Terrorisme contre pauvreté à Rio

 | Par Júlia Gaspar

Des communautés pauvres et des organisations de droits de l’homme dénoncent les pratiques terroristes de la Police militaire de Rio de Janeiro employées lors d’opérations utilisant un fourgon blindé, le Caveirão.

La peur qu’avaient les enfants du Bicho Papão est dépassée ; le monstre est incarné cette fois par le Caveirão. Il ne s’agit pas d’un conte de fées, mais d’un fait bien réel et inquiétant y compris pour les adultes. Le Caveirão est le fourgon blindé utilisé par le Bataillon des Opérations Spéciales de la Police Miliaire (Bope) de Rio de Janeiro sur lequel figure une tête de mort (caveira) avec deux pistolets croisés et un couteau enfoncé dans la tête, ainsi que des fusils tirant dans tous les sens.

Ce véhicule de guerre entre quotidiennement dans les favelas de Rio de Janeiro avec un haut-parleur menaçant les habitants : “Sortez de la rue” ; “Allez dormir” ; “Je suis venu chercher votre âme”. Celui qui est surpris dans la rue doit obéir ou il risque d’être tué s’il tente de se cacher.

L’attitude de la PM carioca mobilise les mouvements sociaux et les ONG, comme Amnesty International, le Centro de Defesa dos Direitos Humanos de Petrópolis [Centre de Défense des Droits de l’Homme de Petrópolis], Justiça Global [Justice Globale], la Rede de Comunidades e Movimentos contra a Violência[Réseau des Communautés et des Mouvements Contre la Violence]. Ensemble, ils préparent une pétition adressée au Gouverneur de l’Etat de Rio de Janeiro, Rosinha Matheus, exigeant la suppression du Caveirão, qualifié d’“instrument de terrorisme, inconstitutionnel et contraire aux droits de l’homme les plus fondamentaux”. En plus des signatures obtenues au Brésil, le Gouverneur recevra des cartes postales provenant de 72 pays, avec la photo du Caveirão accompagnée d’un texte dénonçant ces fourgons blindés.

Jusqu’à présent, la PM possède huit fourgons de ce type, trois pour l’usage du Bope et cinq appartenant aux commandos régionaux. Le Lieutenant Colonel Aristeu Leonardo Tavares, chef des Relations Publiques de la Police Militaire de Rio de Janeiro, affirme que l’expérience a eu des résultats si satisfaisants que d’autres États cherchent à implanter ce système. Il déclare également que le Caveirão est l’une des causes de la sensible diminution du nombre de décès parmi les policiers en service. Mais Marcelo Freixo, de l’ONG Justiça Global, explique que le nombre de civils tués par la PM a beaucoup augmenté et il accuse la police de Rio de Janeiro d’être la plus violente du monde.

De nombreux décès causés par la police sont enregistrés comme “actes de résistance”, c’est à dire que l’individu serait soit-disant mort suite à un conflit avec la police. Le professeur Ignácio Cano, de l’ Université de l’Etat de Rio de Janeiro (Uerj), a réalisé une étude et il a constaté que dans 70% des cas enregistrés comme “actes de résistance”, les tirs ont été
effectués à faible distance et la victime avait le dos tourné
. Etant donné que personne n’échange de tirs avec le dos tourné il s’agit, en réalité, d’exécutions sommaires. Dans la plupart des cas, la famille ne peut qu’affirmer l’innocence du défunt en niant qu’il y ait eu un affrontement avec la police. La confrontation se résume alors à la parole de l’habitant contre celle du policier.

Terrorisme social

La majorité des victimes de violences policières sont des habitants des favelas . Et malgré le fait que les bandits soient en minorité dans la favela (à Rio comme dans d’autres métropoles), cela semble suffisant pour légitimer, dans la politique de sécurité publique, la criminalisation de toute une communauté. “On aboutit non pas à une criminalisation du crime mais à celle de la pauvreté”, affirme Marcelo Freixo.

Cet activiste critique également le “mandat d’investigation générique”, instrument par lequel le juge autorise un policier à entrer dans le logement de n’importe quelle personne de la communauté. Bref, toute la favela est suspecte. La justification de ces mandats est plus que discriminatoire : “pour collaborer avec les incorruptibles policiers de Rio (...) et combattre les déchets génétiques de la société".

L’opinion, selon laquelle l’habitant des favelas (le favelado) est synonyme de bandit, est présente dans les textes chantés pendant les entraînements des membres de la division d’élite du Bope. Le rapport “Ils entrent en tirant”, divulgué par Amnesty International, décrit un de ces textes : “L’interrogatoire est très facile à mener/ prend le favelado et fous-lui une raclée jusqu’à en baver/ L’interrogatoire est très facile à achever/ prend le favelado et fous-lui une raclée jusqu’à le tuer.” Un autre “chant” est cité dans le document “Favelado bandit/ on ne le balaie pas avec une brosse, on le balaie avec une grenade, un fusil, une mitraillette”.

La répression

La première chose que fait la police c’est d’accuser les gens d‘être des trafiquants et les médias reproduisent cette idée”, déclare Deley, un habitant de la Favela de Acari à Rio. Deley est entraîneur de football. Il raconte qu’un jour pendant un entraînement avec des jeunes, ils ont entendu dire qu’un Caveirão montait à la favela. Alors ils sont tous partis en courant, effrayés. Il se rappelle aussi de l’une des fois où la police a envahi la favela parce que les trafiquants n’avaient pas payé leur pot de vin aux policiers. En représailles, la PM a tué un jeune garçon et a fait plusieurs fois le tour de la favela avec le corps de l’enfant suspendu au-dessus du fourgon en attendant qu’on lui paie le pot-de-vin, en menaçant d’entasser cinq autres corps sur le Caveirão.

Selon Macelo Freixo, la lutte pour la défense des droits de l’homme est pédagogique et permet la construction d’une culture de droits. C’est pour cela que la campagne contre le Caveirão qui critique la politique de sécurité publique permet à la société de débattre de la réalité dans laquelle elle vit.


Par Júlia Gaspar

Source : Brasil de Fato - 20/02/06

Traduction : Livia Honsel pour Autres Brésils


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