« La boîte de Pandore est ouverte. » Frei Betto parle du moment politique au Brésil

, par Luc Duffles Aldon

Une semaine après le fatidique scrutin du 7 octobre, Autres Brésils a discuté avec Frei Betto, frère dominicain et auteur militant, théologien de la libération qui a notamment été prisonnier politique quatre ans, 1969-1973, sous la Dictature (1964-1985). Une expérience qu’il raconte dans Baptême de sang, livre témoignage de ce qu’ont souffert les résistants au régime totalitaire. Frei Betto a également été coordinateur du programme Faim zéro sous le premier gouvernement de Lula. Il reste une voix importante qui a accompagné la gauche en Amérique Latine à ses heures de résistance les plus graves, a participé au travail de construction des bases aux premières heures de la nouvelle ère. Cet entretien, conduit par Luc Duffles Aldon par e-mail, est le cinquième d’une série proposée par l’association pour mieux décrypter l’actualité politique au Brésil et apporter d’autres perspectives sur l’état de la démocratie et des droits humains dans ce pays.

Frei Betto, quelle est l’actualité de la théorie de la libération dans la construction d’un projet politique émancipateur ?

Ce n’est pas une théorie, c’est une Théologie de la libération ; et en tant que telle, elle ne propose pas de projet émancipateur.

Je sais qu’il est difficile pour les Européens de comprendre qu’en Amérique Latine, et en particulier au Brésil, les adeptes de la théologie de la libération ne forment pas une faction ou un parti politique, comme l’est la Démocratie Chrétienne. Ici, nous opérons à travers les partis progressistes déjà existants et, c’est à travers eux que les projets politiques sont forgés. Au Brésil, la capillarité des Communautés ecclésiales de base, dans les années 1980-1990, a rendu possible une expansion nationale du Parti des travailleurs, créé, à cette période, par Luis Inácio Lula da Silva, Lula.

« Frei Betto, en 2013, visite à Xapuri et Seringal Cachoeira dans l’État du Acre, nord du Brésil. Crédit : Arison Jardim/Secom, Agencia de Noticias do Acre. »

Aujourd’hui, les Communautés ecclésiales de base sont plus petites en raison du manque de soutien des pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI. Au cours des vingt dernières années, le nombre de catholiques au Brésil a décru de 20%, tandis que le nombre de croyants évangéliques a augmenté de 60%. Malgré tout, l’Église catholique, à travers sa pastorale sociale, exerce toujours une forte influence sur la société brésilienne. Celle-ci n’est pourtant pas une cohésion politique aussi marquée que celle des évangéliques, unis pour soutenir les candidats de droite et d’extrême-droite [1] Entre les catholiques, il existe une grande diversité de préférences pour toutes les tendances politiques et idéologiques, ce qui pulvérise la capacité des leaders à mobiliser sur les enjeux électoraux.

En principe, aujourd’hui, grâce au pontificat du pape François, les Communautés ecclésiales de base et la Théologie de la Libération devraient être valorisées. Dans ce processus, l’épiscopat brésilien, a renforcé la nécessité de lutter pour une société moins inégalitaire et pour le respect des droits humains, en particulier ceux des pauvres. Tous ensemble, ils répudient l’homophobie, le racisme et la violence policière à l’encontre des personnes suspectés de délits.

Ceci, en théorie. Dans la pratique, il existe encore beaucoup de préjugés et de discriminations de la part des catholiques. Et les évêques ne condamnent plus les propriétaires terriens, les tortionnaires, les oppresseurs, comme ils ont pu publiquement le faire entre 1970 et 2000.

Depuis 2014, la convergence des coalitions dites des Bœuf, Bible et Balle [2] n’ont jamais été aussi forte depuis la fin de la Dictature. Depuis 2016, le Brésil est revenu sur la carte mondiale de la faim et a réduit son engagement contre le travail esclave [3] En dépit de l’affaiblissement du soutien institutionnel [4], voyez-vous des mouvements sociaux forts et capables de se coordonner pour contre-attaquer ?

Les mouvements sociaux sont faibles. Ils ont peu de capacité de mobilisation. Après l’élection de Lula, en 2003, la gauche a abandonné le travail de base et de formation politique, à l’exception de quelques rares mouvements tels que le Mouvement des sans terre. On ne s’est pas occupé de l’alphabétisation politique du peuple brésilien durant les treize années de gouvernement du Parti des Travailleurs. Alors que la droite s’est renforcée autour du coup d’État qui a destitué la présidente Dilma Rousseff pour la remplacer par son vice-président, Michel Temer.

Autres Brésils propose un parallèle avec le court métrage d’Oriane Descout, qui suit la lutte d’étudiants de Rio Pomba, petite ville de l’État du Minas Gerais. Comme de nombreux étudiants et lycéens brésiliens, ceux-ci ont choisi d’occuper leur université en signe de protestation et apprennent ensemble à parler coup d’État de 2016, des mesures autoritaires comme l’amendement à la Constitution congelant les budget d’investissements en éducation, santé et assainissement pour les 20 prochaines années.

En quelques mois, plus de 50 ans de droits acquis ont été annulés [5], notamment les acquis du code du travail et de la sécurité sociale ; le chômage a atteint 14 millions de personnes et le taux d’homicides a atteint les 31/100 000 habitants [6], l’un des plus élevés au monde.

Si Bolsonaro est élu président, comme Hitler a été élu démocratiquement en Allemagne en 1933, le Brésil s’engagera dans l’abîme ... Nous aurons une nouvelle dictature, une dictature légitimée par le vote.

En pensant à votre action militante, à l’action des mouvements sociaux, notamment des lycéens, et pour construire l’espoir [7] déjà au-delà du 28/10 : quel serait le chemin du militantisme non-violent au Brésil ?

Le gouvernement du PT n’a malheureusement pas su capitaliser sur les manifestations étudiantes, en particulier les grandes manifestations des journées de juin 2013, signe que le peuple brésilien commençait à sentir un malaise, du moins, une acéphalie. Puis, ceci a été aggravé avec la partialité partisane de l’opération Lava Jato, qui a poussé de plus en plus d’institutions dans le discrédit. Cette acéphalie laissa la place à de sinistres personnages comme Bolsonaro.

Pour tous ceux qui se mobilisent pour tenter de sauver la démocratie brésilienne, le seul moyen possible est celui de la non-violence. Au Brésil, aucun groupe ou mouvement ne propose des actions violentes pour la défense des droits. Les actions violentes sont pratiquées par la droite, telles que le meurtre d’électeurs du PT ; par les gouvernements de droite, par exemple en autorisant la police à tuer de simples suspects ; par les propriétaires terriens qui renforcent le travail esclave.

Il faut souligner que selon Bolsonaro et ses adeptes, la gauche serait violente par nature. C’est pour ça qu’il promet de "combattre les activistes", c’est-à-dire toute forme d’organisation populaire, allant des Organisations Non-Gouvernementales aux mouvements sociaux, qui n’accepteraient pas sa tutelle. La prison est, pour lui, une dépense publique inutile. Et c’est dans ce cadre qu’il dit qu’un bon bandit est un bandit mort, et qu’il nous faut entendre que tous les bandits devraient être assassinés. Pire, il a déclaré que tout policier qui tue un bandit devrait être décoré d’une médaille et non pas être l’objet d’une enquête de procédure.

La "colombianisation" ou la "mexicanisation" du Brésil sont des expérimentations conceptuelles pour façonner une lecture latino-américaine de la sécurité publique. Celle-ci peut-elle être pensée autrement que par la "tolérance zéro" et par la militarisation, et en quoi cela est-il lié avec les nouvelles droites dans la région ?

Je ne suis pas convaincu que les concepts de "colombianisation" ou de "mexicanisation" puissent être appliqués au Brésil. Ce sont des conjonctures bien différentes en commençant par le fait qu’au Brésil, il n’y a pas eu de lutte armée ni de guérilla pendant les quarante dernières années. Ici, les trafiquants de drogue ne menacent pas encore les politiciens, comme c’est le cas au Mexique. De même, au Brésil, le trafic de drogue se structure autour de la mainmise sur les favelas et d’une stratégie de défense contre la police.

Cependant, il est indéniable que la nouvelle droite au Brésil, notamment les nouveaux mouvements en ascension, ne conçoivent le combat contre « le crime » que par la tolérance zéro et une militarisation accrue. C’est aussi le réponse aux mouvements sociaux récemment criminalisés.

Nous savons maintenant que la paix est la fille de la justice, comme le prophète Isaïe l’avait prédit il y a plusieurs siècles. Tant que les inégalités sociales seront flagrantes au Brésil et tant que ces taux seront les plus élevés d’Amérique latine, l’escalade de la violence ne s’arrêtera pas. Les électeurs de Bolsonaro, même parmi les plus démunis, estiment que la solution est d’avoir plus de policiers, plus armés et plus de prisons ou plus de mise à mort « de bandits ». Ils veulent d’ailleurs un gouvernement qui libère le port d’armes à feu pour chaque citoyen [8].

À Porto Alegre, l’exposition "Queermuseu – Cartographies de la différence dans l’art brésilien" a été censurée sous la pression de l’ultra-conversateur Mouvement Brésil Libre, la diffamant de "pédophilie" et "zoophilie".

Les méchants restent les mêmes : d’abord les communistes. Parlant avec Luis Felipe Miguel, il a souligné que cela commençait déjà à restreindre la pensée critique dans les universités brésiliennes publiques et laïques. Quelle est votre impression de ce contexte ?

En effet, la censure s’élargit dans ce contexte où la gauche entre dans le placard et que la droite, elle en sort ... Les expositions d’art, notamment celles montrant des nus [9], sont attaquées ; des ouvrages sur les droits humains sont volés à l’Université de Brasilia ; les artistes sont insultés pour avoir critiqué Bolsonaro et défendu Fernando Haddad, son opposant au deuxième tour des élections présidentielles, pour le Parti des Travailleurs [10].

Le climat d’intolérance se développe [11]. J’ai moi-même été agressé verbalement à deux reprises par des groupes de droite lors de présentations de livres. Si Bolsonaro est élu, non seulement la censure se développera mais, elle obtiendra, en quelque sorte, une garantie institutionnelle telle que la suspension des fonds publics alloués aux activités artistiques et la criminalisation des pièces de théâtre, des films, des expositions et des émissions sur les médias radiotélévisés.

Si Haddad gagne, il devra faire face à l’ouverture de la boîte de Pandore ...

[1Nous vous proposons de lire à ce sujet la Traduction Autres Brésils, Le Pouvoir des évangéliques en politique, décembre 2013. Dans Le Monde Diplomatique Brésil d’Octobre 2016, son directeur Silvio Caccia Bava, précise : « Les pasteurs évangéliques cherchent à faire face aux problèmes concrets de leurs fidèles avec des propositions de solutions immédiates. Leur Théologie de la Prospérité affirme que la capacité à surmonter les difficultés est la preuve de leur foi en Dieu. Ce n’est pas un hasard si la croissance récente de ces Eglises coïncide avec la phase d’augmentation de revenu de ce segment social, au cours des dernières années. (…) Le pasteur Silas Malafaia, leader de l’Assembleia de Deus Vitória em Cristo, prêche contre les candidats qui défendent des principes « non chrétiens » tels que la libéralisation de l’avortement, le mariage homosexuel, la décriminalisation des drogues, etc., et combat ouvertement les candidats du Parti Socialisme et Liberté et du Parti des Travailleurs. »

[3À ce sujet, nous vous conseillons la Traduction Autres Brésils, Le Brésil va-t-il abandonner la lutte contre le travail esclave de Juin 2015.

[4À ce sujet, nous vous encourageons de lire Les Traduction d’Autres Brésils, 12 février 2018

[5« Le 11 octobre, les députés du Congrès brésilien ont voté à 366 contre 111 un amendement à la constitution du pays qui vise à geler les dépenses publiques pendant… 20 ans ! La proposition de loi avait été déposée avant l’été, alors que le nouveau président Michel Temer (droite) n’était encore qu’intérimaire, et que l’issue de la procédure de destitution de la présidente Dilma Roussef (Parti des travailleurs, gauche) n’était pas encore scellé. » explique Basta Mag ; pour aller plus loin sur le sujet des mobilisations

[6Soit, 66 000 homicides par an, selon l’Atlas de la Violence, un recensement annuel fait en collaboration entre le Forum publique de sécurité publique et l’Institut de Recherche en Économie Appliquée. L’édition de cette année, 2018, démontre que depuis le taux d’homicides des Noirs et deux fois et demie plus élevé que celle des populations qui ne le sont pas Noire : 16/100.000 habitants contre 40,2/100 000 habitants.

[7Nous vous encourageons à la Traduction Autres Brésils de la tribune de Candido Grzybowski, directeur du Ibase, Institut Brésilien d’Analise Sociales et Économique.

[8Ce point du programme fait référence à l’abrogation du Statut du Désarmement, voté par référendum en 2012, régularisation le port d’arme au Brésil

[9Une référence ici à l’exposition QueerMuseum dont le commissaire a été menacé de mort par Bolsonaro

[11Entre le 30 septembre et le 15 octobre, plus de 70 agressions politiquement motivées ont été enregistrées. Les partisans de Bolsonaro sont à l’origine de la plupart ; deux initiatives participatives cartographient et exposent les récits des victimes allant de l’assassinat extrêmement violent à la diffamation, en passant par la torture et la persécution de journalistes

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