Pourquoi la politique économique met en difficulté l’industrie brésilienne

, par Caio Zinet

La permanence d’un Réal valorisé et de taux d’intérêt élevés depuis de nombreuses années ont provoqué la désindustrialisation et une augmentation de la dépendance de produits en provenance de l’extérieur.

Source : Caros Amigos - 24/08/2011

Traduction : Roger Guilloux pour Autres Brésils

(Note : Ce document a été publié en août 2011. Depuis cette date, la situation a continué à s’aggraver. Le gouvernement de Dilma Rousseff, depuis le début de février notamment, a commencé à prendre une série de mesures visant à renverser la tendance. (Voir l’entretien de la Présidente avec Luis Nassif publiée dans la revue en ligne Carta Maior du 12 mars 2012.)

Le Brésil a conquis le droit d’accueillir la Coupe du Monde de 2014 et les Jeux Olympiques de 2016. Le pays baigne dans un climat d’euphorie et d’optimisme. Cette ambiance, toutefois, cache un processus qui se développe à l’intérieur du pays depuis le début des années 1990, ce qu’on a appelé la désindustrialisation.

Pour le professeur de l’UFFS (Universidade Federal da Fronteira do Sul), Chisty Ganzert Pato, ce qui caractérise ce processus économique, c’est la diminution de la valeur ajoutée de l’industrie dans le Produit Intérieur Brut (PIB) ainsi que la diminution de la proportion d’emplois dans ce secteur si on le compare à l’évolution des autres. « Il peut se produire une désindustrialisation même si les industries se développent car une partie d’entre elles se développe mais à rythme inférieur à l’ensemble des activités économiques. Donc, même dans un contexte de croissance, les industries emploient moins de personnes en termes de pourcentage qu’auparavant et leur contribution au développement de la richesse économique est moindre. Même le FMI partage cette analyse » affirme Chisty.

Ainsi, il est possible qu’une désindustrialisation se produise au Brésil alors que la production et le nombre d’emplois augmentent. Voici une donnée qui illustre cette théorie : en 2010, alors que l’industrie a connu une croissance de 10,1%, la valeur ajoutée de l’industrie de transformation ne représentait que de 15,8% du PIB, valeur bien inférieure aux 32,1% enregistrés en 1986. En 1947, alors que le pays faisait ses premiers pas dans l’industrie, la valeur ajoutée de ce secteur était de 11%.

On constate également une diminution du poids de l’industrie dans l’ensemble des emplois du pays. Une étude du Dieese [1] montre qu’en 1985, l’industrie employait 31,8% des travailleurs brésiliens, indice supérieur aux 24,4% de la fin 2010.

La diminution du nombre d’emplois s’accompagne d’une précarisation des conditions de travail, due, entre autres, à une plus grande flexibilisation du marché du travail. Une étude du Ministère du Travail réalisée conjointement avec le Dieese, montre que le marché du travail brésilien est caractérisé par un degré élevé de flexibilisation.

En 2009, le taux moyen de mobilité dans les emplois industriels a été de 31,1% alors que le temps moyen de permanence dans un emploi est passé de 5,5 ans en 2000 à 5 ans en 2009. Le 5 juin dernier, près de 30.000 travailleurs du secteur de la métallurgie ont manifesté sur la Rodovia Anchieta [2] pour dénoncer le risque de désindustrialisation et de perte d’emplois au Brésil liés à l’augmentation des importations de véhicules. Le syndicat des travailleurs de la métallurgie de l’ABC [3] estime que 130.000 emplois n’ont pas pu être créés en raison des importations de véhicules en 2010.

Le secteur de la fabrication de chaussures qui emploie légalement [4] 370.000 personnes, est l’un des plus touché par la désindustrialisation. La Confédération Nationale des Travailleurs du Vêtement et de la chaussure (CNTV) estime que 40.000 emplois n’ont pu être créés au Brésil en raison de l’augmentation des importations de chaussures, principalement en provenance de Chine.

L’une des plus grandes entreprises de ce secteur au Brésil, la Vulcabrás/ Azaleia a fermé une unité de production à Parobé, dans le Rio Grande do Sul, mettant 800 travailleurs au chômage et en a ouvert une autre en Inde. L’industrie textile est un autre secteur qui souffre du processus de désindustrialisation. La participation du secteur dans les exportations des industries brésiliennes est passé de 7,4% en 1966 à 2,7% en 2010 selon les donnés du Ministère du Développement, de l’Industrie et du Commerce extérieur.

Récemment, l’une des plus grandes entreprises du secteur, la Mundial, a annoncé le transfert d’une partie de ses usines en Chine. La diminution proportionnelle du nombre d’emplois et le taux élevé de remplacement du personnel exercent une pression à la baisse sur les salaires.

Les personnes qui travaillent dans la construction civile en sont un bon exemple. Une étude de l’Institut latino-américain d’Etudes socio-économiques (Ilaese) montre que le revenu moyen dans ce secteur correspondait à 1,6 fois le salaire minimum en 2007 alors qu’en 2002 ; il était de 2,2. Cette étude montre également que les chefs d’entreprises du secteur repassent de moins en moins les bénéfices réalisés, aux travailleurs. En 2002, la relation entre dépenses incluant les salaires et la facturation des entreprises était de 19,7%, proportion qui est tombée à 17,5% en 2007.


Notes du traducteur :

[1] Dieese : Departamento Intersindical de Estatísticas e Estudos Socioeconômicos. Fondé en 1955 par des dirigeants syndicaux, le Dieese est un centre de recherche sur les questions liées au monde du travail. Il est considéré comme l’une des références les plus sérieuses en matière d’économie.

[2] Rodovia Anchieta : autoroute reliant São Paulo à la côte atlantique.

[3] ABC : sigle qui renvoie à trois grandes villes industrielles de la région métropolitaine de São Paulo : Santo André (680.000 hab.), São Bernardo (780.000 hab.) et São Caetano (175.000 hab.)

[4] Dans les données sur l’emploi, on précise souvent s’il s’agit d’emplois « com carteira assinada », c’est-à-dire avec un contrat de travail en bonne et due forme, ou alors d’emplois informels.


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