Batchiboola, le carnaval des périphéries

, par Kakie Roubaud

Il y a toujours un train dans la vie d’un Clovis. A jamais, une ligne de chemin de fer l’isole et le rapproche des plages d’Ipanema et de Copacabana situées à 60 ou 30 kilomètres, lui qui habite la « Baixada » région métropolitaine d’urbanisation chaotique qui a vu éclore la « nouvelle classe moyenne » et qui fut autrefois un immense marécage.

Toute arrivée sur la ville de Rio et tout retour dans la « Basse-Ville » se fait par la station Central do Brasil. Avec sa tour monumentale et son horloge à quatre faces, cette gare art-déco domine le Centro. Chaque jour, elle déverse son demi-million de passagers venus des périphéries Nord : Engenho de Dentro, Piedade, Madureira, Oswaldo Cruz, Marechal Hermes, Nilopolis, Nova Iguaçu, Queimados, Japeri.

Dans la salle des pas-perdus, j’attends un groupe de Clovis venu de Madureira. Prendre date avec des jeunes des quartiers, c’est assumer le risque de se faire balader. Mais on annonce la ligne Japeri tandis qu’une déferlante de boas jaune citron, rouge sang et lilas sombre franchit les bornes à grand bruit. Ils partent à l’assaut de Rio avec leurs cagoules effrayantes, leurs ballons frappeurs et leurs ombrelles de petites filles.

Par chance, un groupe de vingt gaillards bruns et musclés freine sa course et fait halte dans le hall central pour finir de s’habiller. J’apprends entre leurs dents qu’ils arrivent de Queimados, au bout de la ligne. Leur nom c’est Atividade . Les Clovis s’auto-baptisent comme on lance un défi. Il y a une affirmation de soi : « Fascination », « Eternité », « Toujours Jeunes » autant que la déconvenue qu’on fera subir à l’autre, cet ennemi dont les dessins fluo sont moins bien faits : « Humiliation ». Un clown ?

Leur univers est fait de funk, de manga et de télé

Ce « Clovis » carioca – une déformation de l’anglais « clowns » a beaucoup de l’ « entrudo » portugais. Dans les montagnes de Tras-os-Montes, il y en a encore qui défilent avec leurs masques de fer, de bois et leurs hardes de laines colorées. Les Brésiliens du lointain Nordeste les ont déclinés en « Folia de Reis », « Caboclo de Lance » et « Maracatu ». Mais multicolores, ces manifestations sont restées rurales. Dans les périphéries de Rio, on parle plutôt funk, motos, mangas, games, strips, web, télé et parfois gangs. Une esthétique fluo qui s’exprime dans une gloutonnerie d’apocalypse.

Très vite, on apprend qu’il y a deux façons de faire le Clovis. Les bandes les plus récentes sont « Les Parapluies » et représentent la version soft. Leur univers est fait de princesses aux grands yeux, Charlotte aux Fraises, Roi Lion, Pinocchio, Laurel et Hardy ou le Perroquet Blue... Ces hommes mulâtres et forts, aux barbes rases travaillées aux ciseaux et aux cheveux peroxydés disent s’amuser comme des fous en bande d’hommes. Tout n’est qu’un jeu, la manifestation d’une camaraderie. Leur univers est celui des enfants ? Ils ne comprennent pas… The Mask, Le Jocker, Halloween, Draculaura Frankie Stein et les Monster High vont aux groupes hard « Les Bannières ». Eux cherchent l’affrontement. Deux des leurs sont morts l’an dernier dans une rixe.

Sergio dit "Le Rat" confesse en baissant les yeux : « Les Bannières pensent qu’on est plus homme quand le bâton qu’on tient entre ses mains est plus gros ». Il omet de dire que Les Bannières sont parfois liées aux trois mafias du crime organisé – Premier Commandement de la Capitale, Commandement Rouge, Amis des Amis et aux polices armées clandestines – les fameuses Milices. Conséquence de la « pacification » dans les quartiers, de la hausse du pouvoir d’achat et de l’interdiction des bals funk, ces groupes rebelles radicaux sont dépassés par la déferlante rose bonbon. Ils sont plus traditionnels et plus violents, à l’image de leur marginalisation.

Les « Bat la Balle » sont nés dans le port, avec la samba

Pour l’instant, Atividade, le groupe des « Parapluies » rencontré dans la gare, s’habille. Ils sont arrivés en tee-shirt et short de boxer sur collants bariolés. Chaussures à boucle blanche, dessus de pied rose fuchsia, côtés vert pomme et jaune citron. Tout en plastique et lycra. Pop en diable ! Ils enfilent le masque en maille grimaçant et la lourde cape avec difficulté. Leandro est mototaxi. Sa femme l’aide à s’habiller. Leur fils de 4 ans est resté à la maison. Ricardo, père d’un bébé de 2 ans. Lui est maçon. Sa femme aussi l’accompagne. Les autres sont vigiles ou manutentionnaires dans l’industrie alimentaire.

Guilia la princesse blonde des Polly Pocket est cette année leur thème et leur effigie. Ses yeux bleus à paillettes sont partout, dans le dos de la cape bouffante, sur le parapluie et sur le côté des chaussettes montantes. Dans les bras, ils portent son doudou préféré Le Chien aux Oreilles Roses. Ils sont là pour semer la panique, s’exhiber, courir et se faire prendre en photo. Pas pour raconter leur histoire. Ils détalent vers la sortie, frappant le sol d’un ballon de baudruche attaché par une corde. Ils sont les « Bat la Balle », une tradition née en même temps que la samba, dans le quartier des abattoirs.

Vite devenus les « Clovis » dans la bouche des Portugais, ces clowns de périphérie récupéraient les vessies de bœuf remplies d’eau dont ils frappaient le sol. Les ballons de baudruches les ont remplacés mais leur bruit continue d’être effrayant. Sur le passage pour piéton, ils traversent le boulevard en courant. Tournant le dos aux installations officielles du Sambodrome où défilent les Ecoles de Samba, ils longent le Campo de Santana où les « agoutis » ces marsupiaux des Tropiques, galopent en toute liberté.

Le « Sahara » est le souk permanent de la quincaillerie bon marché. Tout s’y vend et tout s’y achète. Mais il a descendu pour trois jours, ses rideaux de fer. Le centre ville est mort, juste illuminé par la présence éphémère des Clovis. L’enjeu du Mardi Gras est de taille. Sur la Cinelândia, au cœur du Centro, entre les dorures du Théâtre Municipal, les colonnes de la Bibliothèque Municipale et les escaliers de la Chambres des Députés, se joue le point d’orgue d’une sortie qui a commencé pour les Clovis le vendredi précédent dans les rues d’un quartier de périphérie. Rio sera leur consécration.

Les jurés menacés de mort statuent dans l’anonymat

Depuis quinze ans, la municipalité organise une compétition primée du meilleur groupe de « Clovis » du Grand Rio. Pas de quoi rembourser l’investissement : à peine 2300 réais de prime, trois salaires minimum quand chaque déguisement lui-même en coûte deux. « On paye notre costume par tranche de 150 réais » explique Ricardo. Si ce concours finance la fête autour d’un barbecue, il est surtout un spot de ralliement, l’occasion de se confronter, de jauger l’autre, de s’évaluer. Plus on approche de la place de Cinelândia et plus la marée de manteaux bouffants devient dense. Ils sont venus de Caxias, Rocha Miranda mais aussi des banlieues ouest, Jacarepagua, Campo Grande, Santa Cruz.

Diogo dit "Sirilio" a 28 ans. Il dirige Tendresse, un groupe arrivé trop tard pour s’inscrire, encore des Parapluies, mais venus de l’Ouest. Deux heures de transport ! C’est la fin de la virée et enfin les voilà sur le devant la scène avec les autres, prenant possession de l’ancienne ville impériale, envahissant Cinelândia d’oriflammes et d’ombrelles, entre les flots de bières et les charrettes à hot-dog. Chef d’un atelier de sérigraphie, il rêve d’une carrière à la Paulo Barros, ce « carnavalesque » vedette des écoles de samba qui dirige lui des centaines d’ouvriers. Comme Sergio, dit "Le Rat", Sirilio a conçu et confectionné les 20 costumes. Mais chacun y est allé de son pinceau.

Sur un air de fanfare aux paroles machistes « Maria la Gouine/Le Jour elle est Maria/La nuit elle est João », les Bannières envahissent la scène en plein air, cinq Clovis occupent le haut, le reste gesticule en bas. Ils ont une minute pour convaincre. Une minute pour un an de travail, des mois d’économie. Déjà menacé de mort, le jury statue maintenant dans le noir de façon anonyme. Arinete, la coordinatrice, circule parfois sous escorte. A la différence des écoles de samba, associatives et fédérées dans la Liesa, une Ligue lucrative et mafieuse, les gangs de « Bat-la-Balle » naissent et disparaissent de façon anarchique sans bénéficier de financement. Sur les 500 groupes qui galopent en périphérie, seuls vingt se sont inscrits cette année. En 2012, ils étaient quatre vingt.

Lassitude ? « Toutes les années, ce sont les mêmes qui gagnent. Alors normal, on y croit plus » lâche un Clovis en passant. « Il n’y a pas d’autres concours soupire Sirilio du groupe Tendresse. A Marechal Hermes, Tante Regina nous appuie mais elle n’a qu’un tout petit magasin. Tante Regina c’est la marraine de tous les Clovis ». Parmi ces gangs de « Parapluies » et « Bannières », certains comme Havisa et Cobra ont jusqu’à 200 participants. Loin du Carnaval d’Avenue des Ecoles de Samba régies à la baguette par une quasi armée, loin du Carnaval de Rue où chacun déguisé à sa guise suit les fanfares d’étudiants, c’est un troisième Carnaval de Rio plus viscéral et plus contemporain qui attend la reconnaissance de sa singulière créativité.

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