésil- confiait lui au public français, que raconter les mythes permet aux jeunes indiens d’assumer leur identité ancestrale. « Le Salon de Paris a montré une force renouvelée dans la littérature brésilienne et cette force là vient des de la révélation et de la diffusion de la littérature des périphéries et de la littérature indigène. C’est une littérature de la diversité » A la fin du Salon, tandis que le haut parleur annonçait la sortie, tout le monde, raconte-t-elle, restait sur le stand du Brésil pour écouter les auteurs dramatiques Newton Moreno, Sergio Rovere et Jô Bilac. « Les gens disaient : Il faut aller au stand du Brésil. C’est là que ça bouge ! »

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