Redonner vie au Tupi, langue éliminée par le colonialisme

 | Par Século Diário, Vitor Taveira

Éducation scolaire et groupes culturels sont les stratégies utilisées pour se réapproprier le Tupi dans les communautés de Aracruz.

Traduction : Pascale Vigier pour Autres Brésils
Relecture : Marie-Hélène Bernadet

Même après l’invasion coloniale, le tupi a été la langue la plus répandue pendant des siècles au Brésil, et il a été interdit en 1758 par décret du Marquis de Pombal.
Au cours du temps, le dit Ancien Tupi, parlé par les ethnies natives, a été substitué par la langue dominante dans le pays appelée “langue générale” ou nheengatú, dérivée du tupi, qui ne sera remplacée par le portugais que plus tard comme langue officielle.

Le nheengatú est toujours parlé par quelques milliers de personnes dans les communautés, en particulier aux alentours du Rio Negro, en Amazonie. Or l’Ancien Tupi, qui a été connu au début de la colonisation en tant que langue brésilienne, est considéré être une “langue morte”, qui n’est plus parlée. Cependant, comme sa grammaire a été transcrite, elle peut être étudiée et enseignée. C’est ce que font les Tupinikim à Aracruz, au nord du Espirito Santo, pour tenter de “revitaliser” la langue d’origine de leur peuple.

Paulo Tupinikim, coordinateur de l’Articulation des Peuples et Organisations indigènes du Nord-est, Minas Gerais et Espirito Santo (Apoinme), qui a déjà exercé comme professeur de langue dans les écoles de Aracruz, explique : “Un peuple, une race ou une ethnie, se reconnaissent par leur différence, qu’il s’agisse de la manière de s’habiller, du genre de célébrations culturelles, de la religion ou de la langue. Pour nous, peuples Tupinikim qui avons été contraints de cesser de parler notre langue maternelle, revitaliser la langue tupi consolide notre identité ethnique et culturelle, c’est une façon d’être reconnus, voire même de nous reconnaître comme faisant partie d’un groupe ethnique aussi important dans la formation du Brésil”.
Les Tupinikim de Aracruz sont les derniers survivants de l’ethnie qui a été la première en contact avec les portugais à leur arrivée sur le territoire aujourd’hui appelé Brésil, bien que la langue tupi ait été partagée entre divers autres groupes ethniques du littoral brésilien.

Pédagogue et diplômé de linguistique du Musée national de l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), Jocelino Tupinikim estime que le tupi était connu parmi les communautés de Aracruz jusqu’autour des années 1960, qu’il y avait des locuteurs qu’aux années 1980. Nombre de ceux qui aujourd’hui habitent les villages se souviennent de leurs parents, grands-parents ou autres familiers qui parlaient ou chantaient dans une langue “différente”, sans même aller au-delà de la connaissance du tupi.

“Mon arrière-grand-mère a été une des dernières à le parler, mais disait qu’elle ne l’enseignerait pas parce qu’elle avait peur. Elle en était venue à ce phénomène de peur et de honte, s’était mis en tête cette idée du caboclo [1], comme façon de cacher son identité d’autochtone, qui n’était pas bien vue”, raconte l’un des quatre professeurs qui enseignent aujourd’hui le tupi dans les écoles des villages.

Jocelino explique que la disparition de la langue correspond justement à l’arrivée de projets industriels : d’abord la Cofavi entre les années 40 et 60, qui a détruit de grandes étendues de Mata Atlântica [2] pour produire du charbon végétal. Ce processus a été poursuivi avec l’arrivée de l’Aracruz Florestal et de l’Aracruz Celulose (ex-Fibria et aujourd’hui Suzano), à partir des années 1960, imposant la monoculture extensive de l’eucalyptus et l’installation de plantes industrielles.

Désert Vert : des plantations d’eucalyptus ont détruit la Mata Atlântica
© Leonardo Sá

Avec la perte de leur territoire et des conditions pour perpétuer la vie, voyant la ville et l’industrie se rapprocher, les Tupinikim sont encore plus contraints à chercher du travail en dehors du village et à trouver une alternative aux préjugés en cachant leur identité autochtone. Dès la fin des années 1970, commence néanmoins un processus d’articulation des communautés Tupinikim natives de là avec des Guarani qui étaient arrivés dix ans auparavant, à l’occasion de la lutte pour le territoire. Elle a été à l’origine d’une première auto-démarcation des terres et d’autres luttes jusqu’aux années 2000, pour garantir la reconnaissance du territoire actuel réparti entre deux ethnies à Aracruz.

Réapprentissage de la langue

Jusqu’à ce jour les Guarani parlent leur langue de naissance comme langue principale. Originaires de la même source, le tronc tupi-guarani, les langages des deux ethnies présentent une grande proximité, ce qui peut aussi être un facteur positif pour l’apprentissage du tupi dans les villages de la municipalité.

Le processus de revitalisation de l’Ancien Tupi est relativement récent. Le coup d’envoi est un séminaire sur l’éducation scolaire autochtone, quand les Tupinikim manifestent leur intérêt pour le travail sur la question linguistique. En 1999, le linguiste Eduardo Navarro, professeur à l’Université de São Paulo (USP), un des plus grands spécialistes en tupi, participe à un séminaire à Aracruz et aide à y implanter un cursus de formation de professeurs pour enseigner la langue dans les écoles. Les premières leçons ont lieu à partir de 2007 et font partie du programme avec quatre professeurs de la communauté elle-même, dont deux diplômés dans la discipline.

Enseignement du Tupi à l’école 

Le tupi est travaillé dans l’enseignement maternel, primaire, secondaire et a commencé à être enseigné cette année dans les classes terminales avec l’inauguration de la première école autochtone destinée à prendre en compte ces séries, des semaines avant les blocages dus à la pandémie du récent coronavirus.

“L’idée du travail sur la langue à l’intérieur des villages commence par la base, d’abord par le travail avec les enfants, sur l’oralité, la musicalité, en traduisant, en apprenant mot à mot”, explique Îybatã Tupã Tupinikim, une des professeurs en exercice.

Bien qu’il ne soit plus parlé, l’Ancien Tupi possède d’importants documents écrits, comme sa première grammaire, écrite par le père jésuite José de Anchieta, sanctifié aujourd’hui par l’Église Catholique, ainsi que d’autre études jusqu’à l’époque contemporaine.

À partir de là, les professeurs vont progressivement utiliser la créativité, la production collective en se joignant aux élèves et en collaborant avec d’autres organismes pour développer du matériel didactique afin de faciliter l’apprentissage et rendre l’enseignement plus intéressant pour les enfants.

L’un de ces outils, en cours d’achèvement, est le livre Îande nhe’engara îandé ranga : îandé rekobé (Nosso canto, nossa alma : nossas histórias [3] ), contenant des chansons en portugais traduites en tupi en salle de classe. “Les rencontres ont été nombreuses avant de décider de travailler à partir de musiques traditionnelles Tupinikim, celles qui racontent l’histoire du peuple. A alors débuté un travail de recherche, au cours duquel les enfants, avec les professeurs, se sont mis à explorer ces musiques auprès des anciens, et des compositeurs de la bande de congo Tupinikim”, explique Flávia Quiezza, l’une des professeurs qui s’est consacrée à la production de matériel didactique.

Selon elle, différents textes, souvent liés à des récits quotidiens, sont produits par les élèves en consultant des dictionnaires et avec l’appui des professeurs. Certains, transformés en livres artisanaux, restent disponibles dans les bibliothèques des écoles et sont utilisés pour les programmes d’enseignement dans des niveaux variés.
Les jeux de société créés par les élèves eux-mêmes ont un autre avantage. “Ces jeux travaillent en tupi différents vocabulaires, musiques, production et traduction de phrases qu’il faut faire oralement. Ce travail aide les élèves à interagir entre eux et à pratiquer à l’oral, car beaucoup sont timides et perdent un peu de leur timidité au moment du jeu”, explique Flávia.

Jeu ludique d’enseignement scolaire du Tupi

Les professeurs sont pourtant unanimes quant à l’opinion que l’école seule ne suffit pas pour la récupération linguistique. “Même si la langue fait partie du cursus scolaire, l’école toute seule ne sera pas apte à la revitaliser ou à la reconstruire, il y faut la participation de tous les intéressés, essentiellement la famille, les caciques et la communauté”, déclare Flávia Quiezza. “Si le tupi n’est pas parlé dans l’entourage familial et communautaire, il en résulte pour les élèves une plus grande difficulté à l’apprendre, car il n’est pas facile d’enseigner une langue dès lors qu’elle n’est plus parlée”.

Lire aussi l’analyse de Jackeline Lima, publié initialement dans Amazonia Real Éducation Autochtone (1/2) et Éducation Autochtone (2/2)

Les initiatives culturelles essaient petit à petit d’introduire la langue et les expressions tupi. En musique, le groupe Tupinikim de rockongo Kaymuan a dans son répertoire quelques chansons en tupi. Certaines églises évangéliques de la région chantent également des cantiques en langue vernaculaire, ou traduites, ou composées en tupi, contribuant à familiariser les adultes à cette langue qu’ils n’ont pas abordée durant leur scolarité.

Dans le village Caieiras Velhas, divers groupes liés à l’identité locale pratiquant des activités telles que congo, danse, groupe de guerriers et de femmes, s’organisent autour de la tradition et de l’identité Tupinikim et possèdent un grand espace d’expression avec la Nuit culturelle, à périodicité mensuelle.

Tiago Matheus, écrivain et cinéaste de 31 ans, est un autre passionné de la revitalisation du tupi. Né dans le village de Comboios, il s’est mis à s’intéresser à la langue après avoir suivi un cours de base. Il n’a pas pu suivre le second cours plus avancé, car les places étaient peu nombreuses, mais il a continué à étudier.

Il a aidé à enseigner les caciques locaux, qui, lors du contact avec d’autres ethnies dans des rencontres et réunions ont vu la nécessité de mieux connaître la langue. Il chante aussi et transpose des musiques en tupi. Dans ses livres et films, il utilise des expressions en tupi, comme dans Bravura et Coração, sorti quelques semaines auparavant.

De même, sous son nom en tupi T-Kauê, Tiago a pour habitude de transmettre certains des apprentissages dans la langue de son peuple sur son canal YouTube, où se trouvent ses films réalisés de manière indépendante qui cherchent à décrire la culture, l’identité et les légendes autochtones.

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Prochaines étapes

Bien qu’en peu de temps les Tupinikim aient avancé de façon importante dans le processus de revitalisation de leur langue, tous soulignent les nombreux défis à relever.

Ils ne sont pas isolés, puisque d’autres peuples autochtones du Brésil se retrouvent dans le même courant, surtout dans la région du Nordeste, l’une des régions où l’on étudie aussi l’Ancien Tupi. “À présent le grand défi est de faire en sorte que nos écoles et nos villages soient bilingues, parlent en pratique la langue tupi, cependant tous n’adhèrent pas à cette idée dans le village”, mentionne comme perspective Paulo Tupinikim, de l’Apoinme (Articulation des Peuples et Organisations indigènes du Nord-est, Minas Gerais et Espírito Santo).

Amener le tupi à être la langue de tous les jours constitue un défi en compétition avec la langue dominante, qu’on trouve partout, depuis la télévision jusqu’aux panneaux d’information. À Caieiras Velhas, on peut trouver le tupi pour le nom de l’église, le magasin de gaz et la boulangerie. Jocelino fait aussi remarquer que certaines familles ont baptisé enfants et même animaux domestiques de noms tupi, montrant leur intention de revenir à l’utilisation de la langue. Dans le groupe des archers, chaque participant reçoit un nom en tupi, de même que le congo vient travailler des musiques dans l’idiome ancestral.

Professeurs et spécialistes soulignent qu’il faut augmenter la formation de professeurs et de matériel didactique à Aracruz. Jocelino insiste sur les limitations propres au système scolaire traditionnel, qu’il faut inciter à constituer une éducation réellement libérale. Les professionnels reconnaissent que le processus scolaire est fondamental, mais nécessite aussi d’aller au-delà et de construire des politiques linguistiques plus larges permettant d’avancer sur différents points et d’inclure toutes les communautés.

Congo et musiques traditionnelles sont des moyens de servir de la langue tupi.
© Rogério Medeiros

Le panorama national semble peu favorable. Dans l’immédiat, les effets du coronavirus paralysent les actions et le gouvernement fédéral s’est montré opposé aux intérêts et aux demandes des peuples autochtones. Les universités publiques, qui ont été des partenaires importantes, souffrent aussi de la réduction des crédits.

Pour Jocelino Tupinikim, la langue peut s’avérer une arme puissante, voire même une stratégie guerrière Si aujourd’hui le tupi est considéré une langue morte, il ne serait pas exagéré de dire qu’elle a été assassinée. Les colonisateurs ont appris sans attendre le tupi, par stratégie, pour affirmer le processus de conquête. Et de même ensuite, pour cette raison, Pombal a interdit que l’idiome local soit parlé.

Le professeur et activiste pense que, dans la conjoncture politique actuelle, il est difficile pour les peuples traditionnels de parler une langue à soi, que seul son groupe comprenne. Cependant il peut aussi être un outil stratégique dans les processus de lutte qui peuvent encore survenir pour les Tupinikim.

À lire aussi : Brésil les peuples autochtones en résistance

Le hip-hop en langue guarani de Wera MC

Voir en ligne : Século Diário : A luta dos Tupinikim por revitalizar uma língua morta pelo colonialismo

Livre artisanal bilingue fabriqué par des étudiants de Aracruz
© Flávia Quiezza

[1Le caboclo est un métis d’indien et de blanc.

[2La Mata Atlântica est une forêt riche en espèces végétales et animales située le long de la côte atlantique, allant de l’Argentine à l’Amazonie, aujourd’hui détruite en grande partie.

[3« Notre chant, notre âme : nos histoires  »

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