Source : Brasil de Fato, Aos 92 anos, Tiana Cardeal é homenageada como a travesti mais velha do Brasil, par Lucas Veloso | Nonada, 21 janvier 2026, São Paulo
Traduction : Léa Raulin Briot
Relecture : Bertrand Carreau
Édition : Patrick Piro
Tiana Cardeal. ©diffusion média
C’est assise côté hublot que Tiana a reçu un bristol de félicitations pour son premier vol. Âgée de 92 ans, elle n’avait encore jamais mis les pieds dans un avion. En ce matin de novembre 2025, elle quittait la ville Governador Valadares, située à l’est de l’État du Minas Gerais, en direction de São Paulo. Ce n’était pas pour un séjour touristique, ni pour une visite familiale, mais pour se rendre, pour la première fois, dans un espace public où l’on allait rendre hommage à sa propre histoire.
Le voyage a nécessité des préparatifs. Avant de partir, consultations médicales, examens et évaluations se sont succédés afin de lui assurer un voyage en toute sécurité. Dans les jours suivants, Tiana participerait au lancement de la seconde édition du projet Histoires noires non racontées, au musée Afro Brasil de São Paulo, ainsi qu’à la première du court-métrage « Mon nom est Tiana », réalisé par Dafny Bastet et présenté au Festival Nicho Novembro.
Tiana est aujourd’hui la personne trans la plus âgée du pays, comme établi par différentes entités représentatives de cette population — Association nationale des travestis [1] et des transsexuel·les (Antra), Association brésilienne des gays, lesbiennes, bisexuel·les, travestis, transsexuel.les et intersexes (AGBLT) et le Réseau latinoaméricain et caribéen de personnes trans (RedLacTrans).
Bien parvenue à destination, après avoir rencontré des centaines de personnes et reçu de multiples applaudissements, Tiana résume son expérience en peu de mots : « J’ai adoré me rendre à São Paulo ». Elle n’appréhendait pas le vol, et tient à rappeler que le médecin qui a contrôlé l’état de son cœur avait autorisé le voyage. Catholique, elle a été impressionnée, plus que tout à São Paulo, par la cathédrale da Sé, dans le centre-ville. « On se croirait au ciel. J’ai prié, j’ai demandé à Dieu de me donner cette chance que je n’espérais pas. »
Jusqu’alors, Tiana avait vécu l’essentiel de sa vie à Governador Valadares. Habitant le même quartier depuis plus de cinq décennies, elle a établi des relations de voisinage dans une routine marquée par sa foi catholique et par un quotidien partagé avec ses proches. Femme trans, noire et retraitée, ses journées se partagent entre la paroisse de Sant’Ana, dans le quartier d’Altinopolis, et la fréquentation des membres de la communauté LGBTQIAPN+ [2]. « Je ne cache rien à personne. Ma vie, c’est mon amour. Pourquoi est-ce que je le dissimulerais ? C’est ma manière de penser. »
Tiana Cardeal visite la cathédrale da Sé pour la première fois. ©archives personnelles
Ses amies et les membres de l’église qu’elle fréquente ne tarissent pas d’éloges à son égard. « Je dis toujours qu’elle fait partie du patrimoine du quartier », témoigne une connaissance. « Elle était ici aux débuts de la paroisse. Et elle est toujours là, dans son coin, en attendant le début de la messe », ajoute une autre paroissienne.
Le 6 août 2020, au cœur de la pandémie de Covid-19, Bianka Gomes, productrice culturelle et militante des causes LGBTQIAPN+, se trouvait chez Tiana pour réaliser une transmission en directe sur ses réseaux sociaux. Sous son masque chirurgical, elle soulignait l’importance de sa présence, à la découverte de l’histoire de Tiana. Saisie par l’émotion, elle souhaitait œuvrer pour que la trajectoire de vie de Tiana devienne une pièce de musée.
C’est cette même Bianka Gomes qui apprit l’existence de Tiana à l’Antra. Dans les mois qui ont suivi, elle a enchaîné les visites auprès d’elle, multipliant les transmissions en direct. En mars 2022, la productrice est décédée suite à des complications chirurgicales.
Beaucoup de travail, peu de récompenses
Tiana résume sa trajectoire sans détour. Elle se souvient d’une enfance en milieu rural, marquée par de durs travaux dès son plus jeune âge. « J’ai été élevée avec les fermiers et tout ce qui va avec », raconte-t-elle. Elle décrit une routine âpre, l’abattage des animaux pour la vente. « On tuait à même la ferme, c’était un endroit dégagé ». Les restes faisaient partie des accessoires de la maison. « Les os, la carcasse, tout restait sur place ».
Pas de pause dans le travail. « Le samedi, c’était toute la journée ». Enfant, elle se souvient avoir toujours été occupée, « en train de découper ceci ou cela », sans bien comprendre les allers et venues ni les décisions que prenaient les adultes autour d’elle.
Les relations familiales surgissaient par fragments, et marquées par la violence. Encore très jeune, Tiana se souvient qu’elle appelait sa mère par des noms différents et qu’elle vivait sous l’autorité d’adultes qu’elle ne parvenait pas à nommer avec certitude. « À 15 ans, à 13 ans j’appelais ma mère "tata" et "maman jolie" ». Si elle récuse avoir été continuellement traitée avec méchanceté, elle mentionne des agressions récurrentes. « Je ne sais pas pourquoi on me battait ». Cette période, elle la résume sans mâcher ses mots : « J’ai connu une vie pleine de souffrances ».
Avec l’âge, certains souvenirs ont perdu de leur précision, et d’autres se sont dissipés. Cependant, devenue adulte, elle relate une existence à nouveau marquée par un travail exténuant, à Brasília où elle a déménagé. « Là-bas, je faisais la lessive des prostituées ». Survivre nécessitait des efforts physiques extrêmes, car il y avait très peu d’infrastructures. « Je puisais l’eau dans un trou. Il n’y avait pas de puits maçonné, voyez-vous… »
Plus tard, elle a travaillé pour une famille durant presque une année, cumulant les tâches domestiques pendant de longues journées de travail. Sa routine commençait avant l’aube. « Je me levais à 4 heures du matin ». Le ramassage de la main d’œuvre passait tôt, il ne fallait pas être en retard ni flâner. « Quand il était 8 ou 9 heures, la voiture passait devant la porte ». Il y avait peu de personnel, beaucoup de travail et pas la moindre occasion de flancher. Devant une telle vie, Tiana résume sa posture en un leitmotiv : « Je sortais de la maison et je me disais : non, je ne vais pas mourir, non, je ne vais pas mourir. »
Le début de la reconnaissance
« Mon regard s’est mis à briller ». C’est ainsi que Dafny Bastet, artiste multimédia, réalisatrice et scénariste décrit son sentiment lorsqu’elle a vu Tiana pour la première fois, à l’occasion d’une interview. À cette époque, la pandémie de covid impose de garder ses distances. Avec l’apaisement de la crise sanitaire et alors qu’elle était impliquée dans le collectif d’art House of Bastet ainsi qu’auprès de la scène ballroom (une manifestation culturelle LGBTQIAPN+), Dafny Bastet décide d’aller à sa rencontre. Sa motivation n’était pas seulement artistique, elle était aussi concrètement intriguée : quelles seraient les conditions de vie d’une femme trans âgée ? « J’ai frappé à sa porte », raconte-t-elle. « Oh, ma grande, entre donc boire un café », lui a-t-elle répondu.
La réalisatrice commence à filmer dès les premières rencontres. « J’avais ma caméra », et Tiana s’est montrée « super à l’aise » pour parler et raconter son histoire. L’intention initiale était de collecter de la matière afin de continuer dans la lignée du recueil entamé par Bianka Gomes – une sorte d’« historiographie trans » de la ville de Governador Valadares, un point de vue rarement relaté dans les récits officiels.
Dans les coulisses de la réalisation du film « Meu Nome é Tiana » ©diffusion média
Une partie de ce processus de visibilisation est passé par la scène. En 2024, Tiana a participé à un TEDx [3] aux côtés de l’historienne, productrice culturelle et artiste Dani Adestino Dias, travesti noire de 27 ans, membre de la House of Bastet et de la scène ballroom du Minas Gerais.
Elles se sont rencontrées pendant la préparation de l’événement et ont partagé la scène lors d’une discussion touchant à leur expérience de travestis noires de générations différentes. « J’ai vraiment souhaité amener Tiana non pas sur le terrain de la douleur, mais sur celui de sa propre essence — à savoir qui elle est, affirme Dani Adestino Dias. C’est une personne qui vit beaucoup dans le présent ».
L’historienne a ressenti une connexion immédiate, qui s’est approfondie dans les coulisses et au gré de leurs partages tout au long de cette rencontre. « Il semblait que nous nous connaissions déjà depuis longtemps », se souvient-elle. Tiana, comme elle la perçoit, ne se positionne pas en marge de sa propre histoire. « On ressent chez elle la plénitude d’une personne consciente de sa valeur propre. »
Avant que le projet de documentaire ne se concrétise, Dafny Bastet a cherché à mobiliser des financements locaux. Elle a répondu à différents appels à projets, émis entre autres par la ville pour le compte de la Loi Paulo Gustavo [4], mais sans succès, un rejet qui la laisse frustrée face à une municipalité qu’elle décrit comme « très conservatrice ». Malgré ce refus, elle continue à filmer Tiana, tout en mobilisant plusieurs collectifs afin de soutenir le projet. « Toute la reconnaissance dont elle jouit aujourd’hui, elle le doit à la lutte du mouvement social, une mobilisation collective qui a permis que circulent la voix et l’histoire de Tiana. »
Lorsque l’appel à projets « Histoires noires non racontées » de la Warner Bros Discovery (WBD) est sorti, quelques mois plus tard, une trame était déjà prête, relate la cinéaste. « Il y avait une base construite sur ce que Tiana vivait au quotidien, tel que sa relation avec le voisinage, la House of Bastet, le catholicisme tout comme la rencontre avec des jeunes de la communauté LGBT ».
Une partie de cette matière est issue des archives personnelles de Tiana, un patrimoine hors du commun. « Il y a des photos de fêtes et d’anniversaires, d’amies trans, de moments de joie. C’est très agréable d’être témoin, à travers ces images, de la transformation de Tiana au fil des ans. C’est ça, la mémoire vivante », témoigne Dani Adestino Dias.
Sorti en novembre 2025, le court-métrage « Mon nom est Tiana », réalisé par Dafny Bastet, montre le quotidien de la protagoniste au fil de moments passés avec ses amies, des rencontres chez elle avec des voisines, ses trajets vers l’église ainsi qu’un hommage rendu par la communauté LGBTQIAPN+ de la ville. Pour la réalisatrice, cette expérience a permis de soutenir un des aspects centraux du projet : « Comprendre l’histoire de la ville à partir d’une perspective singulière. De fait, les archives officielles sont constituées en grande majorité de récits d’hommes blancs cisgenres. »
Ancêtre en vie
Selon Keila Simpson, une des principales cheffes de file historiques du mouvement trans au Brésil et fondatrice de l’Antra, la trajectoire de Tiana permet de mieux comprendre la présence historique des personnes trans au Brésil. Pour la militante, de telles expériences ne se réduisent pas à un récit individuel. « Notre vie n’est pas qu’une autobiographie. Elle met en avant un autre type de narration, de documentation des mondes et d’expression de points de vue ». Pour la militante, cette mise en lumière transmet une histoire qui n’apparaît généralement pas dans les récits officiels, celui du vécu quotidien de personnes trans, leurs relations ainsi que les pratiques culturelles au sein de leur communauté.
Selon la réalisatrice Dafny Bastet, la visibilité acquise par Tiana et son histoire de vie ne le doit pas aux politiques institutionnelles. « Toute la reconnaissance qui lui est offerte provient de la lutte du mouvement social », affirme-t-elle. Même lecture pour Keila Simpson, qui explique qu’en l’absence d’actions systématiques de préservation de la mémoire, des histoires comme celle de Tiana risquent d’être effacées. « Une fois de plus, une travesti aurait vécu et serait morte dans l’anonymat, et son histoire n’aurait jamais été racontée ». Rendre publics ces récits, estime la militante, enrichit le référentiel actuel sur le vieillissement ainsi que la trajectoire de vie des personnes trans, encore peu documentés au Brésil.
Selon l’Antra, le cas Tiana ne doit pas seulement être vu comme un exemple individuel de longévité, mais plutôt comme une exception statistique au milieu d’une tendance structurelle au décès précoce. « Vieillir, pour une personne trans, c’est encore bien rare, loin d’être une banalité », affirme Bruna Benevides. Présidente de l’association, elle ne confond pas longévité et qualité de vie : vieillir ne signifie pas nécessairement vivre dignement. Ainsi Tiana, même si elle peut aujourd’hui compter un réseau affectif et sur une reconnaissance symbolique, doit encore faire face à une négation de ses droits — rectification mal garantie de son nom, inexistence de politiques publiques de soins complets pour les personnes âgées trans, risque de violation posthume de sa dignité. Ce contexte éclaire une des conclusions centrales tirées de son histoire de vie : « Notre plus grande revanche, c’est de vieillir »
Mémoire trans
Le déphasage entre la reconnaissance symbolique et l’action institutionnelle se manifeste aussi à l’échelle locale. Andrew Amaral, élu municipal à la Promotion de l’égalité raciale de Governador Valadares, considère que le pouvoir politique a connu tardivement l’histoire de Tiana. Ainsi, la municipalité n’en a pris connaissance qu’en 2024, par des voies informelles. « Alors que l’État tarde à agir, c’est la mobilisation sociale qui garantit la préservation de la mémoire des personnes trans ainsi que sa visibilité », souligne-t-il.
Dans le secteur de la santé, le problème est encore plus profond. Selon le gériatre Milton Crenitte, le vieillissement de la population trans doit être pris en compte à l’échelle d’un parcours de vie [5] et pas seulement comme un défi limité aux effets de l’âge. Coordinateur du service ambulatoire de sexualité du service de gériatrie de l’Hôpital des cliniques de la Faculté de médecine de l’Université de São Paulo et bénévole au sien de l’ONG EternamenteSOU [6], il affirme que les référentiels utilisés aujourd’hui par la médecine sont insuffisants. « En majorité, les modèles dont nous disposons pour comprendre le vieillissement de la population sont basés sur des études menées sur des personnes cisgenres et hétérosexuelles ».
Pour le gériatre, contrer l’effacement des réalités trans en gériatrie implique de coordonner enseignement, assistance et recherche, au-delà d’une révision des modèles traditionnels concernant le genre et la sexualité dans les services de santé. Il défend le fait que l’orientation sexuelle et l’identité de genre soient traitées comme des déterminants sociaux de la santé, tout comme l’origine ethnique, la classe sociale et le territoire de vie. « Garantir le droit à la santé, c’est garantir le droit à la vie », résume-t-il.
Pour Keila Simpson la trajectoire de Tiana a sa place dans l’histoire collective des survies exceptionnelles. Elle ne considère pas la vie de cette femme trans de 92 ans comme un cas isolé, mais comme une expérience reliée à différents moments de l’histoire brésilienne. « Ce n’est pas une trajectoire ponctuelle, elle traverse de nombreuses vies », affirme-t-elle, définissant Tiana comme une ancêtre vivante dont la présence irradie, sans même que l’on soit en contact direct avec elle [7]
Keila Simpson enrichit la signification de cette survie en la reliant à l’expérience de sa propre génération [8], marquée par la dictature militaire (1964-1985), la répression et le bâillonnement politique. Quant à Tiana, elle a traversé une période encore plus hostile, ce qui rend sa trajectoire de vie d’autant plus importante et atypique. « Dans un pays qui, historiquement, invisibilise les travestis, la reconnaître et lui rendre hommage de son vivant met en évidence la défaillance des institutions en matière de préservation de ces mémoires, et donc l’urgence de les transformer en un patrimoine collectif », souligne Keila Simpson. « L’existence de Tiana, vivante, lucide et brésilienne, c’est un cadeau pour notre humanité ».






