Quand tu ne règles pas tes comptes avec l’histoire, elle revient te hanter

, par Andrea Dip

Traduction : Jean SAINT-DIZIER pour Autres brésils
Relecture : Marie-Hélène BERNADET


Photo : Caio Castor/Agência Pública

Interviewé par l’agência Pública, le philosophe Vladimir Safatle voit un lien direct entre le succès de Bolsonaro au premier tour et la dictature "qui n’est toujours pas finie"

Selon le résultat des élections présidentielles, le Brésil peut entrer dans une “nuit sans fin”. Tel est le point de vue défendu par le philosophe Vladimir Safatle, membre du corps professoral de l’Université de São Paulo. D’après lui, il y a un coup d’état militaire en marche dans le pays, avec des caractéristiques qui lui sont propres, mais qui peut éclater au grand jour à n’importe quel moment : “Le Brésil va vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête durant les prochains mois et les prochaines années, [le coup d’état] peut arriver à tout moment”. Interviewé par l’Agência Pública, le philosophe évoque le naufrage du PSDB pendant ces élections, la nécessité latente d’une rupture politique de la part d’une partie de la population, l’ascension du fascisme dans le monde, et le spectre d’une dictature militaire dissimulée dans les bas-fonds des structures du pouvoir : “Le Brésil est la preuve la plus irréfutable que quand tu ne règles pas tes comptes avec l’histoire, elle revient te hanter”.

Agência Pública – Quelle est votre analyse du premier tour ? Les résultats vous ont-ils surpris ? Et l’on ne parle pas que des 46% de Bolsonaro mais aussi de la composition de la Chambre des députés et du sénat ? Le PSL [1] obtient 52 députés...

Vladimir Safatle – Je crois que la grande surprise éclate après les manifestations de samedi dernier [2], c’est à ce moment-là qu’il [Bolsonaro] entame une très forte ascension. Et il était clair que cette distanciation de l’extrême droite par rapport à la droite traditionnelle ferait exploser la droite toute entière. Le MDB [3] et le PSDB [4] sont devenus des partis moyens. Le MDB et le DEM [5], qui formaient la base de la droite brésilienne, ont brutalement perdu leur raison d’être. Même si – et c’est ce qui est drôle dans ce processus électoral -, du point de vue du nombre de voix à la Chambre des députés, les partis de gauche n’ont pas eu de si mauvais résultats. Le PT a conservé son groupe parlementaire et le Psol [6] l’a quasiment doublé, le PCB [7] et le PDT [8] ont agrandi les leurs, une scission a donc bien eu lieu. C’est le renforcement d’une extrême droite qui n’avait aucune représentation, si ce n’est caricaturale, au Congrès. Mais il est évident que cette campagne fut une totale anti-campagne, organisée dans le but de faire imploser les espaces publics de débats. Du point de vue des garanties qu’offrait la démocratie libérale, d’un certain respect des règles du jeu démocratique, tout cela est fini. Toute la campagne s’est focalisée sur un candidat qui, à peine celle-ci effectivement commencée, disparait, parce qu’il prend un coup de couteau et en profite pour ne pas se montrer pendant un mois au point de faire ce qu’il a fait lors du dernier débat : il ne s’y rend pas et fait une interview à part pour bien montrer tout son dédain pour l’espace de débat. L’organisation de la campagne à base de fake news fut une autre caractéristique. Ce fut une campagne digne d’un Goebbels des tropiques. Quant aux manifestations [#elenão [9], il nous a fallu des jours pour comprendre ce qui était en train de se passer. Parce que ce n’est pas possible : une manifestation populaire si forte, beaucoup de gens dans la rue, que le monde entier a vu sauf les médias brésiliens, et il continue à monter dans les sondages ! Alors ces explications farfelues ont commencé ‘ah mais ce mouvement des féministes a déclenché une très forte réaction’ comme s’ils culpabilisaient le mouvement féministe pour le simple fait d’avoir pris la tête d’un processus de révolte et de résistance. Un truc complètement insensé. Mais alors ce qui était en train de se passer a commencé à devenir plus clair. Le Brésil est sur le chemin d’une logique d’extrême droite internationale dans laquelle on n’opère plus au grand jour, mais dans l’espace obscur, virtuel, utilisant les données de la Cambridge Analytica, comme ils ont faits, pour envoyer des messages de façon très ciblée, mettant ces vidéos en ligne... J’ai vu ces vidéos où ils mêlent des images de manifestations à des images de femmes profanant des symboles religieux, des images conçues pour choquer la classe moyenne brésilienne. C’est sûr, la gauche n’était pas préparée a ça, personne ne l’était. C’était la logique d’un autre type de campagne que l’on avait jamais vu auparavant. Et une campagne menée au mépris du choc qu’elle a provoqué dans l’espace public.

Agência Pública – Vous avez affirmé en d’autres occasions que nous étions en train de vivre un coup d’état militaire et que nous n’aurions pas d’élections. Pouvez-vous nous en dire plus à ce propos ?

Vladimir Safatle – Quand l’impeachment était devenu inévitable et que l’on disait ‘t’as vu, il va y avoir l’impeachment, le gouvernement va tomber’, de nombreux secteurs de gauches répondaient : ‘non, notre démocratie est solide, résistante, le PSDB n’entrera pas dans cette aventure’, ça ne sera pas la première fois qu’ils prennent leurs désirs pour la réalité. Maintenant, l’idée du coup d’état en marche : le Brésil va vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête pendant les prochains mois, et les prochaines années, [le coup d’état] peut arriver à n’importe quel moment. C’est [Bolsonaro] quelqu’un qui, s’il est élu, est capable de se retourner contre le congrès à la première difficulté, la probabilité d’un coup d’état à ce moment-là est énorme. Il l’a déjà dit, personne ne peut dire qu’il ne dit pas ce qu’il pense, tout est parfaitement clair. La première chose qu’il dit lorsqu’il se qualifie pour le second tour, est : ‘nous allons en finir avec ces activismes’. Il promet l’union nationale et promet d’en finir avec les activismes. Ça ressemble à un contradiction mais ça n’en est pas une ; il va créer une union nationale basée sur le cadavre de tous les activistes, de ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. Ce n’est pas une union nationale c’est une brutalité sociale, de celle qui n’avait cours que sous la dictature. On sait qu’on va avoir un gouvernement qui, en vérité, est un gouvernement issu de secteurs des Forces Armées associées au fondamentalisme évangélique, ce qui donne le pire des scénarios possibles. Un gouvernement militaire théocratique fait pour mettre en place un programme ultra-néo-libéral. De paupérisation extrême, d’accumulation des conflits sociaux, de précarisation et de vulnérabilisation absolue, d’abandon des secteurs les plus vulnérables de la société autrement dit, une bombe qui n’est pas une bombe à retardement, c’est une bombe déjà armée qui peut exploser à n’importe quel moment. À la première révolte qui se présentera, on peut avoir une situation de brutalité sociale qui peut tout à fait mener à un état d’exception.

Agência Pública – Nous voyons, pour la première fois depuis l’ouverture [10], les militaires se rapprocher de la présidence. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Vladimir Safatle – Je crois qu’au fond nous sommes en train de revenir à l’horizon de 1964 [11] parce que nous n’avons pas réussi à en finir avec la dictature. La dictature s’est adaptée à un horizon de démocratie formelle, mais dans les sous-sols, elle était bien là, présente et en pleine forme. Les polices [12] n’ont jamais cessé d’être des polices militaires, les tortionnaires sont restés dans les polices, les Forces Armées sont restées inchangées, aucun tortionnaire n’a été incarcéré ni même inquiété, les secteurs fascistes de la société n’ont pas été contraints de faire leur mea-culpa pour le soutien qu’ils avaient accordé [à la dictature], et les groupes politiques liés à cette période ont aussi été préservés. Bien sûr que c’était une bombe à retardement qui pouvait exploser à n’importe quel moment. Que le pacte de la Nova República montre des signes de faiblesse et d’épuisement, et tout cela reviendrait. Le Brésil est la preuve vivante que quand on ne règle pas ses comptes avec l’histoire, l’histoire revient nous hanter. Et elle hante le Brésil plus que dans aucun autre pays de l’Amérique Latine. Une situation dans laquelle nos libertés vont être complètement anéanties. La gauche a eu l’opportunité évidente de rayer de la scène politique brésilienne tous ceux qui d’une quelconque manière étaient des enfants de la dictature. Le gouvernement de Lula pouvait s’enorgueillir de 84% d’approbation. Plus jamais, dans l’histoire de ce pays, quelqu’un ne parviendra à réitérer cette performance de 84%. Et pourtant, rien n’a été fait. Nous en payons maintenant le prix.

Agência Pública – Vous aviez déjà évoqué cette possible disparition du PSDB, qui vient de se concrétiser, mettant cela en relation avec une déplacement de la droite vers l’extrême droite. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Vladimir Safatle – La droite brésilienne, à cause du poids de la dictature, ne pouvait apparaître au grand jour qu’à l’intérieur d’une coalition dans laquelle l’administrateur était un un acteur transformiste du PSDB. Le PSDB n’était pas issu de groupes liés à la dictature. Composé de secteurs socio-libéraux, socio-démocrates, ils avaient progressivement occupé cette nouvelle fonction, mais n’étaient pas viscéralement lié au programme conservateur. À tel point, qu’ils étaient plutôt conservateurs en économie et libéraux dans les coutumes. Mais arrive la polarisation, et voilà aujourd’hui presque dix ans que l’on voit bien la politique mondiale s’orienter vers les extrêmes. Le problème est très simple : les gens se sont rendus compte que le centre est incapable de transformations alors ils s’orientent vers les extrêmes. Et cela fait des années que l’on dit ‘attention, le problème n’est pas dans le fait qu’il y ait une extrême droite, [le problème] est qu’il n’y a pas d’extrême gauche pour la contrebalancer’. Dans ce processus, un parti comme le PSDB perd de sa raison d’être. Mais le fait est que le Brésil va subir une catastrophe économique. Un plan d’ajustement hyper-néolibéral va être imposé et il va porter préjudice à toutes les couches populaires qui étaient parvenues à une certaine ascension. La carte verte et jaune [13], par exemple, met fin au FGTS [14], au 13è mois et aux vacances. Les gens n’auront plus d’argent à dépenser. Le marché intérieur va s’effondrer ainsi que le marché extérieur. Il y aura un peu d’argent parce que toutes les entreprises publiques seront privatisées, mais cet argent ne sera pas utilisé pour combattre les inégalités, il sera directement déposé dans les mains du marché financier parce que la dette publique leur appartient. Mais bon, on va pouvoir payer 20% de la dette publique, il n’y aura plus rien à vendre, alors on va devoir négocier le reste de cette dette publique. Et pire, l’État n’aura plus aucune capacité de soutien à l’ascension sociale. En somme, l’État sera brutalement paupérisé. Si ces chefs d’entreprises disposaient d’un minimum d’intelligence ils ne se suicideraient pas de cette façon-là ; le mieux qu’ils vont réussir à faire c’est de récupérer leur mise et partir vivre à Miami parce qu’ici, ça va devenir insupportable.

Agência Pública – L’idée circule que les électeurs de Bolsonaro votent pour lui à cause d’une espèce de manque de clairvoyance, une manipulation, une impossibilité de voir ses contradictions ou ses véritables objectifs. Vous y croyez ? Vous pensez que les électeurs de Bolsonaro sont en train d’être trompés ?

Vladimir Safatle – Il y a dans leurs rangs, quelques 20% qui étaient [déjà] avec lui avant cette subite ascension et qui forme l’électorat proto-fasciste. Que l’on voit se manifester avec la violence, l’agressivité dont ils font preuve. Aujourd’hui [le 8 octobre] une personne a été assassinée pour avoir pris la défense de l’autre candidat, alors imaginez ce qui va se passer quand ils seront au pouvoir. Alors oui, il y a effectivement une branche fasciste et, s’il y a une personne aujourd’hui en ce monde qui peut être analytiquement classer comme fasciste, c’est bien monsieur Jaïr Bolsonaro. Il n’y a aucun autre homme politique au monde – peut-être le président des Philippines, Rodrigo Duterte – qui puisse avoir un discours habituellement classé comme fasciste. Toutes les caractéristiques sont là : le culte de la violence, un individu dont le signe de ralliement de la campagne est une arme brandie ; un culte du nationalisme paranoïaque dans un pays comme le Brésil, fondé sur le génocide indigène, le génocide noir, je veux dire, être nationaliste au Brésil c’est vraiment montrer sa carte d’identité. C’est un mépris explicite envers des groupes vulnérables de la société, comme ce fut un jour, le cas des juifs, des femmes et de la population LGBT. Ces trois éléments sont fondamentaux dans la classification de tout discours fasciste. Sans parler d’une référence continuelle à un univers religieux complètement clownesque, formé de pasteurs de la pire espèce, dotés de casiers judiciaires déjà bien remplis, et du caractère de rationalité cynique sur tout cela. Il est capable de dire tout ce qu’il dit et, comme il l’a fait récemment, d’ajouter : ‘ne prenez pas autant ce que je dis au sérieux, je suis un comédien’. Enjôleur, lorsqu’il analyse le fascisme, il dit que le point crucial de l’adhésion au fascisme c’est qu’en réalité, personne ne croyait en ce qui était annoncé. On ironise la violence pendant qu’on trucide tout le monde. Parce que s’il fallait assumer une éthique de la conviction, personne ne le supporterait. Ce côté comique est constitutif de tout discours autoritaire. On peut le percevoir aujourd’hui chez Berlusconi, Trump, Sarkozy, et, maintenant, Bolsonaro. Cela est loin d’être quelque chose qui humanise, cela montre simplement le caractère autoritaire du pouvoir. Alors, oui, on a bien une partie de la population qui est fasciste et qui doit être reconnue comme telle. Et on a une autre partie, peut-être la moitié, qui les a rejoint parce qu’elle souhaite une rupture et qu’elle est prête à payer le prix qu’il faut pour cette rupture. C’est là que se situe le caractère dramatique, là qu’est le problème. Permettre que ces personnes qui souhaitaient la rupture, qui tenaient ce discours anti-institutionnel, s’en aillent vers la droite.

Agência Pública – Alors vous pensez qu’il est un peu en train d’arriver ce que vous avez dit qu’il s’était passé em 2013, c’est-à-dire que dans une période assez compliquée la gauche ne s’est pas radicalisée mais c’est la droite qui a opéré cette radicalisation ?

Vladimir Safatle – Depuis le 18 Brumaire de Louis Bonaparte de Marx [15] on sait que toute révolte populaire engendre une figure politique émergente capable d’être un moteur de changements sociaux et un individu réactif. Ça a toujours été comme ça. Il n’y a pas de révolution populaire qui n’offre une possibilité de transformation et un retour en arrière. 2013 fut le seul épisode dans l’histoire brésilienne où la population a montré toute son énergie négative contre le pouvoir. Il y a eu des moments où la population à Brasilia est allée jusque devant le Congrès, à la limite de tout casser, la police repoussait les gens de côté et elles mettaient le feu au Palais de l’Itamaraty [16]. Et voyez comme c’est marrant, c’est après ça qu’ont commencé à surgir des discours sur l’ordre. Pourquoi ? Parce qu’ils voulaient de l’ordre ou parce qu’il y a eu une partie de la population qui a pris peur de cette révolte populaire ? On a commencé à demander de l’ordre, il manque une poigne de fer, une main ferme et voilà le retour de tous ces fantômes qui hantent la société brésilienne depuis sa création. Dans ce cas de figure, la gauche aurait pu donner une autre réponse à la population, montrer qu’il existe une autre option pour ce refus radical du pouvoir, qui est celle de prendre le pouvoir pour soi-même. Il ne s’agit pas de remettre le pouvoir dans les mains de quelqu’un “d’honnête”, “correct” et “fort”.

Agência Pública – Qui “va en finir avec tout ça”…

Vladimir Safatle – Qui va en finir avec tout ça, exactement. Et qui normalement, va aussi en finir avec toi, ça se termine toujours ainsi. Mais, transférer le pouvoir à la souveraineté populaire, la gauche n’a pas été capable de le faire. La gauche, avec sa pathologie directiviste, n’a pas été capable de comprendre la nécessité de faire ça. Vous ne voulez plus être représentés ? D’accord, on peut proposer un genre de démocratie plus directe et plus proche. Mais ça n’est jamais apparu dans le discours de la gauche au Brésil.

Agência Pública – Quel est le rôle de la gauche maintenant et par la suite ?

Vladimir Safatle – Bon, d’abord gagner les élections. Ils ont 20 jours pour gagner, ce n’est pas une mission impossible, le sentiment de rejet contre Bolsonaro est énorme et ne semble pas vouloir baisser et la gauche a déjà démontré en certaine occasions au cours de ces derniers jours qu’elle pouvait disposer d’une majorité au second tour. Cela implique évidemment un type de mobilisation et un travail dont on a perdu l’habitude. Reprendre les choses à la base, aller dans les rues dialoguer avec les gens, au lieu de se battre avec sa tante sur sur Facebook. Et si on perd, que l’on perde de très peu, ça on à les conditions de le garantir. Que l’on arrive à un score de 48 à 52%, ça sera très important parce que cela permettra un groupe de résistance beaucoup plus fort. Assurer au minimum une défaite avec le plus petit écart possible, ce qui est la tendance naturelle. Et ce sera très important parce que leur violence va se déchainer immédiatement, dès le premier jour. Trump a déjà montré qu’il ne fallait pas s’attendre à un gouvernement de conciliation. Tout le monde disait ‘il a fait la fanfaron mais après il va s’adoucir, ça ira mieux’ et ça a été bien pire que ce qu’il avait dit. Donc cela va être pire que ces fanfaronnades. Et pouvoir disposer de la moitié de la population brésilienne mobilisée et vigilante sera fondamental pour survivre.

Agência Pública – Vous dites que la politique est avant tout une histoire d’affect. Qu’est-ce que cela signifie ? Et qu’est-ce que cela a à voir avec la période actuelle ?

Vladimir Safatle – J’ai développé ça dans un livre qui parlait, au fond, de la situation brésilienne. Il y avait à l’époque une discussion sur le fait que la politique était imprégnée de haine et j’essayais de répondre : écoutez, eux aussi pensent qu’on est imprégnés de haine, ça commence comme ça. Alors quelque chose comme ‘mais ils sont irrationnels’ est une mauvaise description. La question était de savoir quel type d’affect les fait bouger et engendre des manières de vivre. Parce que l’affrontement qui oppose les deux camps est bien celui des styles de vie, cela est très clair. Pas seulement sur des programmes économiques, ni sur des questions liés à la sécurité, mais sur des manières de vivre. Il y a des groupes pour qui notre manière de vivre est une insulte. À tel point qu’ils mêlent des questions liées à la sexualité, à des façons de travailler, à des modèles de société, à l’accueil ou non de réfugiés, et tout un style de vie sociale qui est remis en question. Mais cela signifie que ces vies sociales sont supportées par certains affects et il est évident qu’un élément décisif pour une personne telle que Bolsonaro est la peur comme émotion politique centrale. Ce n’est pas quelqu’un qui va vous promettre des lendemains qui chantent, un avenir plus prospère, plus libre. Non. C’est plus quelque chose du style “je serai en sécurité” et “il n’y aura plus de corrompus” qui sont deux idées complètements ambigües. Quelqu’un comme lui ne peut pas garantir une société moins corrompue parce que la corruption vient toujours accompagnée de l’autoritarisme. Comment une personne qui glorifie un régime corrompu [17] peut-elle être contre la corruption ? Comment quelqu’un qui parle du secteur militaire comme d’un horizon idéal peut-il être contre la corruptiono ? Après tout la dictature militaire fut l’un des régimes les plus corrompus que la Brésil ait connu. Toutes ces grandes entreprises qui ont allègrement corrompu l’état de la Nova República [18] sont issues du régime militaire. Le régime militaire est rempli de cas de corruption : Coroa Brastel, Capemi, Projeto Jari, Petropaulo, je pourrais passer le reste de l’interview à parler de ces cas-là. C’était un régime qui se nourrissait des politiciens les plus corrompus qui aient jamais existé. Antonio Carlos Magalhães, Jose Sarney, Paulo Maluf étaient les héritiers de la dictature. ET monsieur Bolsonaro a fait alliance avec des corrompus reconnus, à commencer par le pasteur Edir Macedo, qui a finit en prison pour corruption, le pasteur Silas Malafaia. Ce sont des gens dont on rencontre plus souvent les noms dans les chroniques judiciaires qu’ailleurs. Sans même parler des affaires qui le concernent lui [Bolsonaro]. D’un autre côté, c’est quelqu’un qui promet la sécurité mais il ne va apporter aucune sécurité parce qu’il va engendrer un pays de conflits sociaux ouverts, de paupérisation, qui va augmenter la violence sociale car cette violence ne vient pas de nulle part, elle vient du fait que l’inégalité au brésil est une insulte à l’humanité. Alors la colère contre cette situation peut générer un type de violence directe. Ceux qui disent que le régime militaire jouissait de la paix sociale, oui, mais seulement pour ceux qui habitaient dans les quartiers chics. Mais que se passait-il dans les favelas ? Les escadrons de la mort, la brutalisation absolue, voyez les chiffres. Tout cela est une fiction, une mystification qui va rapidement être démasquée dans toute son invérité.

Agência Pública – Vous venez de dire ce à quoi l’on pouvait s’attendre si Bolsonaro était élu. D’après vous, que peut-on attendre si c’est Haddad qui gagne ?

Vladimir Safatle – On ne peut pas dire que ça ne va pas être turbulent. Mais ça n’a vraiment aucune espèce d’importance face à la possibilité d’éviter au Brésil d’entrer dans une nuit sans fin. Parce que Bolsonaro est bien pire qu’une dictature militaire. Dans le gouvernement dictatorial, ils n’ont pas eu besoin de mobiliser de manière si explicite tout ce système de violence sociale contre des groupes vulnérables, ce que fait Bolsonaro à tout bout de champs. Donc je vous laisse imaginer le niveau de violence qui adviendra. Il a ceci de plus, il dû mobiliser. La dictature militaire n’avait pas d’associations comme les groupes évangéliques, religieux. La participation de l’église catholique n’était pas directe, il n’y avait pas de prêtre préfet, parlementaire. Et à l’époque, soit dit en passant, l’église catholique était plus progressiste que conservatrice. Alors c’est encore pire aujourd’hui. Quoi qu’il arrive, c’est déjà infiniment mieux qu’une victoire de Bolsonaro.

Voir en ligne : Agência Publica

[1Le parti de Jaïr Bolsonaro, le Parti Social Libéral.

[2Deux semaines avant le premier tour donc, le 29 septembre.

[3Le Mouvement Démocratique Brésilien, ex PMDB, le parti de Michel Temer.

[4Le Parti de la Social-Démocratie Brésilienne, dont est issu Geraldo Alckmin, candidat malheureux au premier tour.

[5Le parti DEMocrate. Parti de centre-droit.

[6Le Parti socialisme et liberté, gauche.

[7Le Parti Communiste Brésilien.

[8Le Parti Démocratique Travailliste, de centre gauche.

[9#pas lui

[10L’ouverture démocratique est le nom donné à la fin de la dictature militaire, qui fut lente et graduelle, comme le désiraient les généraux et s’étala sur deux mandats, celui de Geisel et celui de Figueiredo, jusqu’au “Direitas jà” em 1988.

[11L’année du coup d’état militaire qui plongea pour vingt longues années le Brésil dans la dictature.

[12Il y trois corps de police au Brésil, la police civile, la police militaire et la police fédérale.

[13Au Brésil, une carte (sous forme de livret) accompagne la vie professionnelle de tous les salariés. Elle est la garantie du respect des droits (salaire minimum, 13è mois, vacances et rythme hebdomadaires...) La carte “verte et jaune” proposée par Bolsonaro met un point final à toutes ces avancées.

[14Fond de Garantie pour Temps de Service, 8% du salaire versés chaque mois par l’entreprise sur un compte nominatif du salarié.

[15Marx parle du coup d’État de 1851 comme de la « deuxième édition du 18 Brumaire ». Reprenant Hegel, il affirme au début de son livre : « tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

[16Le Ministère des relations extérieurs.

[17L’auteur fait ici référence au régime militaire de la dictature où la corruption était endémique.

[18Toute la période qui s’étend de 1986, avec le retour à la démocratie, jusqu’à nos jours.

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