Source : Outras Palavras, « Eleições : há espaço à esquerda de Lula ? », par Rui Abreu, 12 février 2026
Traduction, édition : Patrick Piro
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Bain de foule pour Lula, qui inaugurait le 2 avril dernier un volet de son Novo PAC (Nouveau programme d’accélération de la croissance, lancé en 2023) destiné à améliorer les infrastructures de mobilité dans la ville de Salvador (Bahia). ©Ricardo Stuckert/PR CC BY-ND 4.0
Avec la prudence exigée par des projections à plusieurs mois des élections générales de cette année [1], les sondages présentent le scénario d’une probable réélection de l’actuel président. Son image s’est redressée au second semestre de l’année dernière après les agissements erratiques du néofascisme national et international. Les appels aux États-Unis pour sanctionner le pays et lui appliquer des droits de douane, les tentatives du Congrès de protéger les agissements des plus riches et les atteintes à la souveraineté nationale ont renforcé le gouvernement. Et cela en dépit d’un contexte de précarité économique pour l’immense majorité des familles brésiliennes, que l’exonération d’impôts sur les revenus jusqu’à cinq mille reais mensuels [environ 860 euros] tente d’atténuer. Parmi les candidats potentiels se présentant contre Lula [Parti des travailleurs, PT], tous affichent une baisse de popularité, laissant le président avec un avantage plus ou moins marqué dans tous les scénarios.
En cette dernière année de mandat, où l’on peut logiquement s’attendre à ce que sortent les meilleures mesures gouvernementale, et alors que le bolsonarisme traverse une crise de succession, peut-on espérer une réélection de Lula moins serrée que son élection de 2022 ? N’a-t-il aucun adversaire digne de ce nom ?
La droite et l’extrême droite testent diverses candidatures présidentielles, notamment portées par des gouverneurs qui se positionnent comme de potentiels représentants des intérêts du grand capital. D’histrions populistes à d’opportunistes élus dans le sillage de Bolsonaro, en passant par des agro-fascistes, plusieurs noms ont été présentés à la consultation de la société, et la réaction populaire semble indiquer qu’il n’y a pas de place aux candidats de droite qui n’auraient pas l’aval du bolsonarisme. La candidature potentielle de Tarcísio de Freitas, natif de Rio de Janeiro, en est le cas le plus visible, qui oscille entre émancipation de la famille Bolsonaro et allégeance, afin d’apparaître comme un authentique représentant de l’idéologie néo-fasciste. Cependant, face à la pré-candidature de Flávio Bolsonaro, l’instinct de survie politique semble l’emporter et Tarcísio tempère ses ambitions présidentielles dans la perspective de sa facile reconduction au gouvernorat de l’État de São Paulo. Et puis les élections de 2030 approchent à grands pas.
Le sénateur Flávio Bolsonaro (PL-RJ) exulte, le 30 avril dernier : le Congrès national a rejeté le veto du Présidentiel Lula qui bloquait le projet de loi 2.162/2023 de l’opposition visant à réduire les peines applicables aux personnes impliquées dans la tentative de coup d’État du 8 janvier 2023. ©Ton Molina/Agência Senado
Flávio Bolsonaro, de son côté, semble s’atteler à la tâche de rassembler les chefs de l’opposition autour de lui. Mais la manœuvre est rendue difficile par les agissements erratiques successifs de son frère Eduardo installé aux États-Unis, où il a réussi à nuire davantage à l’extrême droite que le gouvernement et la gauche réunis. Et puis l’emprise de la famille Bolsonaro sur les élections d’octobre 2026 a engendré de nombreuses dissensions au sein de l’extrême droite. C’est notamment le cas pour les candidatures désignées pour le sénat de l’État de Santa Catarina. La candidature même de Flávio Bolsonaro a suscité des irritations, avec sa mère Michelle comme l’une des principales figures conflituelle. Mais l’ancien président semble avoir tranché : ce sont ses fils qui porteront le flambeau néofasciste dans la course électorale. Fidèle à la tradition, toute voix dissidente sera une cible à abattre.
Pour autant, l’aile droite du « néolibéralisme traditionnel » n’a pas renoncé à son ambition de présenter sa propre candidature : après tout, le bolsonarisme ne sait toujours pas se tenir à table, et il a même prévu « d’assassiner » deux des siens [ndt : Eduardo et Michelle]. Mais le néolibéralisme aura bien du mal à remporter les élections par la seule force de son seul discours. Bien que ses thèses aient percolé dans la société, elles peinent, et de loin, à séduire une classe ouvrière épuisée par un modèle économique qui œuvre contre elle. Ce n’est pas un hasard si le néofascisme est en première ligne de la défense des intérêts des milliardaires. En déplaçant le cœur du débat politique vers des préoccupations sociétales, il masque plus efficacement les contradictions entre capital et travail.
En fin de compte, ces intérêts convergent vers un agenda de domination sociale, garantissant des profits toujours plus importants au grand capital tout en soumettant la population ouvrière à la réaction idéologique néofasciste. Une figure centrale de cette configuration est Paulo Guedes, l’ancien ministre des Finances [de Jair Bolsonaro], qui n’a toujours pas été inculpé pour les nombreux crimes économiques commis contre la population brésilienne.
À l’heure actuelle, la candidature de Flávio Bolsonaro semble imposer un second tour à l’élection présidentielle, avec un premier tour potentiellement dominé par une multiplication de candidats de droite qui chercheront à mobiliser au maximum leur électorat. Cette fragmentation devrait renforcer un vote de second guidé par un sentiment anti-PT et anti-gauche.
Le 2 avril dernier, Lula inaugurait un volet de son Novo PAC (Nouveau programme d’accélération de la croissance, lancé en 2023) destiné à améliorer les infrastructures de mobilité dans la ville de Salvador (Bahia). ©Ricardo Stuckert/PR CC BY-ND 4.0
Le gouvernement pourrait privilégier la prudence, misant sur des mesures populaires adoptées lors de la dernière année de son mandat, ainsi que sur de bons chiffres économiques. Le taux d’emploi est élevé, la croissance économique stable : des atouts sur lesquels Lula semble miser pour sa réélection. Hélas, ces indicateurs ne se traduisent pas par une amélioration du quotidien des familles de travailleurs. Une économie fondée sur de bas salaires et sur la précarité de l’emploi ne génère pas de satisfaction populaire. Le social-libéralisme aurait dû comprendre depuis longtemps que les politiques néolibérales conduit les gouvernements à la défaite. Bolsonaro, Trump et Biden sont des exemples récents de défaite électorale découlant de politiques d’austérité. Biden pouvait même se prévaloir d’un taux de chômage qui n’avait pas été aussi bas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais un emploi précaire n’offre ni perspectives de carrière, ni salaire décent, ni conditions de travail convenables. Et la population le sait.
Fragilisant davantage la position du gouvernement, les restrictions budgétaires qu’il s’est imposées entravent considérablement le fonctionnement de l’État. Des limitations qui seront déterminantes pour l’élection présidentielle. Sans investissements publics significatifs, sans revalorisation salariale substantielle et avec une baisse des prestations sociales, la classe ouvrière aura du mal à se reconnaître dans ce projet. Un tel cadre fiscal pourrait bien causer la défaite de Lula. L’austérité est aussi le talon d’Achille électoral du libéralisme social.
De plus, les mesures populaires qui pourraient être approuvées cette année électorale pourraient être contestées par l’opposition parlementaire et par les anticipations des forces capitalistes. La mesure tant attendue visant à modifier la modalité horaire de travail dite « 6x1 » [2] pourrait être compromise par des décisions de justice, notamment la « Pejotização » (recours à l’autoentrepreneuriat pour contourner le droit du travail), actuellement examinée par la Cour suprême fédérale. Avec le risque de bafouer un ensemble de droits des travailleurs, dont celui de modifier leurs horaires. Le groupe de distribution Savegnago, basé dans l’intérieur de l’État de São Paulo, a déjà annoncé la mise en place de l’horaire 5x2 [3] en février dans ses 65 unités. Le capital anticipe donc cette situation, comptant sur son allié le plus agile : le pouvoir judiciaire.
Lula rencontre Trump à Kuala Lampur le 26 octobre 2025 lors du 47è sommet de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean). ©Ricardo Stuckert/PR
Compte tenu de l’importance stratégique du Brésil, il est probable que « l’Empire » tentera une nouvelle fois d’influencer les élections de 2026. Face à Trump et ses ambitions, le palais du Planalto [ndt : la présidence] semble compter sur une livraison préalable de ressources afin d’en apaiser la soif de territoire — une sorte de capitulation préventive. Une tactique inadaptée à la phase hyper-impérialiste que traverse la Maison Blanche, avec l’ingérence attendue des géants de la big tech dans la course électorale, susceptible de favoriser le néofascisme. L’éventualité d’un coup d’État ne doit pas non plus être écartée.
C’est ce contexte de vives controverses qui impose une candidature à la gauche que Lula. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, une telle fragmentation renforcerait le vote progressiste et réduirait les chances d’une victoire néofasciste. Car la gauche est sceptique face au projet de Lula, qui s’inscrit plus ou moins dans la continuité des politiques issues du coup d’État de 2016. La politique de taux d’intérêt très élevés, la législation du travail issue de Temer [4] et la consolidation du Brésil comme « ferme du monde » — avec son coût social et environnemental —, ont discrédité le gouvernement Lula 3 [5] auprès du camp progressiste, ce qui pourrait entraîner une démobilisation électorale. Une candidature de gauche dynamiserait le paysage politique brésilien et pourrait constituer un levier pour mobiliser le vote antifasciste, malgré les faiblesses du gouvernement actuel. Même si nous savons que les politiques néolibérales contribuent à discréditer Lula, et que seul le néofascisme a su tirer profit de l’absence de projets de gauche, l’actuel président n’est pas néofasciste et la responsabilité politique nous imposera de voter pour lui au second tour.
Il est donc urgent de mettre en œuvre un programme de gauche au sein de la société brésilienne, capable de contester politiquement l’emprise du grand capital sur la classe ouvrière. Les élections de 2026 seront très serrées et le contexte budgétaire pourrait entraîner la défaite de Lula. Mais même s’il l’emporte, l’héritage de politiques ancrées dans le néolibéralisme posera de sérieux défis au camp progressiste et à la classe ouvrière après son départ, laissant la porte ouverte à une ascension durable du néofascisme si une véritable alternative de gauche n’émerge pas au Brésil.
LE CHOIX D’AUTRES BRÉSILS
Perçu d’outre-Brésil, le contexte politique semble s’être largement clarifié, dans la perspective des élections générales de 2026 : grâce au travail exemplaire des instances judiciaires, Bolsonaro a écopé de 27 ans de prison pour implication dans la tentative de coup d’État du 8 janvier 2023, et la justice n’en a pas fini avec le cercle des proches de l’ex-président brésilien. Pour autant, Flávio Bolsonaro, l’un de ses fils et candidat déclaré à la présidence, talonne désormais Lula dans les derniers sondages, et c’est nouveau. Le bolsonarisme est tout sauf hors-jeu, et la question se pose : Lula peut-il lui barrer la route une fois encore, après sa très courte victoire de 2022 ? Remonte à la surface la sempiternelle question de la succession, à gauche, du Fils du Brésil… À l’évidence, la réponse n’est pas pour 2026. L’auteur de l’article défend, a minima, une tactique électorale visant à faire le plein des voix de gauche et empêcher le retour de l’extrême-droite au pouvoir.







