Source : Le Monde diplomatique Brasil, A dificuldade heroica de viver, par Marcos Colón – 02 mars 2026
Traduction : Roger Guilloux
Relecture : Bertrand Carreau
Édition : Patrick Piro
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Des membres de peuples autochtones ont occupé des barges de transport de soja, au terminal fluvial de Cargill sur le Tapajós. ©Movimento Tapajós Vivo
« Lula cède à la chienlit et paralyse des projets d’infrastructure (.Lula cede à baderna e paralisa projetos de infraestrutura). Quiconque lirait le titre de l’éditorial de la Folha de S. Paulo du 25 février 2026 sans connaître le contexte serait amené à supposer que le gouvernement a reculé face à la pression de criminels. Mais il n’est pas question de bandits. Il s’agit de femmes, de jeunes, d’enfants et de personnes âgées des peuples autochtones Arapiun, Borari, Kumaruara et Munduruku, des régions du Bas, Moyen et Haut Tapajós, ainsi que de représentants Kayapó et Panará, venus du Haut Xingu, dans le Mato Grosso et le Pará. Ils sont restés pendant un mois entier, jour et nuit, sous le soleil et sous la pluie, sur le domaine de Cargill à Santarém, pour manifester leur désapprobation et faire entendre leurs voix à l’unisson. Près de 1 200 représentants des peuples autochtones d’Amazonie ont campé jour et nuit, sans repos.
Il s’agit d’ethnies menacées par le décret n° 12.600/2025, qui incluait plus de 3 000 kilomètres de fleuves amazoniens dans le Programme national de privatisation (PND), ouvrant la voie à des concessions privées sur des tronçons navigables stratégiques, pour le transport des produits issus de l’agriculture et d’autres secteurs économiques.
La révocation du décret par le gouvernement fédéral [le 23 février] ne garantit pas que le problème soit définitivement résolu. Il en faudra beaucoup plus. L’histoire récente de l’Amazonie montre que les grands projets resurgissent sous de nouveaux habits. Belo Monte [1] en est un exemple. La simple suspension d’un projet douteux n’en brise pas définitivement l’intention. Et il est courant de voir une proposition similaire apparaître peu après.
C’est dans ce contexte que deux des plus grands quotidiens du pays, O Estado de S. Paulo et la Folha de S. Paulo, ont décidé, dans des éditoriaux publiés le 25 février, de qualifier la mobilisation indigène de « vandalisme », « pagaille », « tapage », « chantage », « désordre », « brutalité », « force brute », « radicalisme » et « obstacle au développement ».
Les mots ne sont pas neutres. Ils construisent la réalité.
Lorsque les éditoriaux recourent à cette grammaire, ils ne se contentent pas de décrire des faits ; ils disent qui est rationnel et qui est irrationnel, qui agit politiquement et qui agit par impulsion, qui peut participer au débat public et qui doit en être exclu.
Depuis quand occuper des espaces pour revendiquer un droit prévu dans un traité international ratifié par le Brésil devient-il automatiquement du « vandalisme » ? Qui décide que la paralysie d’un port relève du « désordre généralisé » et non d’un acte politique ? Pourquoi le blocage du marché du soja est-il qualifié de « force brute », mais l’interruption des flux vitaux d’un fleuve ancestral n’est-elle pas qualifiée de « violence » ? Pourquoi la pression populaire est-elle qualifiée de « chantage », alors que la pression des investisseurs reçoit la désignation respectable de « sécurité juridique » ? Pourquoi la « propriété privée » apparaît-elle comme une valeur absolue, mais le droit originel à la terre, reconnu constitutionnellement, apparaît-il comme un « obstacle » ?
Les deux journaux traitent le recul du gouvernement comme une capitulation face au désordre. Ils évitent toutefois le point névralgique de la question : l’obligation de consulter préalablement les peuples autochtones avant la mise en œuvre de tout projet n’est pas une concession politique, mais un devoir juridique. Il a été établi par la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) [que le Brésil a ratifié]. Ce n’est pas une rhétorique militante, mais une norme contraignante. Ignorer ou relativiser cette obligation ne renforce pas l’État de droit, mais l’affaiblit.
Les mots ont un pouvoir révélateur. Parler de « piaillements » renvoie à une infantilisation. Les termes « pagaille » et « désordre » évoquent un manque de contrôle moral. Le « radicalisme » déplace le débat de la sphère juridique vers celle de la menace. « L’agressivité tapageuse » et la « force brute » produisent l’image d’un ennemi intérieur. Cette construction rhétorique crée une inversion silencieuse. Ainsi, les peuples qui exigent le respect de la loi sont-ils désormais considérés comme des transgresseurs de l’ordre.
Curieusement, lorsque des secteurs économiques organisent une pression coordonnée, restreignent la prise de décision, conditionnent les investissements ou imposent un chantage silencieux à l’État, le vocabulaire utilisé est rarement le même. Personne ne parle de « tollé du marché ». Personne n’accuse la « force brute du capital ». Le langage change : « confiance », « prévisibilité », « environnement commercial ». L’asymétrie est flagrante.
Ces dernières années, il est vrai que les voix autochtones ont connu une présence accrue dans la presse. Il y a des interviews et des reportages, preuves d’une reconnaissance symbolique. Mais lorsque le débat touche directement le modèle d’exportation, les infrastructures logistiques et l’agro-industrie, le cadre change. Il ne s’agit plus là de diversité, mais d’obstacle. La tolérance est conditionnelle : elle vaut tant qu’elle ne touche pas à « l’argent », aux « ports », au « soja », au cœur des intérêts en jeu.
L’argument récurrent des éditoriaux, c’est que les voies navigables sont synonymes de modernisation efficace et de réduction des émissions de carbone. Cette discussion peut être légitime. Ce qui ne l’est pas, c’est de traiter toute contestation de ce modèle comme un sabotage irrationnel. Le développement n’est pas un dogme technique, mais un choix politique. Et les choix politiques ont un coût, presque toujours supporté par les mêmes corps et les mêmes territoires lointains, vulnérables et écartés du pouvoir.
Occupation du port de Cargill à Santarém ©Samara Borari
C’est là qu’intervient un deuxième aspect, que les éditoriaux ignorent également : la chronologie des faits.
La révocation du décret n° 12.600/2025 a été publiée au Journal officiel de l’Union et signée par le vice-président Geraldo Alckmin. Le décret initialement approuvé par le président Lula en août de l’année précédente incluait les fleuves Tapajós, Madeira et Tocantins dans le Programme national de privatisation, ouvrant la voie à des concessions privées et à l’intensification du trafic fluvial.
Dès le début, les peuples autochtones du Tapajós ont dénoncé deux points centraux de cette initiative : les risques environnementaux et sociaux du projet et, surtout, l’absence de Consultation libre, préalable et éclairée des communautés potentiellement touchées. Lors de la COP30, qui s’est tenue au cœur de l’Amazonie, alors que l’avenir climatique de la planète était débattu sous les projecteurs internationaux, les peuples de l’Amazonie eux-mêmes ont publiquement exigé une prise de position du gouvernement contre les voies navigables. Le gouvernement a annoncé une « table ronde » qui ne s’est pas concrétisée.
La COP a produit des images, des engagements, des discours et des documents finaux, rédigés après de longues négociations. Mais pour de nombreux peuples de la région, elle a également laissé un vide, un vide de conséquences pratiques. Alors que la transition écologique était discutée dans les pavillons officiels, le projet de transformation des fleuves ancestraux en corridors de marchandises suivait parallèlement son cours administratif.
Le mouvement autochtone a occupé le terminal fluvial de Cargill à Santarém [à l’embouchure du Tapajós], une entreprise qui a installé le premier port céréalier de la région en 2003 et qui est aujourd’hui l’un des principaux opérateurs du transport de soja sur le Tapajós. Je suis l’évolution de cette entreprise dans la région depuis plus de quinze ans. Je ne parle pas par abstraction. Je parle de ce que j’ai vu, de ce que j’ai entendu, de ce que j’ai filmé.
Les impacts socio-environnementaux de cette expansion ont été documentés dans mon film Muito além de Fordlândia (2018) [2] , qui mettait déjà en évidence les conséquences d’un modèle logistique qui transforme la forêt en couloir de transport de marchandises, sans tenir compte des impacts sur la santé des communautés. Au moment du tournage, de nombreux habitants avaient peur de parler publiquement des cas de cancer qui se multiplient aujourd’hui et deviennent de plus en plus difficiles à ignorer dans la région.
Cette occupation [du port de Cargill à Santarem] n’est pas sortie de nulle part. Elle est la réponse à une pratique qui se répète depuis des années : discours public d’un côté, décision structurelle de l’autre, et la consultation des communautés traitée comme une formalité gênante, toujours reportée, toujours relativisée.
C’est peut-être cela que les éditoriaux refusent de voir. Il y a une continuité entre le spectacle qu’a donné la COP et la frustration qui s’ensuit. Il y a un lien entre la rhétorique climatique et le silence administratif. Qualifier cette mobilisation de « pagaille » n’est pas seulement une agression verbale. C’est une façon d’effacer le contexte, de réduire l’histoire, d’annuler les droits.
Plus encore, cela révèle une frontière invisible de la tolérance libérale. Les peuples autochtones sont célébrés lorsqu’ils produisent des symboles, lorsqu’ils évoquent leurs ancêtres, lorsqu’ils occupent des espaces culturels, lorsque leurs phrases circulent comme source d’inspiration. Mais lorsqu’ils s’opposent directement au flux des marchandises, lorsqu’ils interrompent la chaîne logistique du soja, ils cessent d’être des sujets politiques et sont alors considérés comme un problème. La protestation indigène devient un « facteur de désordre » mais pas le dragage d’un fleuve pour servir le commerce international.
Il est difficile de ne pas remarquer l’inversion des valeurs. Interrompre temporairement l’exploitation d’un port est considéré comme un désordre civilisationnel. Transformer un fleuve en voie d’exportation est présenté comme de la planification. Défendre la vie du fleuve est du « radicalisme ». Soumettre la rivière à la logique marchande est de la « modernisation ».
Le plus révélateur est peut-être la facilité avec laquelle ce langage apparaît dans les éditoriaux, des textes qui représentent la position institutionnelle des journaux. Il ne s’agit pas d’un reportage isolé. C’est un choix délibéré. Et ici, la critique doit être sévère : lorsque le journalisme adopte une grammaire qui criminalise la résistance et naturalise l’expansion logistique, il cesse de se contenter d’informer. Il commence à arbitrer entre les légitimités. Il décide de qui peut parler, comment on peut parler et, en fin de compte, ce qui peut exister politiquement sans être traité comme une menace.
Mobilisation autochtone pour l’abrogation du décret n° 12.600/2025 qui prévoyait la mise sous coupe d’intérêt privés de la rivière Tapajós. ©José Marcos Tapajós
Et alors, la question devient inévitable : quel genre de journalisme est celui qui qualifie de « force brute » la défense des rivières et des territoires, mais considère comme rationnelle et nécessaire l’ingénierie qui menace ces mêmes rivières et ces mêmes peuples ? Quel genre de journalisme est celui qui se dit gardien de l’État de droit tout en relativisant la consultation préalable et en qualifiant de « désordre » le fait d’exiger que la loi soit respectée ?
Qualifier de « désordre » la mobilisation indigène pour la défense de la vie et du territoire n’est pas seulement une erreur sémantique, c’est la répétition d’un vice historique. Une partie de la grande presse brésilienne – dont la Folha de S.Paulo, O Estado de S. Paulo et O Globo - a soutenu le coup d’État civico-militaire de 1964 et, des décennies plus tard, a publié des éditoriaux reconnaissant cette erreur à l’occasion du cinquantième anniversaire du coup d’État.
À des moments décisifs, la presse dominante brésilienne a souvent choisi le camp de la stabilité économique et de l’ordre institutionnel au détriment des voix qui remettent en cause les structures du pouvoir. Et, comme on peut l’imaginer, ce camp n’est pas celui de celles et ceux qui luttent pour exister, avec leurs modes de vie, leurs cultures, leurs biomes et leurs ancêtres. C’est celui des intérêts économiques qui se sentent menacés lorsque les peuples autochtones revendiquent leurs droits constitutionnels. En choisissant des mots qui criminalisent la lutte pour la vie, on répète la logique d’hier : délégitimer ceux qui résistent et normaliser ceux qui concentrent le pouvoir.
La liberté de la presse est un pilier de la démocratie. Mais la liberté n’est pas une autorisation de produire de la déshumanisation. En agissant ainsi, ces médias façonnent le champ du possible. Ils enseignent au public à considérer la lutte pour la vie comme un problème.
Si l’exercice d’un droit constitutionnel est décrit comme un désordre, que reste-t-il de la promesse démocratique ?
Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement un décret. C’est le pouvoir de nommer et, en nommant, de légitimer ou de délégitimer. La question la plus dérangeante n’est peut-être pas de savoir pourquoi le gouvernement a fait marche arrière. Elle est peut-être tout autre : quelle idée de pays défend-on lorsque la défense de la vie est qualifiée de désordre ?
Si lutter pour la consultation préalable, pour le territoire et pour le fleuve est un désordre, alors il faut se demander : l’ordre pour qui, et au service de quoi ?
Car lorsque les éditoriaux banalisent la mort des fleuves au nom du « développement » et traitent la résistance comme du bruit, le problème n’est pas seulement une question de langage. C’est un problème de projet. Et c’est là que le journalisme révèle ses limites. Lorsque la vie perturbe la logistique, la démocratie devient une nuisance.
J’ai réfléchi à ce croisement entre journalisme et politique de la mémoire, dans l’article où j’ai analysé le film Agente Secreto. J’y ai soutenu que la fonction du journalisme doit aller au-delà de la simple « documentation » des faits ; il doit confronter ses propres lacunes en matière de mémoire historique. Le contrôle du récit et l’amnésie forcée ne sont pas seulement des phénomènes fictifs. Ce sont les traits caractéristiques d’un journalisme qui évite de regarder son passé en face et qui, ce faisant, compromet sa propre fonction publique.
La partialité de la presse dominante brésilienne n’est pas une nouveauté. Ce qui est rarement admis, c’est qu’elle choisit également d’oublier – et qu’en oubliant, elle apprend à ses lecteurs à oublier. Ce choix n’est pas neutre. En minimisant ou en relativisant son propre passé, comme dans le soutien éditorial à la dictature civico-militaire, ce journalisme façonne la mémoire publique de manière à banaliser les inégalités et à délégitimer les résistances. Plus que de rivaliser avec les délais et les algorithmes, il doit affronter son histoire pour que le présent soit compris avec honnêteté. Quand il refuse de le faire, non seulement il efface des faits, mais il contribue à soutenir les récits qui légitiment les régimes au pouvoir. C’est pourquoi repenser la mémoire journalistique n’est pas un exercice académique, mais une exigence éthique. Sans mémoire, il n’y a pas de responsabilité. Et sans responsabilité, le journalisme cesse de servir la démocratie et se met au service des intérêts qui façonnent le silence.
Marcos Colón est professeur de Médias et communautés autochtones à la Southwest Borderlands Initiative de la Walter Cronkite School of Journalism and Mass Communication de l’Arizona State University. Il a également produit et réalisé deux longs métrages documentaires qui présentent différentes approches des relations complexes entre l’humanité et le monde naturel : Beyond Fordlândia (2018) et Stepping Softly on the Earth (2022). Il est l’auteur de The Amazon in Times of War (Practical Action Publishing & Latin America Bureau, 2024), de La Amazonía en tiempos de guerra (Planeta, 2025) et l’organisateur de Utopias amazônicas (Atelier, 2025).






