Rio de Janeiro : le stupéfiant contrôle des groupes armés sur la ville

Selon une nouvelle étude de l’Université fédérale fluminense, les milices et les factions contrôlent ou influencent déjà 31 % de la ville. La population de ces zones perd l’accès à des emplois décents, aux écoles et aux structures de santé. Les opérations policières meurtrières, pour spectaculaires qu’elles soient, ne règlent en rien le problème.

Source : Outras Palavras « Rio : o espantoso controle dos grupos armados sobre a cidade », par Glauco Faria, 12 décembre 2025
Traduction : Léa Raulin Briot
Relecture et édition : Patrick Piro

Création : Metrópoles

Pour comprendre le phénomène de l’ascension des groupes armés, qui font désormais partie du quotidien d’une bonne partie de la population de l’État de Rio de Janeiro, en particulier de sa capitale du même nom, il est nécessaire d’aller au-delà d’une vision restreinte qui appréhenderait cette question uniquement par le prisme de la Sécurité publique, même s’il s’agit de son côté le plus visible. Le développement de ces organisations relève de dynamiques propres, de facteurs sociaux, économiques et politiques, et implique de la part de l’État une réponse agissant sur plusieurs fronts et de manière coordonnée, ce qui suppose un effort de compréhension de cette réalité.

La mise à jour de la Carte historique des groupes armés [1], document émanant du Groupe d’études des nouveaux illégalités de l’Université fédérale fluminense (UFF) [2] et de l’Institut fogo cruzado, apporte des éléments importants quant à la manière d’agir de ces groupes et de leur adaptation au contexte. Selon les données de cette enquête, le crime organisé est actuellement dans un processus de restructuration territoriale au moyen d’une violence armée croissante, qui privilégie des méthodes de « conquête » de territoire, là où auparavant prévalait la « colonisation ».

Mais le crime organisé ne s’établit n’importe où. Si l’étude indique qu’en 2024, quatre millions d’habitant·es de la ville de Rio de Janeiro étaient sous contrôle ou influence de groupes armés – ce qui équivaut à presque 35 % de la population carioca [3], il existe des disparités criantes de revenus et de composition raciale entre ces territoires sous coupe et les autres. Le crime non seulement tire profit de la pauvreté et de l’exclusion sociale mais contribue également à perpétuer ces conditions.

Dans les zones sous contrôle, le revenu moyen par habitant·e est de 1 267 réaux [4] dans la capitale et de 1 121 réais dans la Région métropolitaine de Rio de Janeiro (RMRJ), inférieur au salaire minimum national (1 518 réaux). Ailleurs, le revenu moyen atteint 3 521 réaux dans la capitale (près de trois fois plus que dans les zones sous contrôle), et 1 658 réaux dans la Région métropolitaine (près de 50 % de plus que dans les zones sous contrôle). Quant à la composition raciale, l’inégalité se répète. Les territoires sous contrôle de la Région Métropolitaine sont composés en moyenne de 69,1 % de personnes non blanches (noires, pardas [5] et autochtones) – contre 55,2 % dans les autres zones. L’étude estime qu’il s’agit d’une tendance générale récurrente quand on observe notamment la capitale, la Baixada fluminense, l’Est fluminense, ainsi que les Zones sud, centre, nord et ouest.

Ainsi, le contrôle territorial par les groupes armés doit être compris comme un facteur de l’accroissement des difficultés associées à la pauvreté et au racisme, et affectant à grande échelle des groupes historiquement déjà vulnérabilisés. « Aborder la question du contrôle territorial armé exige donc une attention spécifique, en particulier l’intégration des dimensions de revenu et de “race” pour mieux comprendre comment la construction sociale des inégalités est étroitement liée aux dynamiques de contrôle territorial », soutient l’équipe de recherche.

Différence entre contrôle et influence

L’étude met en évidence la manière dont les groupes armés agissent dans les territoires pour s’étendre et croître, en adoptant une distinction conceptuelle entre contrôle et influence.

Pour caractériser le contrôle qu’ils exercent sur les territoires et la population, il faut prêter attention à trois paramètres : quelle ponction économique possible sur les marchés qui contribuent aux revenus locaux ? Quelle capacité à intervenir ou à définir des normes de conduite sur le territoire ? Quant au troisième, c’est l’utilisation de la force pour rendre effectifs les deux paramètres précédents.

Le concept d’influence, tel que décrit par l’équipe de recherche, prend pour référence les trois mêmes paramètres définissant le concept de contrôle. Cependant, selon les zones et les populations, ces caractéristiques se déploient de manière incomplète ou irrégulière, constituant une genre de « contrôle insuffisant », exercé de manière instable dans le temps.

Cette distinction est importante parce que les impacts pour la communauté diffèrent selon qu’elle est « sous contrôle » ou « influencée » par un groupe armé. « Leur activité entrepreneuriale — violente ou non —, est la plupart du temps accompagnée de pratiques monopolistiques : la population n’a alors accès qu’à des services et marchandises plus chers, par exemple les bouteilles de gaz, ou de qualité franchement douteuse, dans le cas des transports alternatifs, explique le rapport. L’implantation physique, le contrôle social et en particulier l’utilisation de la force violent les droits civiques et politiques tels que la libre expression, le choix religieux, le droit d’association, de circulation ou de protection, parmi d’autres. La distinction entre contrôle et influence permet de saisir avec une plus grande précision la différence entre les territoires où la population souffre régulièrement de l’intégralité de ces impacts ou seulement d’une partie d’entre eux, éventuellement de manière intermittente. »

Une autre différence conceptuelle importante qui aide à comprendre la dynamique des groupes armés tient au type d’expansion du contrôle qu’ils exercent sur le territoire et la population. Elle peut s’effectuer par la colonisation ou par la conquête. La colonisation, comme l’indique le rapport, est un processus d’expansion armé intervenant dans des zones qui n’étaient auparavant pas contrôlées par un autre groupe. Ce sont en général des lieux de faible densité démographique, présentant une urbanisation récente et se trouvant la plupart du temps aux frontières des villes.

« Dans ces espaces, l’expansion des groupes armés prendrait un caractère extensif, reproduisant la logique d’occupation qui précède ou accompagne une croissance démographique, résidentielle, commerciale et urbaine (services et équipements). De cette manière, le groupe armé agit comme “agent d’organisation territoriale”, en contrôlant la vente de terrains, la construction immobilière et l’offre de services et d’équipements d’infrastructure urbaine », souligne l’équipe de recherche. En résumé, le crime organisé assume dans ces zones des fonctions étatiques, y compris celle de “planification urbaine”. Il n’est donc pas surprenant de constater les liens intimes que ces groupes en viennent souvent à entretenir avec une partie de la classe politique et de l’élite économique, en particulier dans le secteur immobilier.

La « conquête » qualifie pour sa part un mouvement d’expansion impliquant la substitution d’un groupe qui contrôlait auparavant un territoire et une population. On le constate par exemple dans des zones de forte densité démographique où l’occupation est déjà consolidée, les services et équipements déjà installés et l’activité économique plus complexe. « L’expansion, dans ce cas, est intensive. Elle s’appuie probablement sur la capacité à imposer le prélèvement de taxes illégales et informelles sur l’économie populaire, en particulier les commerces, mais aussi sur les habitant·es. Quant à sa dimension urbaine, l’imposition de l’influence ou du contrôle se fera de manière plus coercitive, par l’usage de la force armée pour installer de nouveaux leaders et monopoles économiques en lieu et place des précédents, ou bien en soumettant ces derniers à leurs propres pratiques d’extorsion et à leurs modes de fonctionnement », note le rapport.

Expansion des milices et domination des factions

Étudier leur activité en termes de colonisation et de conquête aide à différencier le modus operandi des milices et des factions ainsi que la façon dont il a changé ces dernières années. Selon le rapport, la superficie soumise à une forme de contrôle armé a augmenté de 130 % en 18 ans (entre 2007 et 2024).

En 2024, parmi les groupes armés, ce sont les milices qui se revendiquaient de la plus vaste extension territoriale sous influence ou contrôle, avec 49,4 % du total, ce qui correspond à 201 km². Mais si l’on s’en tient aux territoires « contrôlés », c’est-à-dire dominés de manière plus effective et stable, c’est la faction du Comando Vermelho [6] qui s’impose, détenant 47,5 % des zones de cette catégorie, soit environ 150 km². Cependant, entre 2007 à 2024, ce sont les groupes miliciens, parmi les organisations armées, qui ont connu la plus importante croissance, avec 315 % (103 km²) d’accroissement des territoires sous leur contrôle.

L’étude montre que la plus grande proportion de territoires et populations sous contrôle ou influence de groupes armés se situe dans la capitale fluminense, supplantant l’Est fluminense à partir de 2015. C’est lié à l’expansion des milices, hégémoniques sur la ville, principalement dans la Zone ouest — 65 % de la superficie urbaine habitée pour 2 964 400 habitant·es, soit 49 % de la population totale de la ville. Dans les Zones nord, sud et centre, la présence du Comando Vermelho est majeure. Les données de la recherche montrent cependant que le pouvoir des milices commence à diminuer après des années d’expansion sans frein, alors que le crime organisé a changé de stratégie, pratiquant désormais la conquête violente de zones déjà occupées.

On peut aussi relever une distinction importante entre la domination par les milices et par les factions, en particulier celle du Comando Vermelho, en analysant le type d’urbanisation de ces zones : des favelas, occupations illicites selon un schéma d’urbanisme précaire marquées par l’absence ou la mauvaise qualité de services publics essentiels ; ou des territoires légalement urbanisés, des « asphaltes » comme ils sont désignés en général. En 2024, 59,9 % des zones contrôlées par des milices étaient des asphaltes, tandis que 73,9 % des zones contrôlées par des factions du trafic de drogue étaient des favelas.

À partir de ces données, l’équipe de recherche a essayé d’expliquer le phénomène d’expansion des milices. « Nous pourrions soutenir l’hypothèse que leur modèle d’action politique et économique, centré sur l’exploitation de marchés légaux et illégaux de biens et services urbains, ainsi que sur la cooptation d’acteurs étatiques, est plus dépendant des politiques menées par l’État. Ainsi, ces groupes ont connu une stagnation au moment de la Commission parlementaire d’enquête “des milices” [7] (2008), puis une expansion durant les périodes de faible coercition à leur endroit, et de grands investissements dans les infrastructures de la Zone Ouest, avant un recul succédant le déclenchement d’une série d’opérations répressives par le Groupe d’action spécialisée de combat contre le crime organisé de l’État de Rio de Janeiro (Gaeco/MPRJ). Au contraire des factions, qui opèrent de façon plus ostensible : la défense agressive des territoires et populations qu’elles dominent, ainsi que leur expansion, ne sont guère affectées par les politiques répressives dirigées contre elle, réduites à des opérations policières », conclue l’équipe de recherche. Ainsi, en dépit de leur impact médiatique, les opérations comme celle dénommée « Contenção », déclenchée le 28 octobre dernier dans les complexes de Penha et de Alemão, et qui s’est soldée par 122 morts, n’affectent en rien la structure de domination des organisations criminelles.

L’étude pointe aussi une autre distinction entre les groupes miliciens et les factions, liée à la forme de contrôle et d’influence qu’elles exercent. « Du fait que l’ascendant associatif et politique dont les milices ont besoin pour asseoir leur hégémonie requiert une intensité moindre [que les pratiques de contrôle des factions], elles sont capables d’extraire des ressources de territoires et populations qu’elles ne contrôlent pas de manière effective. En cela aussi elles diffèrent des factions du trafic, qui dépendent d’un contrôle armé ostensible des territoires et des populations pour en extraire des ressources, explique l’équipe de recherche. Le modèle politique et économique des milices se montre toutefois plus vulnérable aux actions de démantèlement des réseaux clientélistes. En effet, elles s’appuient sur ces derniers et sur la politique institutionnelle pour mener les médiations permettant la mise en place de leurs affaires. Le mode “influence” présente donc l’avantage de gains d’échelle économique et politique mais aussi des vulnérabilités, car plus sensible à la conjoncture. Le contrôle, tel qu’instauré par les factions, est plus stable ; mais il a besoin de plus de temps pour se déployer car c’est une structure plus coûteuse à entretenir », pointe l’enquête.

Au vu du diagnostic de l’ample domination des organisations criminelles, l’État devra définir s’il veut réellement trouver des solutions effectives ou s’il va perpétuer un modèle, qui, comme le montre le rapport, conforte un schéma d’inégalité dans lequel les plus vulnérables sont doublement victimes : de la part des organisations criminelles, mais aussi des propres agents de l’État, dont l’action répressive, en plus d’être inefficace, cause de graves préjudices à toute la population. Les politiques publiques se doivent d’intégrer toutes leurs instances et toutes les dimensions du problème. Ne pas confondre urgence de la situation avec précipitation irresponsable : reconduire les bonnes vieilles recettes ne changera rien au résultat.

Voir en ligne : https://outraspalavras.net/cidadese...

[1Comprenant les milices, composées principalement de membres et ex-membres des forces de l’ordre et de la sécurité, ainsi que les factions, composées de criminels liés au trafic de drogue ou à d’autres activités illégales.

[2Fluminense : relatif à l’État de Rio de Janeiro (le Brésil est une fédération)

[3Relatif à la ville de Rio de Janeiro

[4Soit 177 euros, début 2026 (100 réaux valaient environ 15,8 euros)

[5Terme traduisible par métis, à large spectre anthropologique (47 % de la population brésilienne)

[6Organisation criminelle brésilienne qui se consacre principalement au trafic d’armes et de drogue

[7Menée par l’Assemblée législative de l’État de Rio de Janeiro

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