“Sertanejas” : l’histoire et le combat des femmes du Ceará Le documentaire brésilien redonne la parole aux protagonistes

 | Par Mosaico Cultural

Avec son accent de São Paulo et son identité du sertão, la journaliste Leticia Sepulveda est la réalisatrice du film Sertanejas : la lutte pour l’égalité de genre dans le Sertão du Ceará. Elle a donné une interview à Brasil de Fato pour parler du documentaire, du machisme, de la sécheresse dans le Nordeste et de la résistance de ces femmes.

Traduction : Marie-Hélène BERNADET pour Autres Brésils
Relecture : Du DUFFLES

Le film est le fruit d’un travail de fin de cursus dans le cadre du cours de journalisme de l’Université Catholique Pontificale de São Paulo (PUC-SP), effectué à la fin de l’année dernière, mais il a pour vocation d’être davantage que cela. Leticia nous raconte qu’elle veut faire en sorte que ce documentaire soit vu par des femmes qui puissent se reconnaître dans les personnages réels qu’elle a revus ou dont elle a fait la connaissance et avec qui elle a discuté à Jaguaretama, une ville du sertão [1] du Ceará d’où sont originaires sa mère, sa grand-mère ainsi que toute sa famille maternelle.

A travers la voix et la présence de ces femmes, le film raconte la façon dont ces dernières affrontent le machisme et le patriarcat enracinés dans la société. Il s’agit de femmes jeunes mais aussi de femmes âgées, célibataires, mariées, veuves, avec ou sans enfants. Des femmes qui, tout en ignorant le sens théorique du mot « féminisme », sont féministes dans la pratique. En effet, elles luttent tous les jours pour leur survie, résistant à des normes imposées et osant être la fleur qui naît dans le sol craquelé en plein milieu de la sécheresse du Sertão.

Le documentaire s’ouvre sur une question de Leticia à dona Antônia pour savoir si elle a déjà entendu parler de féminisme. Dona Antônia répond : « Le féminisme ? Comment ça ?”. La suivante à être interrogée est Rita, qui demande à Leticia : « Le féminisme, ça parle de la femme ? ».

La troisième est Vitória, une jeune fille de 18 ans qui, comme dona Antônia et Rita, est née et a grandi à Jaguaretama. Vitória dit : « D’après ce que je comprends, c’est sur les salaires, non ? Cela permet à la femme d’avoir l’égalité et un salaire à sa juste valeur. Je ne comprends pas grand-chose au féminisme, parce que ça n’existe pas beaucoup ici. On n’a pas souvent l’occasion d’avoir ce type de conversation. On reste à notre place, entre guillemets, car il faut supporter beaucoup en silence dans le Sertão. »

Paraphrasant Euclides da Cunha [2], la réalisatrice affirme que « toute femme du Sertão est, avant tout, une force de la nature ». Et c’est ce même ton qu’elle emploie pour toute la réalisation du documentaire, ainsi que pendant l’entretien [3].

« Elles travaillent dans les champs, élèvent leurs enfants ; la source de revenus, c’est elles. Elles ne dépendent pas de leurs maris et sont là pour assumer leur propre rôle. Moi, j’ai toujours considéré ma grand-mère comme étant une femme forte. Le documentaire est né de cette préoccupation que j’avais à propos du mouvement féministe au Brésil. Le plus souvent, il n’arrive pas jusqu’aux femmes éloignées des centres socio-économiques, ces femmes qui, justement, sont un exemple de la lutte pour l’égalité de genre », commente la réalisatrice.

Pour Leticia, ces femmes sont toutes des féministes : « Même si elles ne le disent pas avec des mots, elles sont toutes féministes, oui. Leur quotidien est celui d’une femme en lutte ».

La réalisatrice développe avec elles le rôle principal qu’on ne leur a jamais – ou quasiment jamais – accordé auparavant. Elles s’expriment sur leur condition de femme dans le Sertão, sur les préjugés, les inégalités, la maternité en solo - même étant mariées – et sur la prise en charge de leurs propres frères et sœurs privés de mère. Elles parlent de travail, de famille, d’amour, de souvenirs, de sécheresse et de temps difficiles. Elles parlent de la violence, du machisme et du féminisme.

Pendant l’interview, Leticia a parlé d’une dame, que connaissait sa grand-mère, et chez qui son oncle l’a emmenée pour qu’elles puissent discuter. Cette femme vivait avec son mari dans le quartier d’une commune où se trouvent des campements ruraux. Arrivant là-bas, la dame, très sympathique, a ouvert sa maison à Leticia et son oncle ; elles se sont mises à discuter mais la femme avait honte de parler et surtout d’être filmée.

« J’ai donc essayé de lui demander comment elle avait vécu la période de transition entre la ville et le campement rural. C’est là qu’elle a commencé à parler et à s’embrouiller un peu. Son mari a dit : « non, elle ne sait pas comment parler de ça, mais moi si. » Et là, il a littéralement pris sa place, devant la caméra. C’était une situation de bâillonnement manifeste et explicite qui a invalidé ce qu’elle était en train de dire. », explique la réalisatrice.

Parmi les 16 femmes interviewées, 13 ont accepté de figurer dans les enregistrements - Photo : Letícia Sepúlveda

Malgré les contradictions imposées par le patriarcat, Leticia souligne à nouveau l’importance du documentaire pour la reconnaissance de ces femmes et de leur lutte, collectivement mais aussi individuellement, en tant que protagonistes de leurs propres histoires.

« Je me suis rendue compte qu’elles ont aimé ce moment qui leur était donné de raconter leurs vies et de parler de ce qu’elles ressentaient. Et je crois que lorsqu’elles verront la vidéo et qu’elles verront s’exprimer d’autres femmes, elles ne se sentiront plus si seules. Parce que quand on voit une femme proche de soi avec des souvenirs et des expériences de vie communs aux siens, on ne se sent plus seule. Je pense que le documentaire a donc été très important dans la mesure où elles se sont reconnues et se sont rendu compte qu’elles n’étaient pas seules et qu’il y avait des gens intéressés par leur histoire. »

Leticia essaie maintenant d’obtenir la projection du film sur TV Cultura et a également l’intention d’organiser des débats pour la diffusion du projet. Ce reportage a pour objectif de faire connaître les 30 minutes de support audiovisuel mais également toutes les histoires racontées, toutes les vies vécues, toutes les résistances construites au quotidien par ces Marias, Antônias, Goretes, Maíras, Beonides, Ritas, Judiths, Vitórias, Socorros, Ivones, Conceições, Solanges et tant d’autres dont nous ignorons les noms mais que nous pouvons voir et reconnaître comme étant les femmes du peuple brésilien.

Les paroles de Vitória, à la fin du film, résument un rêve cultivé au milieu de la sécheresse et de la vie dans le Sertão : « Mon objectif est d’être heureuse. Je veux être heureuse, seule ou accompagnée. Le plus important pour moi, c’est la famille. Être avec ma famille et mes amis, c’est ça l’important. Ça m’est égal de rester vieille fille. Le plus important, c’est que je sois heureuse. »

Voir en ligne : Documentário « Sertanejas » dá voz às histórias e lutas de mulheres cearenses

[1Territoire intérieur du Nordeste du Brésil au climat semi-aride. Les Sertanejas sont les femmes du Sertão

[2Ecrivain et sociologue brésilien (1866-1909) dont l’œuvre la plus connue, Os Sertões (trad. Hautes Terres en français) retrace la vie dans ces territoires intérieurs arides. La phrase « Canudos ne s’est pas rendu » est une des plus connues et reprises par les mouvements sociaux.

[3Le reportage est un podcast en portugais

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