Source : Frei Betto [1] « A Privatização dos rios Tapajós, Madeira e Tocantins », le 11 février 2026
Traduction, édition : Patrick Piro
Belém, le 13 novembre 2025. Lors du Sommet des peuples, un groupe autochtone munduruku dénonce la privatisation de la rivière Tapajós. ©Patrick Piro
Un projet orchestré conjointement par l’agro-industrie et certains services de l’État menace de transformer ces cours d’eau en simple axes navigables à objectif d’efficacité logistique, par un processus en deux volets : la concession à des privés (une forme de privatisation de la gestion des fleuves) et un dragage intensif pour assurer le transport des céréales. Cette stratégie, présentée comme un progrès, ignore le coût social et environnemental exorbitant et révèle les contours d’une politique qui profiterait à une élite économique au détriment des peuples autochtones et du patrimoine naturel du pays.
Ces fleuves sont bien plus que de simples voies de communication ; ce sont des écosystèmes complexes, des berceaux de biodiversité et, surtout, le pilier de la vie de centaines de communautés autochtones et riveraines.
Le Tapajós, avec ses eaux turquoises, est vital pour le peuple Munduruku, qui dépend depuis des siècles de la pêche et de ses rives pour sa culture et ses moyens de subsistance.
Le Madeira, géant aux eaux boueuses et important producteur de poissons, fait vivre d’innombrables communautés et revêt une importance écologique inestimable.
Le Tocantins, déjà impacté par des barrages, demeure une source de vie pour des peuples comme les Apinajé et les Krahô.
L’instigateur de ce projet de voies navigables est l’agroindustrie, et plus précisément le complexe maïs-soja des États du Mato Grosso, du Rondônia et du Pará (au sud). La justification est économique : écouler la production de grains par voie fluviale vers les ports du Nord serait moins coûteux et plus compétitif que par l’axe Centre-Sud, jugé onéreux et saturé. Pour permettre le passage de vraquiers à fort tirant d’eau, un dragage et un approfondissement continus des lits des fleuves sont nécessaires.
Le vendredi 6 février au soir, sous la pression des peuples autochtones, le gouvernement fédéral a suspendu l’appel d’offres qui avait retenu une entreprise pour le dragage du fleuve Tapajós, pour un montant de 61,8 millions de réaux [environ 10 millions d’euros]. La déclaration a été signée par les ministres Guilherme Boulos (Secrétariat général de la Présidence), Silvio Costa Filho (Ports et Aéroports) et Sônia Guajajara (Peuples autochtones). Selon le ministère des Ports et Aéroports, « aucune mesure relative aux actions ou services sur le fleuve Tapajós ne sera prise sans une large consultation des populations de la région et sans le strict respect de la réglementation en vigueur. Le décret n’autorise ni les concessions de la voie navigable ni l’exécution de travaux tels que le dragage. »
L’ICMBio et l’Ibama ont publié des avis techniques soulignant les impacts environnementaux et les risques liés au dragage s’il devait être mené à bien.
Par conséquent, grâce à la mobilisation des peuples autochtones et du Parquet fédéral de l’État du Pará, il a été possible d’empêcher la privatisation de l’utilisation et de la gestion d’un bien public fondamental.
Si le dragage avait eu lieu, l’État en aurait supporté le coût, assumant les risques et les conflits politiques, tandis que le secteur privé en aurait tiré profit : la gestion de l’infrastructure avec des profits garantis par les redevances, et le bénéfice pour l’agroindustrie d’un accès à l’exportation à moindre coût. Soit une symbiose parfaite entre pouvoir public et capital, avec une collectivisation des coûts et une forte privatisation des profits.
Les peuples autochtones, par leur réaction, donne un signal d’alerte rouge et marque une résistance. Ils ne sont presque jamais informés ni consultés au préalable, comme le prévoit la Convention n° 169 de l’OIT. L’article 231, paragraphe 3, de la Constitution stipule que l’exploitation des ressources en eau (y compris leur potentiel énergétique) ainsi que la recherche et l’exploitation des ressources minérales sur les terres autochtones ne peuvent être réalisées qu’avec l’autorisation du Congrès national, après consultation des communautés concernées.
Les conséquences d’un éventuel dragage sont évidentes : ça remue les sédiments, libère des contaminants potentiels, détruit les frayères et les zones d’alimentation des poissons, empoisonne l’eau et affecte la pérennité et la qualité des ressources halieutiques. Pour les communautés qui dépendent de la pêche non seulement pour se nourrir, mais aussi comme pratique culturelle et source de revenus, le coup serait dévastateur. La navigation intensive de grands navires modifie la dynamique des fleuves, accroît les risques d’accidents et de pollution par les hydrocarbures, et fait fuir les poissons, compromettant la sécurité alimentaire.
La « privatisation » du fleuve signifierait, en pratique, le contrôle de son accès. Les sites sacrés, les zones de pêche traditionnelles et les berges elles-mêmes pourraient devenir des zones de conflit avec les entreprises concessionnaires, qui privilégieraient le trafic de marchandises. La militarisation et l’afflux croissant de populations dans ces régions fragiles engendrent également des violences, des accaparements de terres et une pression accrue sur les territoires autochtone déjà délimités.
Ce qui est en jeu dans le projet agroindustriel convoitant les rivières Tapajós, Madeira et Tocantins dépasse largement le simple débat logistique. Il s’agit de la concrétisation d’une vision nationale où la nature est une ressource à exploiter jusqu’à épuisement pour le profit d’une minorité.
La résistance des peuples autochtones et des mouvements socio-environnementaux n’est pas dirigée contre le développement, mais en faveur un développement qui n’implique pas la mort des rivières et l’extermination des modes de vie. Il appartient à la société brésilienne de décider si ses fleuves deviendront des routes liquides pour l’agroindustrie ou les veines vivantes d’une Amazonie diverse et souveraine.
L’avenir montrera que la décision de suspendre l’appel d’offres qui aurait permis à une entreprise de draguer le fleuve Tapajós aura des conséquences bien plus importantes que le simple écoulement des eaux : elle déterminera une orientation pour le pays.
L’État, c’est pour comme la cuisson des haricots : il faut le mettre sous pression.




