Une question d’ordre : le pacte avec la mort

 | Par Mauro Santayana

A l’heure où parlementaires et journalistes alimentent une réaction irrationnelle contre les assassins du petit João Hélio [1], jusqu’à soulever des idées telles que la peine de mort, il importe de mettre en relief la façon dont les criminels sont fabriqués au Brésil.

Lorsque Suzana Richthofen, une jeune femme de la haute classe moyenne de São Paulo, a planifié et mis en œuvre le meurtre de ses parents sauvagement assassinés par son petit ami et le frère de celui-ci à coups de barre de fer alors qu’ils dormaient, personne n’a demandé la peine de mort. Bien au contraire, des communautés d’internautes ont surgit, déclarant leur sympathie. De la même façon lorsqu’un Indien Pataxó fut brûlé, alors qu’il dormait, pour l’amusement de gamins de la haute classe moyenne de Brasília, la respectable juge du district fédéral a voulu déclassifier le crime afin de leur éviter de comparaître devant le tribunal du jury. Certaines bonnes gens de la capitale de la République se mobilisèrent afin d’obtenir que les assassins soient excusés. Ceux-ci essayaient seulement de “plaisanter” avec l’Indien. On sut ensuite que ces jeunes avaient droit à un traitement de faveur en prison : l’un d’entre eux sortait pour continuer son cursus à l’université et, entre sa sortie de cours et son retour dans une cellule spéciale du pénitencier, il buvait des bières avec ses amis.

Il est évident que la mort brutale d’un enfant de six ans nous révolte bien plus que l’exécution de deux personnes d’âge moyen, et que celle d’un descendant des braves Indiens Tapuia du littoral de la Bahia, membre d’une petite tribu qui a échappé à l’extermination séculaire.

La mort pour rien

Ce qui choque davantage encore dans le cas du petit João Hélio, c’est l’extrême précarité de la vie dans les grandes villes brésiliennes. On y meurt sans aucune explication, comme si tous nous jouions à la roulette russe avec un pistolet chargé. Lorsqu’on s’y attend le moins, l’unique balle vient à se trouver devant le percuteur et le doigt invisible des circonstances presse la gâchette. Si la mère de l’enfant s’était montrée sur les lieux cinq minutes avant ou cinq minutes après, rien ne serait peut-être arrivé. En sortant du centre de spiritisme à ce moment précis et en choisissant ce trajet, la femme, à son grand désespoir, condamnait son fils à un martyre hors du commun.

Nous avons tous été touchés par ce crime mais nous ne portons pas la même charge de souffrance et de haine qui touche les parents de l’enfant. Ils ont toutes les raisons du monde d’exiger la punition la plus sévère pour les criminels, la mort, même, y compris celle du mineur qui a participé à l’assassinat. Pour peu que l’on considère ce que nous ressentirions si cela arrivait à l’un d’entre nous, nous nous rendons compte qu’il n’y a pas de limite à la haine, il n’y a aucun moyen de contenir un désir de vengeance personnelle. N’importe quel parent serait capable de tuer l’assassin de son fils ou de sa fille, comme cela est déjà arrivé. La femme qui a poignardé l’adolescent qui avait violenté son plus jeune fils a fait ce que beaucoup d’entre nous serions capables de faire.

Lorsque des crimes aussi barbares sont commis s’ensuit une réaction collective irrationnelle. C’est ce qui arrive aujourd’hui lorsque l’on demande la peine de mort pour les assassins du petit João Hélio. Et cette réaction est d’autant plus disproportionnée qu’elle provient des mass media les plus puissants de notre pays. C’est le moment où la classe moyenne se venge des défenseurs des droits de l’homme. Journalistes et parlementaires ont recours aux adjectifs les plus forts, en mettent plein la vue, gesticulent, demandant à l’État qu’il exerce une vengeance implacable à l’encontre des assassins. Ils oublient que nous tous, criminels ou non, sommes déjà condamnés à mort. Ils oublient aussi que l’exécution d’un quelconque criminel, qu’il soit vieux ou jeune, n’est pas exactement un châtiment. L’agonie d’un condamné dure tout au plus quelques secondes. Après cela, le néant. Une peine de prison d’une bonne durée, dans les conditions carcérales du Brésil actuel serait une punition peut-être pire que la mort.

La fabrication d’un bandit

Comment fait-on un criminel ? Les criminels, sauf dans des cas de psychopathie congénitale, sont construits, ils ne naissent pas criminels. Le nouveau député fédéral Marina Magessi, ex-policier de Rio de Janeiro, ne peut pas être présentée comme gauchiste, comme un défenseur fanatique des “droits des bandits”. Bien au contraire, elle a toujours été perçue comme une “dure” de l’action policière. Dans une déclaration décente à TV Câmara, en compagnie du rappeur MV Bill, Marina Magessi a évoqué que le jour le plus difficile de sa vie avait été l’attaque du bus de la ligne 174 en 2000, à Rio, car elle avait été contrainte d’arrêter une fillette de 12 ans impliquée dans l’incident. Elle résume le problème en disant que dans ces cas-là il n’y a pas de bourreau, mais seulement des victimes. La fillette était autant victime que Sandro do Nascimento, l’assaillant, un survivant du massacre de Candelária qui sera ensuite assassiné par la police, ou que la jeune Geisa Gonçalves, tuée au cours de l’intervention policière.

Ce n’est pas la pauvreté qui mène au crime, mais plutôt le manque d’inclusion” déclare la même femme à une autre occasion. “A Rio, ces enfants n’appartiennent à rien. Ils n’ont pas de famille, pas d’église, pas d’État”. Puisque nous voulons comprendre plus profondément ce problème, il nous faut dépasser les limites des favelas de Rio et du Brésil. Incités par les mass media, par le cinéma et la télévision surtout, nous choisissons dans cette pauvre culture universelle contemporaine un modèle de vie que l’on peut définir comme un pacte avec la mort. Nous passons une partie de notre existence à voir des balles pénétrant ou non dans des crânes de bandits, nous nous sommes habitués au jets de sang et, dans certains cas, nous avons éprouvé un sentiment de volupté face à des corps qui chutent. Les hommes plus âgés eux-mêmes se souviennent de l’influence du cinéma sur les jeux d’enfants... et la violence d’alors était presque innocente, face à celle qui nous parvient, tous les jours, par la télévision. On jouait alors au gentil et au méchant. Les héros étaient les gentils, et les bandits les méchants. C’était le mythe de la “violence positive” que les Nord-Américains ont créé, avec leurs histoires courtes destinées à distraire les travailleurs immigrés du début du 20è siècle qui furent ensuite mises en scène par des Juifs hongrois, à Hollywood. Bien qu’ait coexisté, en contrepartie, l’art de Chaplin et d’autres, le mythe de la violence a fini par l’emporter. Chaplin était un réalisateur pour qui savait penser.

De nos jours, des enfants de trois, quatre ans, s’entraînent à tuer dans des jeux vidéo dans lesquels seul l’odeur de mort manque aux giclées de sang produites par des balles virtuelles. Les super-héros ont gagné grâce aux électrons.

Le Brésil n’est pas pire

Il y en a qui imputent la violence brésilienne à notre caractère. C’est une conclusion stupide. Le Brésil compte à peu près 200 millions d’habitants, et une partie infime de cette population est impliquée dans ces épisodes violents, que ce soit à la campagne comme à la ville, petite ou grande. Les criminels n’arrivent pas à un demi pour cent de la population. Des crimes atroces, comme le cannibalisme, ont lieu dans le berceau de la civilisation occidentale qu’est l’Europe, cela sans parler des États-Unis où des enfants de dix, onze ans tuent leurs camarades de classe à coups de feu. Les peines sont extrêmement lourdes et dans certains États comme l’Alabama, l’Arizona ou la Louisiane, des enfants de n’importe quel âge pouvaient être condamnés à mort jusqu’au 1er mars 2005, date à laquelle la Cour Suprême a interdit l’exécution des moins de dix-huit ans avec pour base le 8è amendement à la Constitution qui interdit les châtiments cruels. Même cela n’a pas réduit la criminalité juvénile aux États-Unis.

Le juge et le policier

La présidente du Tribunal Fédéral Suprême, Ellen Gracie, a fait une remarque juste : les législateurs ne peuvent agir sous la pression des circonstances. Il est nécessaire de voir un problème sous tous les angles. Ici, malgré toute la différence biographique entre la juriste et l’inspecteur de police élue député, les deux se trouvent du même côté de la raison. Pour l’une, il est nécessaire que la loi reste dans la logique du droit, pour l’autre, qui connaît la réalité de près, il est difficile de faire la différence entre bourreau et victime. Et, puisque nous avons cité le rappeur MV Bill, nous ne pouvons mépriser son dur message, du moins en ce qui touche au trafic de drogue. C’est le drogué de la classe moyenne (lui aussi victime d’un mode de vie oppressif) qui fait le trafiquant. Et nous pouvons encore développer : ce sont les drogués nord-américains et européens, et ceux qui “lavent” l’argent sale du trafic, qui promeuvent la culture de la coca en Amérique du Sud et celle du pavot en Afghanistan qui connaît une croissance et ce malgré l’invasion militaire étrangère. Il est bon de rappeler que les Anglais ont mené deux guerres contre la Chine (avec pour alliés les Français dans la seconde) car le gouvernement chinois avait interdit l’usage de l’opium et la très puritaine Angleterre de l’ère victorienne était l’exportatrice du narcotique cultivé en Inde vers l’Empire du Milieu. Le monde anglo-saxon a toutes les raisons de craindre une revanche jaune.

Enfin, ceci ne constitue que quelques réflexions pour ceux qui ne s’amusent pas durant le carnaval.


Par Mauro Santayana, chroniqueur politique au Jornal do Brasil, quotidien dont il fut correspondant en Europe (1968 à 1973). Il a été rédacteur-secrétaire de Última Hora (1959) et a écrit pour les principaux journaux brésiliens, Folha de S. Paulo entre autres (1976-82), dont il fut chroniqueur politique et correspondant en péninsule ibérique et en Afrique du Nord.


Source : Carta Maior - 13/02/2007

Traduction : Ruben Garcia Sanchez pour Autres Brésils


Notes

[1] (NdlR) Le petit João Hélio Fernandes se trouvait dans sa voiture avec sa famille lorsque des braqueurs ont volé la voiture. Tous ont pu sortir sauf le garçon qui est resté accroché par la ceinture de sécurité à la voitue pendant 7 km.


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