Recencement 2022 au Brésil : Bolsonaro pourrait gommer des milliers d’autochtones L’IBGE devra expliquer comment il comptera toutes les populations autochtones.

 | Par Sumaúma, Talita BEDINELLI

L’Institut brésilien de géographie et de statistiques -IBGE- n’arrive pas à obtenir les hélicoptères nécessaires au recensement d’une partie des Terres indigènes (TI) dans trois Etats fédérés, dont celle des Yanomami, ce qui pourrait provoquer une rupture statistique et empêcher la mise en place de politiques publiques cohérentes pour la prochaine décennie.

Ce texte rassemble les deux articles de Talita Bedinelli pour Sumaúma
Traduction : Du DUFFLES pour Autres Brésils
Relecture : Luc ALDON

Autres Brésils propose une traduction par semaine, choisie par l’équipe éditoriale de Sumaúma. Pour mieux connaître Sumaúma voir en fin d’article

Des populations autochtones de trois ethnies différentes risquent d’être gommées des statistiques brésiliennes lors du prochain recensement. Elles vivent dans des zones seulement accessibles par hélicoptère. Et, à la veille de la clôture de la collecte des données, les hélicoptères nécessaires n’ont toujours pas été affrétés, ce qui va empêcher le travail des recenseurs et compromettre la connaissance exacte du nombre de personnes autochtones vivant dans le pays, de leur état de santé et de leur niveau de vulnérabilité. Il s’agit de la plus récente violation à l’encontre des peuples originaires, délaissés au long des quatre dernières années du gouvernement Bolsonaro.

L’un des groupes touchés est celui des Yanomami, peuple dont le territoire (dans les États d’Amazonas et de Roraima) a été envahi par l’exploitation minière illégale ces dernières années. Cela a entraîné une augmentation des maladies, de la violence, de la faim et, par conséquent, de la mortalité. Il existe même des endroits où des équipes sanitaires, qui recueillaient certaines données statistiques, ont été expulsées par des criminels, comme l’a révélé SUMAÚMA en septembre. Tant les équipes médicales que les associations travaillant dans la région affirment, qu’en raison du scénario de violence, les chiffres actuels ne correspondent plus à la réalité. Si le recensement n’est pas achevé, le peuple Yanomami subira une deuxième rupture statistique. La TI Yanomami abrite également les Ye’kwana, qui seront également touchés. La TI Wajãpi qui a également été envahie par des mineurs et des chasseurs illégaux dans l’Amapá, est aussi touchée. [1] On estime qu’au total ce sont 15 000 autochtones, de ces trois groupes ethniques, qui ne seront pas comptabilisés.

Sans les données complètes du recensement, il ne sera pas possible de comparer les informations avec celles recueillies en 2010, année des dernières statistiques générales de l’IBGE, afin de savoir ce qui est arrivé à cette population au cours de la dernière décennie et de connaître l’impact exact des activités criminelles. On ne saura pas combien d’individus sont morts et sont nés, combien ont quitté les villages, quelle richesse culturelle a été perdue et si le mercure utilisé par les mines et dans la pollution des rivières a pu créer un problème de santé publique [2]. Le questionnaire appliqué à la population autochtone comporte 76 questions relatives aux caractéristiques des domiciles, au foyer parental, à la religion, au handicap, à l’autisme, à la migration pour études ou travail, à l’éducation, aux revenus et à la mortalité.

Ce défaut de collecte de données constitue une violation manifeste des droits des peuples autochtones, comme l’IBGE lui-même l’a reconnu dans un document auquel SUMAÚMA a eu accès. "L’omission de collecte dans ces zones en raison de l’impossibilité de transport impliquerait de soumettre les autochtones à l’invisibilité statistique pour une autre décennie, puisque les territoires autochtones ne font pas partie de l’échantillon des enquêtes statistiques continues [comme le PNAD -Enquête nationale continue auprès d’un échantillon de ménages, par exemple]", a déclaré l’organisme dans une note technique conjointe de la Direction des enquêtes, de la Direction des géosciences et de la Coordination générale des opérations de recensement, du 30 novembre. "Cela entraînerait des obstacles majeurs pour la promotion des droits qui constituent l’épine dorsale de l’État social brésilien [3] et contrecarrerait les objectifs constitutionnels de développement socio-économique et de réduction des inégalités sociales", poursuit l’organisme. Le recensement est la seule enquête qui fournit des statistiques officielles sur les populations autochtones brésiliennes depuis 1991. Selon les données du recensement de 2010, le Brésil comptait 896 900 autochtones appartenant à 305 groupes ethniques parlant 274 langues différentes.

L’imbroglio concernant la location des hélicoptères traîne depuis le début de l’année. L’IBGE indique dans un document avoir essayé d’obtenir de l’aide de la Fondation nationale de l’Indien (FUNAI), du Secrétariat spécial pour la santé autochtone (SESAI), qui ont des contrats avec des compagnies de taxi aérien dans ces régions, et de l’Armée, qui dispose d’avions et patrouille dans les zones frontalières.

L’IBGE a épuisé toutes les possibilités pour obtenir un soutien logistique de la part d’autres organismes qui ont l’expertise nécessaire", a déclaré cette institution dans un autre document, envoyé au Bureau du procureur général de l’Union (AGU), dans lequel il demandait un avis sur la possibilité d’engager en urgence, c’est-à-dire sans appel d’offres, les heures de vol nécessaires pour compléter la collecte.

La demande d’aide faite à l’Armée en mai 2022 a été refusée. Le même mois, l’IBGE a consulté le SESAI sur la possibilité pour cet organisme de santé de fournir des heures de vol pour effectuer le recensement. Selon le document de l’IBGE, cela a été fermement refusé deux mois plus tard. Parallèlement, en juin, la même demande d’aide a été faite à la FUNAI qui a répondu le mois suivant ne pas disposer de contrat permettant de fournir les heures de vol d’hélicoptère nécessaires en totalité mais pouvoir participer pour partie. Devant ces différents refus et compte tenu du délai trop court pour passer des appels d’offre, l’IBGE a ouvert un processus d’embauche de taxis aériens par achat direct. Ce processus s’est déroulé entre septembre et novembre. Le 28 novembre, l’AGU a émis un avis défavorable.

Le recensement 2022 a commencé en août et devrait s’achever en décembre. Lors du précédent, en 2010, l’IBGE a bénéficié du soutien de la Fondation nationale pour la santé (FUNASA), qui a mis à disposition des moyens aériens et un soutien logistique en TI Yanomami et en TI Raposa Serra do Sol, assurant le recensement d’un total de 43 722 personnes dans ces zones. Pour réaliser le recensement dans les territoires autochtones, l’IBGE a estimé qu’il fallait environ mille heures de vol, réparties sur 11 des 34 DSEI (Districts spéciaux pour la santé des autochtones).

La plupart de ces sites sont accessibles par avion monomoteur pour un total de 692 heures de vol, fournies par la FUNAI. Les autres sites ne sont accessibles que par hélicoptère. La FUNAI n’a pu accorder qu’une partie de ces heures de vol, en territoire Kayapó, dans le Pará, déclarant ne pas disposer de contrat de ce type pour les territoires Yanomami et Wajãpi.

Réunion au village Demini, TI Yanomami, août de cette année / Photo : Pablo Albarenga.

En TI Yanomami, dans la partie située en Amazonie, la plupart des recensements ont été effectués par voie fluviale et le restant par avion. Ainsi, 84,4 % des secteurs de recensement ont déjà été visités. Les 15,6% des secteurs manquants dépendent d’un accès par avion (4 secteurs) et par hélicoptère (4 autres secteurs). En TI Yanomami, dans la partie située à Roraima, il y a moins de zones accessibles par voie fluviale ou terrestre et seulement 32,8% des secteurs ont été réalisés. La note technique de l’IBGE indique que sur les 229 secteurs manquants, 175 nécessitent un recours à l’hélicoptère.

En TI Wajãpi, dans l’Amapá, le recensement, commencé dans les communautés accessibles par voies fluviale et terrestre, a atteint 74% au 24 octobre. A cette date, les travaux ont été interrompus, suspendus à la disponibilité des hélicoptères. Dans cette TI, 175 domiciles ont été enregistrés, comptant 1 165 personnes (moyenne de 6 habitants par domicile). L’estimation de l’IBGE était d’atteindre 281 domiciles.

Outre le fait qu’il s’agit d’une importante radiographie de la population brésilienne, le recensement sert de référence pour l’estimation de la population au cours de la décennie suivante, pour la distribution des ressources publiques du gouvernement fédéral aux États et aux municipalités en fonction du nombre d’habitants et, dans le cas des populations autochtones, il constitue la principale source de données de la FUNAI et de la SESAi pour la planification des politiques publiques. Les statistiques sont collectées tous les 10 ans - cela aurait dû avoir lieu en 2020, mais a été retardé de 2 ans en raison de problèmes budgétaires, d’abord, et de la pandémie, ensuite. Le document des directions de l’IBGE souligne que "si le recensement démographique de 2022 ne garantit pas la couverture de toutes les TI et, à l’intérieur de celles-ci, de tous les villages ou communautés (...) [il y aura] des impacts sur l’exécution et le suivi de la Politique nationale de soins de santé pour les peuples autochtones, de la Politique nationale de gestion des TI et de la Politique nationale d’éducation scolaire autochtone".

Par l’intermédiaire de son attaché de presse, l’IBGE a déclaré que les possibilités de partenariat pour obtenir les heures de vol nécessaires à la réalisation du recensement ne sont pas encore épuisées. Mais une source travaillant dans la coordination du recensement a déclaré à SUMAÚMA que, vu le temps qui reste, en raison de la complexité opérationnelle du travail dans les zones éloignées, il ne sera guère possible d’inclure les données manquantes dans les statistiques générales sans la mise en place au niveau nationale d’un groupe de travail spécifique. La situation est aggravée par la démobilisation des équipes de travail en décembre et l’absence de prévisions budgétaires pour les activités en 2023. Interrogés sur les raisons de leur refus d’aider à mener le recensement, l’Armée et le SESAI n’ont pas répondu jusqu’à la publication de ce reportage.

Suite au reportage de Sumaúma

Le Défenseur public de l’Union [4] a donné à l’IBGE un délai de cinq jours pour expliquer les mesures qui seront prises afin de garantir que tous les Brésiliens autochtones soient comptabilisés lors du recensement de 2022. SUMAÚMA a révélé la semaine dernière que les populations de 3 groupes ethniques pourraient être gommées des statistiques parce que cet organisme gouvernemental n’a pas été en mesure d’obtenir les hélicoptères nécessaires pour atteindre les zones difficiles d’accès où elles vivent. Le fait de ne pas inclure toutes les populations autochtones dans le recensement pourrait avoir un impact majeur sur les politiques de santé publique et d’éducation qui leur sont destinées.

Dans un document daté du 7 décembre, le DPU, qui compte parmi ses attributions la défense juridique des peuples originaires, a recommandé à l’IBGE de procéder "de toute urgence" à la sous-traitance d’un service de taxi aérien adéquat pour assurer le transport de son équipe et rendre possible le recensement de toutes les communautés autochtones des peuples Yanomami et Wajãpi, qui sont les deux communautés concernées. La TI Yanomami abrite également les Ye’kwana, un autre groupe ethnique dont le décompte demeure incomplet. L’IBGE estime que 15 000 autochtones des trois groupes ethniques risquent de ne pas apparaître dans les statistiques. La recommandation du DPU est une première étape avant d’engager une action en justice. L’IBGE doit présenter son plan d’action, avec les documents justificatifs, pour le 12 décembre.

La difficulté de louer les hélicoptères a commencé au début de cette année. Dans un document obtenu par SUMAÚMA, l’IBGE indique qu’il a essayé d’obtenir de l’aide de la Fondation nationale de l’Indien (FUNAI), du Secrétariat spécial pour la santé autochtone (SESAI), qui ont des contrats avec des compagnies de taxi aérien dans ces régions, et de l’Armée, qui possède des avions et patrouille dans ces zones frontalières. L’Armée et le SESAI ont refusé toute aide. La FUNAI a réussi à fournir une partie des heures de vol nécessaires, mais pas toutes. L’IBGE a ensuite ouvert un processus d’embauche de taxis aériens par la modalité d’achat direct, car il n’y aurait plus assez de temps pour faire un appel d’offres, selon cet organisme. Cette démarche s’est déroulée entre septembre et novembre. Le 28 novembre, le Bureau du procureur général de l’Union (AGU) a émis un avis défavorable et a recommandé qu’un groupe de travail gouvernemental soit chargé de la collecte des données.

Jusqu’à présent, cependant, l’IBGE n’a pas répondu à la question de savoir comment cette tâche sera menée à bien. La collecte du recensement de 2022 a commencé en août et devrait s’achever en décembre.

Le territoire Yanomami (dans les États d’Amazonas et de Roraima) et le territoire Wajãpi (dans l’État d’Amapá) sont des zones qui ont été envahies par des orpailleurs ces dernières années. Cela a entraîné une augmentation des différentes formes de violence, des maladies et, par conséquent, une augmentation de la mortalité. Sans les données complètes du recensement, il ne sera pas possible de faire une comparaison avec les informations recueillies en 2010, année des dernières statistiques générales de l’IBGE. Il ne sera donc pas possible de savoir ce qui est arrivé à ces populations au cours de la dernière décennie et quel est l’impact exact des activités criminelles. On ne saura pas combien d’individus sont morts et sont nés, combien ont quitté les villages, quelle richesse culturelle a été perdue et si le mercure utilisé par l’orpaillage et qui pollue les rivières a pu créer un problème de santé publique.

L’absence de collecte de données constitue une violation manifeste des droits des peuples autochtones, comme le reconnaît l’IBGE lui-même dans un document auquel SUMAÚMA a eu accès. "Si le recensement démographique de 2022 ne garantit pas la couverture de toutes les terres autochtones et, à l’intérieur de celles-ci, de tous les villages ou communautés (...), il y aura des répercussions sur l’exécution et le suivi de la Politique nationale de santé des peuples autochtones, de la Politique nationale de gestion des terres autochtones et de la Politique nationale d’éducation scolaire autochtone", souligne le document signé par la Direction des enquêtes, la Direction des géosciences et la Coordination générale des opérations de recensement de cet organisme, le 30 novembre.

Sollicité par ce reportage, l’IBGE a déclaré qu’il cherchait des alternatives légales pour recenser la population autochtone. "L’IBGE reste déterminé à mener à bien et à honorer la mission du recensement. Le fait de ne pas recenser une partie des peuples autochtones n’a jamais été envisagé", souligne cet organisme par courriel. Selon leurs informations, sur les 632 Terres autochtones ( TI ) du Brésil, la collecte des données du recensement a été effectuée, jusqu’au 1er décembre, dans 605 (95,73 %). Dans 382 d’entre elles, le travail est complètement terminé et dans 223 (35,28%), il est en cours, avec des données partiellement vérifiées. Dans 27 TI, la collecte des données n’avait pas encore commencé.

Voir en ligne : Exclusivo : governo Bolsonaro pode apagar milhares de indígenas do Censo 2022

Couverture : Réunion au village Demini, TI Yanomami, août de cette année / Photo : Pablo Albarenga.

[1Les données du rapport « Cicatrices dans la forêt – Évolution de l’exploitation minière illégale en Terre Indigène Yanomami (TIY) en 2020 » réalisé par Hutukara Associação Yanomami (HAY) et l’Associação Wanasseduume Ye’kwana (Seduume) dénoncent comment l’activité illégale prolifère dans le territoire, des foyers croissants d’envahisseurs remontant les rivières, ouvrant de nouvelles voies d’accès vers l’intérieur de la forêt. Pour plus de contexte en français sur la TI Wajãpi

[2Lire le reportage de Sumaúma, Les mères Munduruku qui allaitent peuvent empoisonner leurs enfants avec du mercure. https://sumauma.com/ao-amamentar-maes-munduruku-podem-envenenar-seus-filhos-com-mercurio/ publication en portugais.

[3Organisation politique et économique qui place l’État comme agent de la promotion sociale et organisateur de l’économie. L’État social est chargé de garantir des services publics et une protection à la population.

[4NdT : Le Défenseur public de l’Union (DPU) est une institution indépendante, essentielle à la fonction juridictionnelle de l’État, chargée du conseil juridique et de la défense des personnes démunies, à tous les niveaux, devant le pouvoir judiciaire de l’Union (justice fédérale, justice électorale, justice du travail et justice militaire).

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