Salaire des enseignants : une question de santé publique

, par Chico Guil

Ils forment le plus grand bataillon jamais vu en terres brésiliennes. Ils ont le pouvoir de contrôler et d’orienter des millions de cerveaux. Ils ont la capacité de transformer la vie d’enfants, de jeunes et d’adultes, pour le meilleur et pour le pire. Ils disposent d’un ensemble de connaissances si étendu que nulle bibliothèque au monde ne pourrait le contenir. Mais ils demeurent à la merci du stylo du président, du gouverneur et du maire.

Chaque semaine, mon amie Marilyn, du Minas Gerais, m’envoie des rapports d’actes de violence commis par des professeurs. Elle a suggéré que j’écrive quelques textes durs contre l’école, relevant la cruauté fréquemment vérifiée dans les salles de classe. Mais je ne vois guère en quoi cela serait utile, quand tous connaissent déjà la barbarie qui affleure généralement dans ces endroits.

Ceux qui devraient prendre soin des enfants deviennent souvent leurs bourreaux, et peu importe si la profession me haïra de dire ces vérités. J’ai souffert dans ma chair des excès de professeurs incompétents, et je sais très bien de quoi je parle. Je n’ignore pas que dans les salles de classe naissent également les plus belles oranges et les plus délicieuses fraises, et cela est louable. Dans ce verger, j’ai cueilli parmi mes plus beaux fruits.

Il est de notoriété publique que les personnes frustrées tendent à se défouler sur les autres, et qu’au Brésil la principale source de frustration est le faible pouvoir d’achat. Alors, demandons-nous : que font les professeurs vu l’état ridicule de leur salaire ? La misère qu’ils gagnent est devenue une question de santé publique. Il existe des institutions publiques qui paient des salaires minimums de 3 000 réais, et ceux qui reçoivent ces sommes passent en général les six heures de leur journée de « travail » vissés devant l’ordinateur à contempler les offres sur internet. Si nous examinions à la loupe ce que font la majorité des employés de la fonction publique fédérale et étatique - tout en empôchant des salaires qui oscillent entre trois et vingt mille réais -, nous en resterions bouche bée. Evidemment, quelques belles âmes désintéressées, investies du sens de leur mission, œuvrent le cœur à la main au progrès du Brésil. Mais elles sont peu nombreuses.

De tels gains sont une conquête des fonctionnaires, que je respecte, même lorsqu’ils sont mesquins, indifférents et désabusés, comme la majeure partie de ceux que je connais (d’ailleurs, je ne comprends pas que des personnes si bien rémunérées puissent être si malheureuses). Ce que je n’accepte pas, ce que je combats, c’est cette attitude des fonctionnaires publics qui passent huit ou douze heures quotidiennes à tenter d’enseigner les lettres, les chiffres et les faits au peuple brésilien. Comment peuvent-ils avoir accepté si passivement les compressions successives de leurs honoraires ? Comment ne deviennent-ils pas fous en voyant les « hauts fonctionnaires » étatiques et fédéraux gagner dix, vingt ou même trente fois plus qu’eux ? Croient-ils donc que les grèves et manifestations, les banderoles devant le palais feront fléchir leurs élus ? J’en ai déjà parlé sur ce forum, il y a des mois de cela. Etrangement, je n’ai reçu aucune réplique, aucune objection, pas même pour me maudire.

Chers professeurs, vous êtes-vous donc mis à la place du pouvoir exécutif pour savoir se qu’il pense pendant que vous vous agitez en dessous de son balcon ? Vous regardant du sommet du palais, il pense : “Qu’ils sont bons et pacifiques, mes professeurs, je les aime”, et envoie son secrétaire annoncer une “augmentation” de 5%. Avez-vous déjà imaginé ce qu’il en serait si les professeurs envahissaient le palais ?! S’ils mettaient le feu eux rideaux du Congrès ?! S’ils lançaient une bombe sur l’Assemblée ?!

Non, ne dites pas que j’incite au terrorisme. Cela, ce sont des propos à la Bush et autres tueurs d’enfants. Regardez l’Histoire, voyez comment les Européens ont réussi à doter leurs pays de cette opulence, de ces écoles raffinées, de ces hauts salaires. Cela ne s’est pas fait avec de petites banderoles, mais en mettant le feu aux palais et en menant les despotes à la guillotine.

De cette terreur des bas salaires des professeurs résulte la mort de nombreux rêves. Des enfants vifs, ultra-créatifs, uniques, fantastiques, font le deuil quotidiennement, en salle de classe, de leurs rêves, leur futur, leur enfance, sous le regard lourd et les paroles amères de professeurs aigris.

Je ne peux juger les enseignants, Marilyn. Pour savoir qui ils sont, et de quoi ils sont capables, il faudra d’abord qu’ils reçoivent un salaire en rapport avec celui des autres fonctionnaires. Avant tout, il s’agit ici de désespoir, et dans ces situations certains crimes sont questionnables. As-tu déjà pensé aux bêtises que tu fais lorsque tu es stressée ? Imagine ce que peux faire quelqu’un qui est stressé vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Ne me parlez pas de gouvernement, de députés ni de sénateurs, tant que le salaire minimum des enseignants n’aura pas atteint trois mille réais mensuels (soit mille cinq cents misérables dollars).


Par Chico Guil - Agência Carta Maior - 11/09/2006

Traduction : Caroline Sordia pour Autres Brésils

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