Un Paris tropical

L’année du Brésil en France va bientôt se clore. Mais que reste-t-il de l’influence culturelle française au Brésil ? Rio, la « ville merveilleuse » a longtemps voulu imiter la « ville lumière ». Petite visite historique.

La chaleur lourde et humide n’empêche pas joggers et cyclistes de transpirer sur les bords de mer des beaux quartiers de Rio. Des gamins bronzés se moquent des gringos, les touristes à la peau rougie par d’étincelants coups de soleil, de retour d’un bain d’eau salée. Les marchands ambulants en quête d’ombre rasent les immeubles qui surplombent les plages bordées de palmiers de Copacabana, Ipanema ou Botafogo. Sur plusieurs façades, on se surprend à lire des noms qui, de ce côté de l’équateur, résonnent de manière exotique : « Tour de Blois », immeubles « Antibes », « Biarritz » ou « Val du Loire ». Intriguant.

Si l’on pousse plus avant l’exploration de la ville, d’autres indices se révèlent. Telle cette réplique du petit Trianon de Versailles, perdu au milieu des tours de verre du quartier d’affaire, offert par le gouvernement français à la ville de Rio en 1923. Il abrite l’Académie brésilienne des lettres, créée en 1896, elle aussi copiée sur le modèle français. Telle la place Paris, conçue dans les années 30 pour imiter les jardins à la française, avec fontaines et bassins. Une colonie de moineaux y a même été installée pour parfaire l’imitation. Ou encore le théâtre municipal, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à l’opéra Garnier, en plein centre de Cinelândia, le cœur culturel de la mégapole brésilienne. A quelques pas, la voix d’Edith Piaf s’envole de la terrasse du café... Odéon. Sommes-nous bien dans la célèbre ville des tropiques, plus connue pour son festif carnaval que pour son goût des beaux arts hexagonaux ? Certes, les Français sont les premiers européens à avoir débarqué dans la baie, au 16ème siècle, et à tenter d’y installer un comptoir avant d’être rejetés à la mer ou dans la jungle par les Portugais.

Tout commence véritablement en 1808 lorsque le souverain portugais dom João, fuyant les armées napoléoniennes, s’installe à Rio avec sa cour. Epris malgré tout de culture française, dès la Restauration, il invite une mission artistique composée entre autres du peintre Jean-Baptiste Debret et de l’architecte Auguste Grandjean de Montigny. Ce rayonnement va durablement marquer les élites brésiliennes. Avec l’indépendance, en 1822, Rio devient la capitale. Le nouveau souverain revendique ses liens avec le vieux continent. Ne s’appelle-t-il pas Dom Pedro d’Orléans et de Bragance ? Les liens perdurent malgré l’avènement, de part et d’autre de l’Atlantique, des républiques. La devise nationale, « Ordre et Progrès », est directement inspirée du positivisme d’Auguste Comte. Alors qu’outre-Atlantique débute la grande boucherie, en 1914, lors des promenades dominicales, la haute société carioca se salue en clamant « Vive la France ! ».

« Les regards ne pouvaient pas se tourner vers le Portugal car c’est l’ancienne puissance coloniale. La France est donc devenue le modèle », raconte Vera Lucia. Professeur de Français et de littérature brésilienne, cette femme de soixante ans a découvert la culture française très jeune. « Je m’en souviens encore, j’avais sept ans quand je suis allée voir le film Sous le ciel de Paris, du réalisateur Jean Duvivier (1951). J’ai adoré la musique de la langue ». Son père, commerçant, et sa mère, femme au foyer, ne parlent pas français. C’est sur les conseils du médecin de famille qu’elle s’inscrit aux cours de l’Alliance française de Copacabana. « Il existait alors cette idée que le français était une langue fondamentale, qui permettait d’avancer. Aujourd’hui ce n’est plus le cas ». Malgré son amour pour la langue, qu’elle maîtrise parfaitement, Vera Lucia n’a jamais voyagé en France. « Lorsque l’on mythifie quelque chose, on craint d’être déçu par la réalité ». Elle reproche aujourd’hui à l’Alliance française d’enseigner la langue de Voltaire comme les Anglo-saxons enseignent celle de Shakespeare. « On exige des résultats immédiats, il faut apprendre vite, à l’image de ce que sont les cours d’anglais. Avant, l’enseignement du français était approfondi. La Francophonie ne doit pas chercher à imiter ce que font les Anglo-saxons ». Elle observe désormais le déclin de l’influence française au Brésil, après les dernier soubresauts des années 60, la nouvelle vague et les grands intellectuels, tels Roland Barthes ou Michel Foucault, très étudiés dans les universités, ou l’arrivée des oeuvres de Lacan qui vont durablement marquer la psychanalyse brésilienne, à laquelle la bourgeoisie urbaine est accro.

« Rio était une ville très française jusqu’à l’influence des Etats-Unis, après la seconde guerre mondiale », précise Rafael Viegas. Discrètes lunettes, chemise blanche et sacoche en bandoulière, le jeune homme de trente-trois ans soigne son look étudiant. La culture française lui a aussi permis « d’avancer », une génération après celle de Vera Lucia. C’est plus par une succession de hasards que par choix, reconnaît-il. Etudiant en philosophie, il prend l’habitude de fréquenter la médiathèque de France. « Sans elle, je n’aurai pas eu accès aux livres. Les bibliothèques universitaires brésiliennes n’ont aucun budget d’acquisition ». Rafael vient d’un milieu pauvre. Sa mère est femme de ménage. Il n’a jamais connu son père. Il apprend donc le français en dilettante, au 11ème étage du consulat, dans ce lieu studieux, et aussi symbolique. « Pendant la dictature (1), la médiathèque était l’un des rares endroits où l’on pouvait lire des livres interdits. Elle était très fréquentée par les intellectuels de gauche ». Le consulat l’embauche en 1998, à l’occasion de la Coupe du monde, pour renseigner les Brésiliens souhaitant voyager en France. Puis il travaille à mi-temps à la médiathèque avant d’en devenir le directeur en 2003. Belle promotion pour l’étudiant en philo en mal de livres !

Désormais au cœur de la francophonie, il en dresse un bilan contrasté. « Les influences artistiques se sont mondialisées. Nous vivons dans un monde où il y a, d’un côté, la domination des Etats-Unis et, de l’autre, le fondamentalisme musulman. Dans ce contexte, la francophonie reste très timide. Elle devrait être plus proche de la culture locale, et pas seulement un instrument aux mains de la diplomatie ». Problème : les temps ont changé et le public aussi. « L’influence culturelle dépend du niveau d’éducation. Celui-ci est très bas, même dans les classes moyennes et aisées. Avant, l’élite brésilienne jouait du piano ou de la flûte, aujourd’hui elle fréquente les académies... de gymnastique ».

Par Ivan du Roy - printemps 2005

(1) De 1964 à 1986.

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