Pourquoi Marina Silva et Aécio Neves veulent-ils l’indépendance de la Banque Centrale ?

, par Paulo Kliass

Paulo Kliass est spécialiste en Politiques Publiques et Gestion Gouvernementale, carrière du Gouvernement Fédéral, et docteur en économie par l’Université de Paris 10.

Source  : Carta Maior, du 27/08/2014

Traduction pour Autres Brésils : Ariane ALBERGINI (Relecture : Piera SIMON-CHAIX)

Tout indique que les enseignements à tirer de la profondeur de l’actuelle crise économique et financière internationale, qui a commencé aux Etats-Unis, n’ont pas été suffisants. On assiste à la faillite amplement reconnue des principaux fondements théoriques et conceptuels sur lesquels se base la finance contemporaine. Peu importe, car le modèle nord-américain est considéré par les adeptes de la perpétuation des inégalités comme un paradigme à copier. Encore insatisfaits des heurts provoqués par la réalité objective, ils insistent pour restaurer l’ordre ancien, pour réhabiliter l’ancien régime.

Pour ces gens, peu importe l’incapacité du marché, révélée par la crise, à trouver des solutions satisfaisantes pour les conflits économiques. L’État est toujours lent, inefficace et incompétent. Point final ! Cet a priori est appliquée aux aspects les plus divers de la vie sociale, de l’offre de services publics de base comme la santé, l’éducation et la sécurité sociale, jusqu’à la gestion d’entreprises comme Petrobras, le Banco do Brasil ou le BNDES [Banque Nationale de Développement, NdT], en passant par des organismes de régulation comme les agences ANATEL [téléphonie], ANEEL [électricité] et la Banque Centrale. Il est frappant de constater comment ce thème est fréquemment remis sur le tapis de la politique économique.

Désormais, au fur et à mesure que le débat électoral se poursuit, les candidats commencent à montrer leurs limites et à dévoiler leurs visages véritables. La question économique gagne du terrain en raison des doutes et des incertitudes par rapport à 2015. Parmi les thèmes préférés des défenseurs de la finance – toujours en alerte, soit dit en passant – l’indépendance de la Banque Centrale commence à se frayer un chemin. Finalement, si la « Federal Reserve » (connue comme la Fed, la Banque Centrale américaine) est elle-même presque indépendante de la Maison Blanche, rien de plus approprié que d’importer ce système chez nous.

Les conceptions les plus conservatrices du phénomène économique ont toujours essayé de concrétiser cette question. En réalité, cela révèle leur préoccupation de comment rendre opérationnel le concept d’« autorité monétaire ». Dans le modèle idéal de fonctionnement de l’économie, certaines variables importantes doivent être soumises à un certain type de contrôle. C’est le cas, par exemple, de la quantité de monnaie émise dans la société et du « prix » de cette marchandise très spéciale – l’argent. Et qui devient le taux d’intérêt lui-même, le fameux coût de l’argent.

Aussi radical que puisse être l’esprit libéral de l’interlocuteur, la plupart d’entre eux accepte encore l’idée que la devise nationale soit un bien dont la responsabilité est une attribution de l’État. Or, le système capitaliste lui-même a construit une architecture financière telle que la majeure partie de l’offre de « monnaie » existante dans la société est créée par le système bancaire et d’autres institutions similaires. Le billet de banque traditionnel est aujourd’hui presque une curiosité, une espèce en voie d’extinction. Ainsi, une sévère supervision des rotatives de la Maison de la Monnaie ne suffit plus. Un contrôle effectif des moyens de paiement implique une action plus incisive de l’autorité monétaire sur l’univers de la finance.

D’autre part, la définition du taux d’intérêt officiel (actuellement appelé SELIC au Brésil) est aussi une fonction de la Banque Centrale. Il est utilisé comme référence minimale pour la formation des taux d’intérêt pratiqués par les banques dans leurs opérations de dépôt et d’emprunt. En outre, c’est le taux utilisé pour rémunérer la dette publique. La Banque Centrale peut agir également dans le « marché des changes », en définissant le taux de change de la monnaie nationale dans sa relation avec celles des autres pays. Si la Banque Centrale laissait la définition de cet important prix de référence au libre-arbitre des forces de l’offre et de la demande, le phénomène qui a terrassé la réalité brésilienne au cours des deux dernières années pourrait ressurgir, à savoir la survalorisation du real et la désindustrialisation de notre économie.

Par ailleurs, les règles institutionnelles attribuent à la Banque Centrale des fonctions d’organe de régulation et de fiscalisation du système financier. Il lui revient de définir les conditions de concession de prêts et de poser des limites aux taux d’intérêt pratiqués dans les opérations de crédit. L’énormité des spreads pratiqués dans notre pays est plus que reconnue, tout comme l’absurdité des tarifs exigés par les institutions [bancaires] dans leurs relations avec la clientèle. Celle que l’on appelle aussi la « banque des banques » doit agir comme une espèce de shérif du système financier, en défendant les intérêts de l’ensemble de la société contre tout type d’abus commis par les banques.

Ainsi, face à cette charge significative de responsabilités, il est recommandé que la nomination des dirigeants de cette institution soit attribuée à la Présidence de la République. Les noms de ceux qui pourraient occuper cette fonction sont également débattus au Sénat Fédéral, afin que le pouvoir législatif puisse lui aussi alerter en cas d’exagérations. Récemment, l’ex-Président Lula a même contribué à élargir encore plus l’autonomie de la Banque Centrale, à travers une Mesure Provisoire [acte du Président de la République qui acquiert immédiatement force de loi, NdT] qui rendu équivalente la charge occupée par Henrique Meirelles [ex-Président de la Banque Centrale brésilienne, NdT], à celle de Ministre de la République.

Mais pour la finance, ce n’est pas assez ; ils en veulent plus. L’autonomie accordée [par Lula] à l’ex-président international de la Bank of Boston, à la tête de la Banque Centrale depuis 8 ans, s’occupant de tous les intérêts de la banque privée, n’est pas suffisante. Une période pendant laquelle l’autorité monétaire a gouverné plus pour les banques et moins pour l’ensemble de la société. Deux mandats pendant lesquels les taux d’intérêt astronomiques étaient définis par le COPOM [Comité de Politique Monétaire de la Banque Centrale, NdT] sans rendre aucun compte, ni au gouvernement, ni encore moins à la société.

En avançant l’argument douteux que le gouvernement peut influencer « politiquement » la définition de la politique monétaire, la finance demande désormais un kit complet : elle désire l’indépendance de la Banque Centrale. Elle revient à la charge avec l’argumentation éculée selon laquelle il est important d’avoir des « techniciens » non susceptibles d’être influencés par ceux qui occupent le Palais du Planalto [siège de la Présidence de la République, NdT]. Mais de qui le Président de la Banque Centrale doit-il être indépendant, visage pâle ? Le désir suprême des financiers est un cadre de dirigeants aux commandes d’une autarchie liée au Ministère de l’Intérieur et n’ayant de comptes à rendre à personne. Ou encore mieux, répondant uniquement aux intérêts des institutions qu’ils devraient contrôler.

Or, nous savons tous que les décisions et les conséquences relatives à la direction de l’économie sont de nature absolument politique. Par conséquent, leur responsabilité doit relever de qui a la légitimité pour ce faire, à savoir le Président de la République. Il n’y a pas d’exemption ou de neutralité dans les décisions de politique économique. Précisément à cause de sa nature multidisciplinaire, l’économie fait partie intégrante des sciences sociales. Il n’existe pas une seule et unique alternative technique et adaptée à chaque chemin qu’il serait possible de suivre.

Ainsi, concevoir une architecture institutionnelle qui confère l’indépendance politique et administrative aux dirigeants de la Banque Centrale serait faire preuve d’une irresponsabilité inouïe. Les fonctions de l’autorité monétaire sont politiques et ses responsables doivent être passibles de révocation à chaque instant. Leur accorder un mandat à délais fixe équivaut à leur signer un chèque en blanc pour qu’ils agissent comme bon leur semble. La technocratie n’a pas de légitimité pour ce faire : elle n’a pas été élue. Il revient au dirigeant politique de choisir savamment et constamment ses adjoints de confiance, et de répondre pour les erreurs commises.

Ce n’est pas un pur hasard si les programmes de Aécio Neves et de Marina Silva incluent ce sujet comme élément central. Finalement, leurs conseillers économiques ont été les principaux responsables de la conduite de la politique économique à l’apogée du néolibéralisme, pendant le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso. Ils ont été à l’avant-garde du processus de privatisation des entreprises d’Etat, ils ont déréglementé l’économie en accordant tout type de facilités au soi-disant « marché » et ont élargi l’hégémonie du capital financier dans notre système économique et social. Tout indique qu’ils souhaitent poursuivre désormais l’œuvre inachevée. Ayant passé les 12 dernières années à travailler directement au cœur de la finance, ils proposent l’indépendance de la Banque Centrale. Quelque chose comme le scénario d’un film qui pourrait s’appeler « la retour de ceux qui n’ont pas existé ».

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