[ndlr : à l’heure de notre édition hebdomadaire, l’occupation du terminal fluvial a été levée. Considérant l’importance des enjeux, il nous a cependant paru important de publier ce reportage (avec quelques ajustements) pour témoigner de la détermination de cette mobilisation autochtone, qui traduit une montée en puissance de ces populations dans le rapport de force politique au Brésil. À lire, cet autre article traduit où l’écrivain Frei Betto analyse les enjeux de cette lutte.]
Source : OutrasMídias « No Tapajós, a luta contra o leilão dos rios »
Par Fábio Bispo, de InfoAmazonia, le 03 février 2026
Traduction : Roger Guilloux
Relecture, édition : Patrick Piro
Militant·es autochtones occupant le terminal de fret de la multinationale agroalimentaire Cargill, fin janvier 2026. ©Communication/Cita
En deux semaines, l’occupation par des militant·es autochtones de l’accès au terminal de fret de la multinationale agroalimentaire Cargill, à Santarém (État du Pará), pour protester contre les projets de mise en place de voies navigables en Amazonie, a pris de l’ampleur et a fait pression sur le gouvernement Lula (Parti des travailleurs - PT). Les manifestant·es dénoncent l’absence de consultation libre, préalable et éclairée des communautés autochtones potentiellement touchées par la création d’une voie navigable sur la rivière Tapajós. Une telle consultation est un droit garanti par la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT), dont le Brésil est signataire.
Le nombre de personnes participant à la manifestation a considérablement au cours de la mobilisation. Selon les organisateurs, elle a rassemblé environ 700 personnes des peuples du Bas, Moyen et Haut Tapajós. La semaine précédente, environ 150 autochtones étaient présent·es sur le terminal. Depuis le 22 janvier, les manifestant·es réclament l’abrogation du décret n° 12.600/2025, qui inclus plus de 3 000 kilomètres de rivières et de fleuves amazoniens dans le Programme national de privatisation (PND), dont certains tronçons du Tapajós ainsi que des rivières Madeira et Tocantins [1]. Les dirigeants exigeaient notamment la suspension immédiate du dragage [2]. Il s’agit d’une opération de nettoyage de la rivière Tapajós ou d’excavation des sédiments qui, selon les dires de certains, aurait commencé avant la fin des études environnementales.
Bien qu’il ait promis, en novembre dernier, que les peuples autochtones seraient consultés « avant la mise en œuvre de tout projet sur le fleuve », le gouvernement fédéral n’était pas représenté physiquement à Santarém le 30 janvier pour une réunion, une condition jugée indispensable par la délégation du mouvement, ce qui a provoqué l’annulation de la rencontre, a priori reportée début février, cette fois en présence et avec la médiation du Ministère public fédéral (MPF), qui a déjà émis des recommandations sur la nécessité de mener des études environnementales pour le dragage du Tapajós ainsi qu’une consultation des communautés traditionnelles affectées par la voie navigable.
Selon les dirigeants de la mobilisation, le gouvernement n’avait jusqu’alors envoyé que des représentants de second rang aux réunions virtuelles, ce qui ne répond ni aux revendications ni aux promesses faites.
« Nous n’acceptons aucune négociation autre que l’abrogation du décret et la suspension du dragage du fleuve. Nous voulons que le gouvernement s’assoie avec nous, avec des personnes qui ont le pouvoir de décision », déclare Lucas Tupinambá, président du Conseil indigène Tapajós-Arapiuns (Cita). Pour les dirigeants autochtones, la concession de la voie navigable et le dragage sont directement liés à l’expansion de l’agroindustrie, en particulier de la culture du soja, et à la transformation du Tapajós en corridor d’exportation, en lien avec d’autres grands projets logistiques, tels que Ferrogrão [3] « Cette infrastructure qui est en train de voir le jour, n’est pas un espace adapté à nos besoins et ne le sera jamais. Ce sont des projets mortels qui vont tuer notre fleuve et nos sites sacrés, et qui visent à éliminer les populations autochtones et riveraines », s’alarme Alessandra Korap Munduruku, qui a rejoint l’occupation accompagnée d’une délégation d’indigènes Munduruku début février. « Le fleuve et l’eau ont une mère, un esprit, une histoire. Pour qu’il y ait consultation, il faut d’abord abroger ce décret », poursuit-elle.
La dénonciation d’un dragage sans consultation ni autorisation
Les dirigeants dénoncent le fait que le dragage du Tapajós viole directement la Convention 169 de l’OIT, qui stipule que les peuples autochtones et les communautés traditionnelles doivent être consultés avant l’adoption de mesures administratives ou législatives qui les concernent.
Ils affirment également que les travaux de dragage de la rivière ont commencé sans que les études d’autorisation environnementale aient été menées à bien. Un avis officiel du Ministère des ports et des aéroports (MPor) prévoit la passation d’un marché avec une entreprise privée pour l’ouverture d’un canal navigable (HN-206) sur le tronçon Santarém - Itaituba. Au moment de la publication de l’avis fédéral, le Ministre des ports et aéroports, Silvio Costa Filho, a déclaré que l’entretien de la voie navigable était essentiel au bon fonctionnement de la logistique dans la région.
Pour les populations de la région, le projet menace l’intégrité du fleuve, la souveraineté alimentaire des communautés, la préservation des sites archéologiques ainsi que la pérennité des modes de vie traditionnels. Le dragage pourrait concerner le lit du Tapajós dans des municipalités telles que Santarém, Belterra, Aveiro, Itaituba, Trairão et Jacareacanga, affectant les populations autochtones et riveraines qui dépendent du fleuve pour la pêche, le transport et leur subsistance. Le Secrétariat d’État à l’environnement, au climat et à la durabilité (Semas) du Pará a informé InfoAmazonia, organisation de la société civile, que le dragage Tapajós avait été autorisé « en raison de la situation d’urgence liée à la période de sécheresse prolongée et à ses conséquences, mesure officialisée par des décrets municipaux, étatiques et fédéraux, ainsi que par la déclaration de pénurie d’eau émise par l’Agence nationale de l’eau et de l’assainissement (ANA) ».
Cargill, multinationale basée aux États-Unis, a été la première entreprise à installer un port de fret dans la région, en 2003, et est aujourd’hui l’un des principaux opérateurs du transport de céréales sur le Tapajós. Dans un communiqué de presse, l’entreprise a déclaré qu’« il n’y a aucune occupation à l’intérieur de ses installations », mais a reconnu que la présence des manifestant·es devant l’entrée empêche les camions d’entrer et de sortir du terminal.
Le Ministère des peuples autochtones intervient
Prenant en compte l’augmentation du nombre de manifestant·es, le Ministère des peuples autochtones (MPI) a publié une déclaration reconnaissant la légitimité des préoccupations exprimées par les peuples autochtones et affirmant que le Tapajós est « vie, territoire et mémoire ».
Le ministère affirme qu’aucune initiative de dragage, d’entretien des voies navigables ou toute autre action sur le fleuve ne peut être menée sans le consentement libre, préalable, éclairé et de bonne foi, conformément à la Convention 169 de l’OIT et à la Constitution fédérale. Et pour cette raison, une consultation en présence ainsi que des garanties réelles de sécurité sont un préalable à toute prise de décision.
Les dirigeants autochtones soulignent toutefois qu’aucune consultation formelle n’a été menée à ce jour et que les promesses faites par le gouvernement, lors de la 30e Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP30) à Belém n’ont toujours pas été tenues, alors qu’il avait été annoncé la création d’une table ronde. « Ce qui se passe sur le Tapajós n’est pas un épisode isolé. C’est la conséquence directe de décisions qui traitent les cours d’eau comme des couloirs d’exportation et font avancer les travaux sans véritable consultation et sans garantie des droits », constate Vivi Borari, leader autochtone et membre du Mouvement Tapajós Vivo. « La communauté internationale, les acheteurs et les bailleurs de fonds ne peuvent pas continuer à normaliser un "progrès" qui attise les conflits et menace les territoires vivants. »




