Pourquoi n’existe-t-il pas de discours politique alternatif ?

, par Venicio A. de Lima

Source : Observatório da Imprensa - 06/04/2015 n° 845

Traduction pour Autres Brésils : Roger GUILLOUX
(Relecture : Caroline SORDIA)

Cinq mois se sont écoulés depuis le deuxième tour des élections présidentielles de 2014. Le décompte des votes a eu lieu, le Tribunal Supérieur Électoral a proclamé un vainqueur qui a pris ses fonctions le 1er janvier 2015. Malgré cela, la sensation que l’on peut avoir en lisant, en écoutant ou en regardant les informations politiques qui font la une des oligopoles privés des médias, c’est que la campagne électorale continue, que nous sommes à la veille d’un « troisième tour ».

L’instrumentalisation en provenance des partis d’opposition réaffirme, jour après jour, que nous vivons dans le pire des mondes et que « tout ce que nous voyons » est exclusivement de la faute de la Présidente de la République réélue et de son parti. Et que la situation va encore se dégrader. Et très sérieusement.

En ce qui concerne les États où l’opposition a gagné [1] – si le cas du District Fédéral peut servir de référence – les problèmes d’aujourd’hui, même s’ils résultent des fortes pluies qui viennent de tomber, continuent à être attribués exclusivement aux graves dérapages du gouvernement antérieur battu aux dernières élections et appartenant au même parti que la Présidente réélue, bien évidemment.

Ce journalisme du « pire c’est, mieux c’est » – s’appuyant toujours sur une rhétorique, historiquement fausse, de lutte contre la corruption et en faveur de la démocratie – finit par contaminer jusqu’aux esprits supposément les plus perspicaces. Ceux-ci se refusent à dépasser les informations partisanes et, bien que n’ignorant pas la gravité de la crise économique ni les autres enquêtes en cours sur la corruption (Lavajato [2] et Zelote [3], entre autres), ils choisissent de fermer les yeux sur le grand nombre d’indices des jeux d’intérêts qu’abritent et auxquels participent les oligopoles médiatiques.

Discours et langage politique dominant

Rarement ces oligopoles médiatiques et leurs nombreux « intellectuels déférents » (selon le terme de Bourdieu) auront-ils développé de manière aussi uniforme le même discours, la même argumentation, la même sélectivité et les mêmes omissions en ce qui concerne les faits devant être diffusés ainsi que le même langage politique.

À la différence de ce qui se passe lors d’autres élections, les structures professionnelles de guérilla numérique utilisées contre le gouvernement et ses alliés tout au long de la campagne électorale de 2014 n’ont toujours pas été désactivées. Ainsi les « robots » (une cinquantaine ?) extrêmement onéreux (location estimée à 10 millions de réaux entre novembre et mars) continuent-ils à alimenter en permanence les réseaux sociaux virtuels avec des manifestations d’intolérance et de haine.

De la même manière, dans les grands médias et dans les réseaux sociaux se construit, jour après jour, un discours politique qui fait de la Présidente, son gouvernement et son parti les agents historiques exclusifs de la corruption brésilienne. Ce discours rejoint la radicalisation des manifestations de rue dont le leadership, apparemment spontané, ne réussit plus à cacher l’existence, pour le moins, d’une coordination stratégique en provenance du centre névralgique des partis d’opposition.

Battue aux élections présidentielles, menacée de perdre l’exclusivité de son paradis consumériste et drapée dans le moralisme historique udenista [4] , la classe moyenne élitiste des principaux centres urbains « met tout dans le même sac » et, avec l’appui enthousiaste des médias commerciaux, sort dans la rue pour manifester contre la corruption, contre le PT et en faveur de la cassation du mandat de la Présidente. Et ce n’est pas tout ! Ressuscitant le cauchemar de ceux qui ont vécu les mois et les jours qui ont précédé le coup d’État militaire de 1964, elle s’approprie les couleurs de la nation pour faire renaître les slogans du temps de la Guerre froide tels que «  le Brésil ne sera jamais communiste  », renvoyer les électeurs de Dilma vers le pays de « Cuba que os pariu » [5], mettre un point final à « l’endoctrinement marxiste » de Paulo Freire et appeler les militaires à reprendre le pouvoir.

Ce discours politique en voie de consolidation, de forme sélective et cynique, assimile à une preuve de corruption ce qui n’est rien de plus qu’une chose normale et démocratique, le fait par exemple de choisir un nouveau ministre lié au parti qui a gagné les élections. En réalité, selon Bernardo Kucinski [6], « le coup d’État, d’un point de vue idéologique et médiatique a déjà eu lieu. La gauche est ʺmorteʺ de la manière la plus ignominieuse possible, accusée d’être vénale et corrompue ».

« Des critères justes et corrects »

Mais pourquoi n’existe-t-il pas de discours politique alternatif, pourquoi n’entend-t-on pas dans l’espace public les voix qui reconnaîtraient d’éventuelles erreurs, qui répondraient aux accusations infondées et qui réagiraient à la tactique kafkaïenne consistant à enquêter sur le crime après avoir prononcé la sentence ? Et surtout, pourquoi n’existe-t-il pas de discours politique alternatif qui, au-delà des gouvernements et des partis, défendrait le processus démocratique contre les menaces de coup d’État et qui combattrait l’incroyable amnésie de ceux qui appellent au retour de la dictature ?

La réponse évidente à cette question est que les oligopoles qui contrôlent les médias décident de ce qui doit être diffusé ainsi que des modalités d’accès au débat public. Ils n’ont jamais offert et n’offriront jamais une lecture plurielle et diversifiée de l’information. Mais il ne s’agit pas seulement de cela.

En réalité, ceux qui, en tout premier lieu, devraient s’intéresser à l’élaboration d’un discours politique alternatif, c’est le gouvernement et les partis alliés. Ce devrait être aussi les mouvements sociaux et les syndicats qui défendent le projet qui a garanti le succès des politiques d’inclusion sociale. Quant aux médias étatiques (TV NBR) [7] et publics (EBC) [8], aux blogs, aux portails, aux réseaux sociaux, aux médias communautaires et syndicaux, eux non plus, ne sont pas capables d’élaborer un discours politique alternatif.

Pour ce qui est du gouvernement, il n’apporte pas son soutien aux médias publics – comme le prévoit la Constitution (article 223) et comme cela se produit dans d’autres démocraties - soutien qui permettrait à ceux-ci d’exercer leur rôle de complémentarité et d’alternative de qualité aux médias privés commerciaux.

Par ailleurs, il existe un Secrétariat spécifiquement chargé de la communication, le Secrétariat à la Communication Sociale (Secom). Il lui incombe de coordonner la diffusion de l’information politique ainsi que la distribution des subventions publicitaires officielles.

Le grand paradoxe, cependant, est que les critères techniques utilisés pour la ventilation des ressources officielles de publicité ont contribué à financer et à consolider, au fil des années, ces mêmes oligopoles médiatiques qui construisent le discours politique dominant, sans pluralisme ni diversité.

En fait, un arrêté publié dans Diário Oficial da União [9], à la veille de Noël 2014, a rendu ces critères techniques encore plus rigoureux qu’auparavant, ce qui a eu pour conséquence d’exclure pratiquement toutes les petites entreprises médiatiques de la distribution des budgets officiels de publicité (cf. Instrução Normativa nº 7, du 19 décembre 2014, publiée le 23 décembre 2014).

Lors de la prise de fonction du nouveau Secrétaire de la Secom, le mardi 31 mars dernier, la Présidente de la République ne s’est pas contentée de renouveler son engagement constitutionnel vis-à-vis de la liberté d’expression, elle a mentionné l’action de la Secom encadrée par ce qu’elle a appelé des « critères justes et corrects ». Dans la mesure où l’on ne sait pas quelle signification l’expression « justes et corrects » va prendre dans la mise en œuvre effective des politiques de communication sociale, il ne nous reste plus qu’à attendre de voir.

Le rôle de l’État et les risques de la critique

Dans les démocraties contemporaines, l’appui financier de l’État aux médias alternatifs est pratiqué au nom de la diversité et du pluralisme sans lesquels la liberté d’expression, comme nous sommes bien placés pour le savoir, se transforme en privilège d’un petit nombre d’oligopoles.

Sans l’appui de l’État brésilien aux médias publics et communautaires, sans une modification de la politique de ventilation des ressources de la publicité officielle et sans la prohibition – comme le demande la Constitution de 1988 dans son paragraphe 5 de l’article 220 – des monopoles et des oligopoles de communication sociale, nous n’aurons jamais accès, dans l’espace public, à un récit alternatif à celui des oligopoles médiatiques.

En période de crise politique, d’intolérance, de sentiments de haine et de fausses unanimités, la posture critique vis-à-vis des oligopoles médiatiques signifie courir le risque d’être accusés de partialité politique et / ou d’ignorer la crise et /ou de défendre « le contrôle des médias pour les empêcher de dénoncer la corruption du gouvernement ».

Le moment actuel exige que nous prenions ce risque.

Notes de la traduction :
[1] Les élections d’octobre 2014 concernaient la Présidence de la République, les gouverneurs des Etats, les députés fédéraux, les sénateurs, les députés de chaque Etat.
[2] Lavajato : Scandale de pots des vins de l’entreprise Petrobras. Pour plus de détails voir sur aussi : Questions et réponses. Opération Lavajato / Scandale Petrobras, une cinquantaine de noms de politiques dévoilés / Au Brésil, l’ampleur prise par le scandale Petrobras menace Dilma Rousseff.
[3] Opération Zelotes : concerne les scandales d’évasion fiscale qui ont privé le fisc brésilien de près de 6 milliards de réaux selon les premières estimations. A ce jour, 74 entreprises dont 4 banques sont particulièrement visées.
[4] Udenista  : mot dérivé du sigle UDN, nom du parti libéral, défenseur de la moralité qui, après le coup d’Etat de 1964, a apporté son soutien au gouvernement militaire.
[5] ʺA Cuba que os pariuʺ  : expression qui dans ce contexte prend un double sens. Au sens littéral elle renvoie ces gens à Cuba, ʺle pays qui les a enfantésʺ. Mais cette expression fait aussi écho à une injure ʺa puta que os pariuʺ : leur ʺputain de mèreʺ.
[6] Bernarso Kucinski : journaliste, politologue de renom, professeur à l’Université de São Paulo, a été conseiller du Président Lula
[7] TV NBR : chaîne de télévision publique liée au Pouvoir Exécutif.
[8] EBC  : entreprise publique qui gère les chaines de télévision et de radio publiques.
[9] Diário Oficial da União : Journal Officiel

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