Occupation du Centre Paula Souza : témoignages de militants

, par Passa Palavra

Source : Passa Palavra - 4 mai 2016

Par Passa palavra
Traduction par Piera Simon-Chaix
Relecture par Marion Daugeard

Précision initiale : l’occupation s’organise afin de s’opposer aux coupes budgétaires, la revendication ne mentionne pas les conflits qui impliquent le gouvernement ; le principe qui guide la lutte dans laquelle se sont engagées les occupations jusqu’à maintenant est un consensus sur lequel nous sommes tous d’accord. Par des militants anonymes

Source : Giuseppe Arcimboldo.

Cette conversation entre des occupants a eu lieu à la demande de Passa Palavra entre des militants qui ont suivi le quotidien des occupations des Écoles techniques de l’état de São Paulo (ETECs). L’échange a eu lieu le 1er mai, alors que le Centre Paula Souza (CPS) était le seul occupé par les élèves, et avant l’entrée de la Police militaire dans les lieux. Bien sûr, cette publication ne prétend pas rendre compte des événements conjoncturels qui sont à l’ordre du jour, comme de reprendre possession du Centre Paula Souza [1], ou des tensions présentes au sein des occupations, mais de rendre publiques les réflexions des militants.

Occupant 0 – Premier mai, occupation du Centre Paula Souza, conversation entre des militants qui soutiennent les lycéens. L’idée est de proposer quelque chose qui peut fonctionner comme un témoignage et une réflexion sur le processus en cours. L’un de nous a édité et reformulé sommairement, sans en altérer le contenu, les échanges des autres.

Occupant 1 – L’action revendique la construction de cantines dans toutes les écoles techniques et, tant que les cantines ne seront pas construites, exige que tous les élèves soient alimentés, ce qui se justifie particulièrement dans la mesure où ils passent leur journée entière à l’école, en particulier ceux qui suivent les cours techniques du soir. La seule chose à laquelle les élèves des ETECs ont droit est un goûter sec, c’est-à-dire un jus de fruit et des gâteaux, ce qui ne rassasie personne. Certaines actions ont déjà été effectuées, des échanges ont eu lieu à plusieurs reprises avec Laura Laganá (directrice adjointe du centre). Le dialogue a été rompu et aucune revendication n’a été satisfaite. Face à cela, l’action du 28 [avril] dernier a affirmé une jonction des ETECs et des Escolas Estaduais (Écoles qui dépendent de l’état, ESs), qui revendiquent aussi des cantines et effectuent des occupations. L’occupation a été décidée au cours d’une assemblée qui a suivi l’action.

Occupant 0 – Alors, dites-nous ce qui, pour vous, caractérise la différence entre cette occupation et les occupations précédentes.

Occupant 2 – Bon, à la différence des autres luttes qui ont contribué à la formation d’une bonne partie des personnes présentes sur l’occupation, durant lesquelles, d’une certaine façon, il y avait une opposition générale à toute une série de mesures que l’État menaçait d’imposer et contre lesquelles s’est produite une forte mobilisation défensive, dans le cas présent il ne s’agit pas d’une action défensive, mais active, revendiquant la construction de cantines, une action offensive.

Occupant 0 – Mais c’est légèrement différent en ce qui concerne les écoles d’état.

Occupant 1 – En ce qui concerne les écoles d’état, soit le repas n’existe pas, soit l’alimentation est précaire. Le Centre Paula Souza est responsable des ETECs, nous cherchons des stratégies pour unifier cette lutte.

Occupant 2 – Cette partie de la lutte tire son origine du mûrissement de la lutte antérieure contre l’occupation. Peut-être s’agit-il de l’expérience dont les proportions sont jusqu’à présent les plus importantes pour ce qui est de ce genre de lutte offensive.

Occupant 3 –
Bon, je vais donner mon opinion personnelle concernant le processus. L’idée est de commencer ici une lutte contre les coupes budgétaires qui vont largement intervenir, qui sont déjà en cours depuis un certain temps et qui, probablement, vont s’aggraver cette année. L’idée est de commencer une lutte offensive contre les coupes budgétaires. Une bonne partie des militants ici présents, comme moi, comprenons qu’il s’agit de la meilleure façon de sortir de la crise que traverse actuellement le Brésil : que les élèves et les travailleurs s’organisent contre les restrictions. Tandis que beaucoup de gens débattent sur la question d’une lutte opposée ou favorable à la destitution, au « coup d’état », nous pensons qu’on doit concentrer la lutte sur les intérêts de la classe populaire et des étudiants. Ce qui est aussi en train de s’esquisser, c’est une jonction avec les professeurs, qui ne s’est pas consolidée jusqu’à présent. Le 29 [avril], l’assemblée de l’Apeoesp [2], s’est déplacée jusqu’au Centre Paula Souza, ce qui s’est avéré très intéressant dans la mesure où l’Apeoesp ne concerne que les professeurs qui font partie du réseau de l’état, ce qui signifie qu’ils n’ont rien à voir avec le Centre Paula Souza. Mais ils ont exprimé leur solidarité de cette façon. Cependant, d’un autre côté, les professeurs de l’Apeoesp ne se sont pas déclarés grévistes, comme nous nous y attendions puisque cela aurait permis d’unifier la lutte de façon effective. Bien au contraire, il semble que la grève ne soit pas à l’ordre du jour. En plus, il faut prendre aussi en compte qu’en ce moment la relation avec les professeurs des écoles techniques n’est pas très étroite. Il faut remédier à cela, la proposition du mouvement est de faire converger les luttes. C’est le meilleur chemin que nous puissions prendre : unir les élèves et les professeurs contre les coupes budgétaires dans le domaine de l’éducation.

Occupant 0 – De fait, peu après notre conversation, une réunion avec des professeurs indépendants a commencé à s’acheminer davantage vers une convergence.

Occupant 2 – La façon dont l’État réprime a aussi été différente en ce qui concerne cette occupation. Lors du mouvement de l’année passée, le pouvoir public a vu que sa tactique de répression policière pure et simple n’était pas si efficace, en particulier parce que la répression d’élèves mineurs qui occupaient un bâtiment pour revendiquer une meilleure éducation publique, est en général quelque chose de très polémique. Jusqu’à présent, il y a eu une répression ponctuelle avec des gaz lacrymogènes, au moment où les manifestants ont occupé le Centre Paula Souza, et la police s’est limitée à surveiller depuis le trottoir opposé. En contrepartie, le gouvernement a cherché à monter les travailleurs du bâtiment contre l’occupation : la direction a menacé de renvoyer l’intégralité du personnel de sécurité s’ils abandonnaient leurs postes à la fin de leur service sans être remplacés par un collègue, comme l’exigent les élèves qui souhaitent mettre en avant leur autonomie concernant les dépendances du bâtiment qu’ils occupent.

Occupant 1 – Le chantage est efficace dans la mesure où les contrats de travail des membres de la sécurité sont très fragiles, vus qu’ils sont sous-traités.

Occupant 2 – Le jour suivant l’occupation, des travailleurs sont arrivés au Centre Paula Souza, d’après ce que l’on sait, après avoir reçu l’instruction par mail de venir travailler, même en restant à l’extérieur du bâtiment. Et ils sont vraiment restés longtemps à l’extérieur, pour la plupart à garder passivement de l’autre côté de la rue, quelques-uns étaient énervés, surtout les travailleurs mandatés qui occupent des postes de confiance. Notre réponse à cette contradiction par laquelle l’État nous divise a été d’aller discuter avec ces employés.

La clôture du bulletin de salaire des professeurs est également devenue un moyen de pression de l’État. Selon l’administration, il n’est pas possible de clôturer les bulletins de salaire, car le bâtiment est occupé. Il s’agit clairement d’une mesure politique destinée à monter les professeurs contre les occupants.

Source : Giuseppe Arcimboldo.

Occupant 3 – Il faut prendre en compte que le Centre Paula Souza a recommencé à utiliser son ancien bâtiment, conjointement avec l’ETESP (École technique de l’état de São Paulo), sur l’avenue Tiradentes. Donc ils ne peuvent même pas donner l’excuse du manque de structure physique, cette menace de ne pas payer les professeurs est très clairement destinée à les monter contre l’occupation. En ce qui concerne le personnel de surveillance, la question a été résolue en partie : depuis hier (samedi 30 avril), les occupants ont décidé en assemblée qu’aucun garde n’entrerait plus dans le bâtiment. Nous avons résolu d’approuver cette mesure, qui est un positionnement politique de la part du mouvement, et le dernier surveillant a déjà quitté le bâtiment, qui se trouve maintenant intégralement sous notre contrôle. Ce qui s’est passé, c’est que nous avons commencé à discuter avec le superviseur, par le biais de la publication d’une note qui rendait claire que les membres du personnel de surveillance n’abandonnaient pas leur poste, mais qu’on les empêchait bien d’entrer dans le bâtiment selon une mesure politique d’occupation ; finalement, nous avons négocié avec le superviseur, une négociation presque calme, pour garantir que les travailleurs qui finissaient leur garde seraient libérés de leurs obligations et que ceux de la ronde suivante n’entreraient pas. Nous avons garanti ça, mais il reste des problèmes : ces travailleurs sous-traités vont être obligés de continuer à respecter leurs horaires de travail, maintenant, à l’extérieur du bâtiment, soi rien de moins que douze heures de travail. Pendant la journée, c’est à peu près supportable, on peut leur proposer du café, des sandwiches, des couvertures, ce qu’on a à disposition pour rendre moins rigoureux le choix de l’entreprise ; mais la nuit, avec le froid qu’il fait, cette obligation qui leur est imposée s’apparente à une situation de torture de la part de l’entreprise. Elle va exposer les employés à devoir supporter douze heures de travail de nuit, à de faibles températures, alors qu’il est évident que les dépendances du bâtiment sont déjà sous le contrôle des occupants au nom d’une négociation politique légitime qui justifie l’interruption du travail des agents de sécurité et rend caduque l’obligation des employés à occuper actuellement leurs postes.

Occupant 0 – Dans cette situation, le contrôle du bâtiment est conditionné à la négociation politique et pas à la routine de la sécurité habituelle

Occupant 3 – Je crois que, peut-être, le mouvement doit se tenir à la ligne de conduite qui considère ça comme une absurdité, parce que pour moi il s’agit au moins de harcèlement moral.

Occupant 2 – Pour ce qui est de l’occupation en soi, elle a eu lieu de façon douce, dans un certain sens il s’agit d’une occupation où les participants sont politiquement plus mûrs que l’année dernière. Bien qu’il y ait différentes forces politiques au sein de l’occupation, il n’y a pas de divergences quant à la ligne de conduite du mouvement, pour l’instant ; elle s’organise contre les coupes budgétaires, les revendications contre le gouvernement n’éclatent pas au cours des assemblées. Le principe de la lutte selon lequel nos revendications doivent être satisfaites sinon nous n’abandonnerons pas les lieux, qui est le principe que les occupations ont suivi jusqu’à présent, est un consensus sur lequel nous sommes tous d’accord.
Occupant 0 – Juste pour être clair : la revendication immédiate qui doit être satisfaite, c’est de fournir des repas aux ETECs. L’implantation de cantines ou, dans l’intervalle, la mise à disposition de repas. L’occupation renforce aussi automatiquement la revendication identique défendue par les écoles d’état, où le repas a été suspendu ou transformé en un goûter composé de jus de fruits et de biscuits, mais...

Occupant 1 – Mais le Centre Paula Souza n’implique que les ETECS et il ne peut donc pas suivre les revendications des écoles d’état. Ce que fait l’occupation, c’est d’offrir son soutien et de chercher d’autres formes d’organisations pour considérer aussi cette perspective.

Occupant 0 – Une caractéristique importante de la mobilisation à Paula Souza, c’est que l’espace se constitue en centre de référence où les élèves passent pour chercher des contacts et des formes de mobilisation pour leurs propres écoles.

Occupant 1 – D’abord parce que, le jour de l’action, de nombreuses ETECs et écoles d’État étaient présents, et on a beaucoup discuté de ce que pourraient être les prochaines étapes du mouvement dans l’idée d’unifier la lutte. De nombreuses personnes qui n’avaient pas pu participer à l’action pour diverses raisons, sont venues de différentes ETECs, pour proposer leur aide, nous soutenir et occuper l’espace avec nous. Ce dont nous parlons lors des assemblées de l’occupation, c’est de l’objectif du mouvement, donc tous les élèves des écoles peuvent venir ici, participer aux assemblées et construire la lutte avec nous.

Occupant 3 – C’était un peu la même chose en 2015, avec l’occupation de l’École Fernão Dias.

Occupant 1 – Fernão a été une référence, au début, mais ce n’était pas une quelque chose de centralisé en soi, de très organisé. D’ailleurs, le fait que nous soyons en train d’occuper le Centre Paula Souza veut déjà dire quelque chose de différent. Ce n’est pas seulement une école qui est devenue un point de référence. Le Centre est en lui-même un point de référence occupé...

Occupant 0 – Son importance réside dans le fait d’être un centre de gravité, la particularité de cette institution c’est que...

Occupant 3 –
Il s’agit d’une autorité locale de l’état de São Paulo, responsable des ETECs et des FATECs (Facultés de technologie).

Source : Giuseppe Arcimboldo.

Occupant 3 – En ce qui concerne cette occupation, il y a une question que j’exprime de façon personnelle, c’est une opinion qui m’appartient et qui ne peut pas être considérée comme l’opinion publique du mouvement, vraiment pas, mais dont il est je pense, intéressant de discuter, et peut-être qu’un texte de Passa Palavra pourrait permettre de lancer le débat. S’il y a quelque chose de positif, selon moi, dans le fait d’être un centre qui unifie la lutte sans être une école en particulier, il y a aussi un aspect négatif, dans un certain sens, une sorte de fuite, qui transparaît dans le fait que de nombreux élèves qui n’arrivent pas à mobiliser leurs propres camarades, à partir de leur propres écoles, viennent ici et occupent ici. Ce qui veut dire que dans le lieu où ils se rendent tous les jours il n’y a pas de lutte, ils ne sont pas parvenus à l’articuler, et donc ils viennent ici où a lieu une super-radicalisation du mouvement et où il y a beaucoup de monde ; ce n’est pas le cas de toutes les écoles, beaucoup d’entre elles, ici, sont mobilisées, mais il y en a d’autres qui ne le sont pas, où les élèves n’arrivent pas à organiser quoi que ce soit. Ce mécanisme peut produire une illusion de mobilisation, c’est une échappatoire, ils n’arrivent pas à organiser la lutte dans leur école donc ils vont la faire là où elle a déjà lieu.

Occupant 0 – Et ça déconnecte de la pratique quotidienne dont on fait partie, qui continue à être inarticulée, de là à ce que l’impression de la lutte soit fausse...

Occupant 2 – Je ne suis pas vraiment d’accord avec cette critique. Je pense que dans l’occupation, même quand quelqu’un n’arrive pas à mobiliser son école, il existe un espace qui permet à cette personne de se mobiliser dans d’autres écoles, qui permet de réaliser un travail militant, oui, même hors de son école, et c’est une expérience qui, en soi, suffit à être transformatrice. S’il n’est pas possible de mobiliser dans toutes les écoles, au moins, quand des gens viennent ici, ils parviennent à donner du sens à cette volonté de transformation qu’ils ont. C’est positif.

Occupant 1 – Je comprends ce que notre camarade soulève. On dirait que les gens finissent par penser qu’il n’est pas nécessaire de faire du travail de base dans les écoles, et qu’ils finissent par considérer que ce travail a déjà été fait, parce que nous sommes allés un peu plus loin avec cette occupation. C’est un risque. Mais de ce que j’ai vu ces derniers temps, et qui ressort clairement des assemblées, c’est que tout d’abord, l’occupation a surgit comme un lieu où il était possible de rencontrer des militants capables d’aider à mobiliser d’autres écoles. Donc nous, ici, on essaie d’organiser une commission pour réfléchir à la lutte dans les ETECs et qui permettent de mobiliser des gens dans plusieurs endroits de la ville, en lien avec des écoles mieux organisées, pour les envoyer vers d’autres lieux, ce qui fonctionne comme une sorte de « gestion » de la lutte : réunir les gens, discuter, rechercher collectivement une tactique qui soit plus adaptée, diviser en groupes et retourner dans chaque école pour mettre en place. C’est une façon de penser la lutte d’une façon plus complète.

Occupant 3 – Autre chose, également d’un point de vue personnel, qui est différent de ce que pense et rend public le mouvement : pour autant que la question des repas soit réelle, une bonne partie des personnes qui occupent le centre ne suivent pas les cours techniques, ne restent pas toute la journée à l’école, ne dépendent pas nécessairement de ce repas. Avant même la question du repas, il me semble qu’il s’agit d’une lutte contre les coupes budgétaires en général, parce que les gens y sont opposés et veulent lutter. Et dans ce contexte, les repas ont été l’enjeu le plus concret et le plus viable qu’ils ont trouvé pour mettre en œuvre ce nouveau mouvement de lutte. Il me semble que c’est ça qui met les gens en mouvement : un enjeu de plus pour mettre en branle cette motivation, cette volonté et cette nécessité légitime de transformer cette revendication en lutte. Mais il me semble que les gens sont animés par d’autres objectifs en s’engageant par rapport aux repas et nous devons en tenir compte. C’est quelque chose de fou, parce qu’il ne s’agit pas d’un objectif que nous pouvons simplement atteindre, ce n’est pas quelque chose que l’on peut simplement « conquérir », parce que l’enjeu est tout à fait diffus. Je pense que les luttes peuvent être d’un autre genre, c’est une lutte qui ne se conforme pas aux limites d’une revendication, de négociations possibles susceptibles d’être satisfaites, c’est une lutte parce qu’on a besoin de faire, parce qu’il est nécessaire qu’on la fasse, parce que les coupes budgétaires sont imminentes, que les gens ont conscience du problème, et c’est une génération, ou une partie d’une génération qui, depuis 2013, voit des luttes avoir lieu et qui a besoin de lutter. C’est des choses auxquelles j’ai commencé à penser, avec d’autres : il faut mieux élaborer tout ça, essayer d’y réfléchir davantage. Mais je pense vraiment que même si ce que nous défendons publiquement c’est cette revendication des cantines, ce qui motive vraiment l’occupation dépasse largement tout ça.

Occupant 0 – C’est une autre caractéristique du mouvement actuel. Avancer vers une revendication générale qui relativise la revendication concrète.

Occupant 2 – Ça fait partie de la maturation politique dont j’ai déjà parlé. Je crois que la revendication des repas est effective, qu’elle a beaucoup d’impact dans les ETECs. Dans l’action des ETECs qui a probablement été l’action la plus importante des écoles techniques à São Paulo, le problème du manque de nourriture existait partout, ça c’était clair. À partir de là, ce que l’Occupation a affirmé publiquement dès le début, c’est que pour dépasser ce système, une rupture était nécessaire. En ce sens, je pense que la revendication des repas est aussi liée à la volonté de lutte et de contestation de l’ordre établi. Les gens ont une ligne politique commune, qui s’oppose à l’état des choses actuel, et en cela ils se sentent révolutionnaires, ils reconnaissent un discours de classe...

Occupant 3 – C’est une occupation anticapitaliste, qui s’assume comme telle.

Occupant 2 – Oui, et la question des restrictions budgétaires abonde en ce sens. Il s’agit d’une préoccupation encore plus politisée que ce qui a agité les dernières luttes. Bien que la nécessité des repas soit palpable, cette revendication est également liée à une volonté de transformation que les gens ressentent, et qui fait sens pour eux, après que la lutte contre la réorganisation a connu, d’une certaine façon, une régression avec la suspension de la réorganisation [3]. Maintenant, à travers la lutte des ETECs, les gens trouvent de nouveau que l’idée de transformation a un sens.

Occupant 3 – Mais je pense que, d’une part, la mobilisation du mouvement a fait un pas en avant, et que d’autre part nous sommes confrontés à un défi, parce qu’il va être plus difficile de penser de façon stratégique aux directions que va prendre le mouvement cette année, il va être plus difficile de trouver un chemin, d’homogénéiser les tactiques, comme nous y sommes parvenus l’année dernière, principalement parce que la revendication est plus diffuse. À cause de ça, je pense que cette occupation risque de très facilement perdre sa raison d’être, de devenir un peu comme une fin en soi, c’est un risque qui existe à tout instant, encore plus que l’année dernière. J’aimerais beaucoup que toutes ces choses soient évoquées publiquement. Il faut montrer ce que le mouvement a à dire et mettre en lumière l’élaboration critique individuelle qui accompagne nécessairement le processus.

Occupant 0 – Vous ne pensez pas qu’en ce moment, il y a aussi un certain fétichisme de l’action d’une certaine avant-garde, à cause du coup de projecteur qui a
mis en lumière la radicalité du mouvement des lycées en 2015 ?

Occupant 3 – Je pense que oui, l’action radicale est un peu fétichisée. C’est un risque qui existe toujours. Seule la discussion politique sur les objectifs du mouvement, la capacité que nous avons de ne pas laisser mourir le mouvement, d’être créatifs et de réfléchir sur ce que nous faisons, peut permettre que cette fétichisation ne supplante pas le but réel de l’occupation.

Occupant 2 – La vie des personnes qui ont participé au mouvement l’année dernière a été particulièrement altérée, la plupart étaient des lycéens qui ne s’organisaient absolument pas, qui ne se reconnaissaient pas dans d’autres mouvements et organisations existantes, et quand le mouvement s’est terminé, ils n’ont pas voulu retourner à la même vie qu’avant, ils ont voulu transformer le monde, militer. Ce qu’il y a, c’est que la lutte est immédiatement liée à la tactique des occupations et des blocages qui a longtemps été utilisée, y compris après les occupations. Une partie des gens a rendu cette pratique bureaucratique, alors qu’une autre partie des militants donnait encore plus d’importance au rôle de la stratégie.

Source : Giuseppe Arcimboldo.

Occupant 0 – Je dirais que décrire ce comportement uniquement en termes de tactique et de stratégie fait déjà le jeu de la perte de sens et de la fétichisation du processus de mobilisation précédent.

Occupant 2 – Bien au contraire, je pense que la discussion est précisément celle-là, en ces termes. Selon moi, au-delà du secteur qui a survalorisé l’aspect tactique, radical, il y a aussi un secteur qui a donné de plus en plus d’importance au débat concernant la stratégie, qui s’est aussi décollé du mouvement, d’une certaine façon, et qui n’avait plus d’objectifs militants dès la fin 2015. Maintenant, ces deux trajectoires qui semblaient dissociées se retrouvent au Centre Paula Souza. C’est aussi pour ça que cet espace a autant de potentiel, deux parties qui se trouvaient séparées se retrouvent, retrouvent un objectif pour leur militantisme, pour leur vie politique. Enfin, pour synthétiser l’importance de ce moment : en plus du fait qu’il s’agit de l’une des plus grandes occupations de bâtiments publics destinés à l’éducation de l’histoire de São Paulo, cette fois, à la différence d’autres mobilisations, nous avons occupé le bâtiment non pas d’une façon anticipée, en-dehors des horaires d’ouverture, mais en le prenant d’assaut. Il s’agit d’une expérience que nous n’avions pas encore et nous ne savions pas si elle allait être fructueuse au moment où elle a été rendue possible durant l’action du 28 avril.

[1Le Centre Paula Souza a été évacué par la Police militaire quelques jours après cette conversation.

[2Syndicat des professeurs d’enseignement officiel de l’état de São Paulo.

[3Après avoir menacé le système éducatif de São Paulo d’une réorganisation drastique (qui impliquait 94 fermetures d’école et l’obligation pour 311 000 élèves de changer d’établissement), le gouverneur de l’état de São Paulo, Geraldo Alckmin, a fait marche arrière fin 2015 face à la très forte mobilisation des élèves et des professeurs, manifestée en particulier par des occupations.

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