L’œuvre de l’artiste Denilson Baniwa, originaire du Rio Negro, illustre le premier article scientifique publié par la revue Science avec la participation d’auteurs autochtones. Graphisme : Yebá-Buró en train de créer le monde (2015)
Il y a trois ans, la chercheuse Carolina Levis, enseignante à l’Université fédérale de l’état de Santa Catarina, associée à l’Université de Princeton (Brazil LAB) aux États-Unis, a été invitée par la revue Science, considérée comme l’une des principales publications scientifiques au monde, à réviser un article qui présentait quelques résultats et aperçus du Tableau scientifique pour l’Amazonie, une initiative régionale réunissant plus de 300 scientifiques. La recherche s’est penchée sur ce qui serait nécessaire pour que l’on puisse préserver l’Amazonie, avec une approche structurelle impliquant des changements juridiques et politiques.
Cependant, lors de son analyse, Carolina Levis s’est aperçu qu’il manquait un apport fondamental à la discussion, à savoir : qu’est-ce que les scientifiques et intellectuels autochtones ont à dire sur la question. “Il n’y aura pas d’avenir pour l’Amazonie si l’on ne reconnaît pas que les populations qui y vivent et qui y ont toujours vécu depuis au moins 12 000 ans, en en protégeant ses différents espaces, doivent être incluses dans ce dialogue, complètement reconnues et placées au premier plan”, argumente la chercheuse. La revue a alors proposé un espace afin que les sciences occidentales et autochtones puissent dialoguer.
Cinq scientifiques autochtones, représentants des peuples Tukano, Tuyuka, Bará, Baniwa et Sateré-Mawé, ont rejoint neuf chercheurs occidentaux pour réfléchir sur l’importance de la reconnaissance des sciences autochtones, sur leurs fondements philosophiques, scientifiques et politiques, ainsi que sur leurs contributions à la durabilité environnementale face à l’urgence climatique. Au bout de deux ans de dialogue avec les savoirs ancestraux, l’article « Autochtoniser la science de la protection pour une Amazonie durable » a été publié. Et il est l’un des premiers articles de la revue Science à être publié et signé avec la collaboration des autochtones brésiliens.
Carolina Levis et deux des cinq scientifiques autochtones qui ont participé au projet - Justino Rezende, chercheur du peuple Tuyuka, et Francy Baniwa, du peuple Baniwa, tous les deux de la région du Alto Rio Xingu, nord-ouest de l’Amazonie brésilienne – ont discuté avec l’équipe de Sumaúma. Francy Baniwa est docteure en anthropologie sociale du Musée national de l’Université fédérale de Rio de Janeiro. Elle a été la première femme autochtone brésilienne à publier un ouvrage académique en anthropologie (Le Nombril du monde, Editora Dantes). Justino Rezende est docteur en anthropologie sociale de l’Université fédérale de l’état d’Amazonas, où il mène des recherches. Il a été conseiller et spécialiste des questions autochtones pendant le synode sur l’Amazonie organisé au Vatican.
Cette discussion fait partie d’une série de rencontres préparatoires à notre couverture de la COP30] qui aura lieu en novembre prochain dans la ville de Belém, au Brésil. Depuis le début 2025, Sumaúma cherche à obtenir, à travers l’écoute attentionnée de personnes de diverses formations (scientifiques de la Forêt et de l’Académie, anthropologues, journalistes, activistes, etc.) une ample analyse, bien contextualisée et critique, des sciences, des négociations, de l’agenda climatique du pays et de l’Amazonie. C’est une partie de cette expérience, adaptée sous forme d’interview, que nous partageons ici avec notre communauté de lecteurs·rices.
De gauche à droite, les chercheurs autochtones Justino Rezende, Clarinda Sateré-Mawé, Francy Baniwa, Silvio Barreto et João Paulo Lima Barreto. Photo : Joao Biehl
Sumaúma : Comment s’est réalisé ce processus d’inclusion des sciences autochtones dans cette recherche ?
Carolina Levis : C’est d’abord parti de la volonté de surmonter des siècles de colonialisme scientifique, et de lutter contre cette domination qui s’est imposée, comme s’il n’existait qu’une seule science, universelle et scientifique. En vérité, la science « universelle » est une science qui provient d’une culture, d’un peuple qui a dominé le territoire et qui aujourd’hui se dit universelle. Mais cette science est occidentale, parce qu’elle transmet la pensée occidentale. Questionner le fait qu’il n’existerait qu’une seule science nous amène à questionner un autre fait : comment cette science dite universelle s’est appropriée des connaissances, et veut être considérée comme la véritable manière de comprendre le monde.
Ce dialogue s’inscrit dans un processus de lutte contre des siècles de génocide, d’ethnocide et aussi d’épistémicide [destruction des savoirs]. Il s’agit pour nous de penser combien de systèmes de pensée se perdent dès lors qu’une manière unique de comprendre le monde, une science dite universelle, domine les autres.
Justino Rezende : L’occidentalité seule possèderait la science et pas nous ? Cela nous donnait l’impression d’être orphelins de grandes connaissances. Je me suis servi de quelques concepts tuyuka qui montrent que nos connaissances sont historiques, et qu’elles concernent la personne dans son intégralité : la rationalité, l’émotion, la corporalité. Ainsi j’utilise le terme de tugeña-iña-masire, qui veut dire : “sentir, voir, savoir”. Tugeña est issu de la rationalité. Tous les peuples ont la capacité de penser leur monde, leurs territoires, leur diversité de vies. Il n’existe pas un seul peuple qui ne soit capable de faire cette lecture approfondie de sa réalité. L’anthropologie, ou la philosophie grecque, l’ont nommée cosmologie, cosmovision, cosmo-vivance. Ce sentir, cette capacité de voir, de savoir s’organiser, en tuyuka on dit wedé-iño-tiré, qui signifie “parler-montrer-faire”. C’est l’application de la science et des connaissances que nos spécialistes élaborent à partir de leur compréhension du cosmos, du monde, des territoires, du monde des eaux, des forêts, à travers diverses pratiques de la vie.
Francy Baniwa : Nos paroles ont été traduites pour le monde académique, et je pense que le plus important de cet article, ça a été de nous écouter et de transmettre la connaissance autochtone, simple à exprimer pour nous mais compliquée à traduire. Cela a été un assemblage, une offrande, une construction, comme lorsque l’on apprend à donner la bénédiction pour une guérison. Nous avons plongé dans d’étroits chemins !
Traduire – la langue et les mondes –, quel défi cela a-t-il représenté ?
Francy Baniwa : C’est comme si on avançait sur des épines, et parfois en marche arrière. Ça a été une incroyable construction, avec de grands penseurs, de grands experts. Ce que je trouve aussi très important c’est que nous apportions une connaissance collective au dialogue. Dans cette collaboration, avec ce nouveau regard sur les sciences autochtones, c’est comme si je portais tout le territoire du Alto Rio Negro.
Carolina Levis : Il y a eu beaucoup de défis et d’obstacles. La manière de penser de chaque peuple autochtone est ancrée dans sa langue, qui porte sa propre manière de penser. Il y a donc une barrière linguistique au départ : nous avons d’abord fait un exercice de traduction vers le portugais puis vers l’anglais [langue dans laquelle l’article a été publié en premier]. Les outils sont différents, alors on faisait des allers retours. Et il est nécessaire de comprendre que nous avons besoin d’éliminer des barrières pour ouvrir des chemins afin de pouvoir faire reconnaître ces sciences , qui existent, qui sont validées par les spécialistes appartenant à ces territoires qui se les ont déjà appropriées. Pendant longtemps dans la science occidentale et les ethnosciences, on s’est proposé de traduire les connaissances écologiques d’un peuple, de les valider et de les comparer avec la connaissance académique, par exemple. Mais quand ces connaissances sont différentes, que fait-on ? Eh bien on dit que la connaissance du peuple en question n’est pas parvenue au niveau de la connaissance académique. Et c’est cela que, d’une certaine façon, nous voulons éliminer parce que la connaissance autochtone n’a pas à être validée par la science occidentale, dite universelle.
« Nous devons abandonner les visions dominantes, anthropocentriques et utilitaristes de la nature et reconnaître que les relations sont dynamiques », affirme la chercheuse Carolina Levis. Photo : Miqueias Mugge
Y a-t-il des rapprochements entre les pensées de l’univers académique et celle des territoires qui puissent servir de ponts entre ces deux différentes manières de comprendre le monde ?
Carolina Levis : On commence à observer qu’il y a des aspects communs qui peuvent nous aider dans le dialogue entre les sciences autochtones et les sciences universitaires. Aussi bien l’une que l’autre poursuivent l’objectif d’expliquer, de prévoir, de sentir, de voir et de comprendre la réalité. Il existe aussi dans ces deux approches scientifiques des formes et des pratiques permettant de parvenir à cette compréhension. Ces pratiques concernent l’observation et la relation entre les personnes et les autres êtres vivants. Il existe des techniques et des systèmes de validation spécifiques. Dans la science académique, la validation et la révision est réalisée par un ensemble de chercheurs. Dans les sciences autochtones, produites par chaque peuple, il y a des cérémonies de validation, d’échange, de transmission, de partage des connaissances. Ainsi, en comprenant que les deux systèmes possèdent des formes compatibles, d’égale importance pour comprendre la réalité, on relève le défi d’établir des passerelles entre les deux approches, ce qui permet le dialogue.
Pourquoi vous, anthropologues autochtones, souhaitez-vous vous rapprocher des scientifiques et des universités pour penser l’Amazonie ?
Justino Rezende : Si ce n’est pas nous qui dialoguons avec les scientifiques, qui d’autre pourra le faire ? Qu’est-ce que les non-autochtones diront sur notre science ? Nous devons participer à ce dialogue, afin de pouvoir y contribuer avec notre manière de penser. Si nous, anthropologues qui possédons un doctorat en anthropologie, ne parlons pas au nom de nos peuples, qui parlera des sciences autochtones ? Nous avons intégré ce groupe de chercheurs pour dialoguer mais aussi pour provoquer l’occidentalité, pour montrer à ses tenants comment nous voulons qu’ils voient les sciences autochtones.
Comment ce dialogue entre les sciences peut-il apporter une issue à la crise que nous vivons actuellement ?
Carolina Levis : Nous avons besoin de nous ouvrir, d’abandonner les visions dominatrices de la Nature, anthropocentriques et utilitaires, et d’avancer vers la reconnaissance de l’existence de réseaux de relations qui sont dynamiques. Comment peut-on favoriser ces réseaux de relations entre une diversité d’êtres vivants ? Par exemple, la restauration des écosystèmes ne concerne pas uniquement la restauration menée par des humains, mais l’action d’une multitude d’êtres. Le peuple Guajajara dit par exemple, que nous avons besoin de restaurer les lieux afin que les encantados [les esprits de la Nature] puissent revenir. C’est l’idée que nous devons soutenir et faciliter l’action de tous les êtres, et pas seulement des êtres dits humains. Nous parlons aussi du besoin de s’éloigner d’une vision colonialiste, pour laquelle il existerait encore une Nature intouchée. Et nous poussons l’idée qu’il y a un véritable besoin d’inclure les spécialistes autochtones dans les processus de recherche et de prise de décision. Nous devons aussi nous éloigner un tant soit peu de la vision que la Nature est une ressource utilitaire et faire progresser le projet d’une veille collective et collaboratrice qui favorise l’adaptation aux rapides changements déjà en cours.
Justino Rezende : Bien sûr, ce que nous connaissons – que nos grands-parents, nos parents, nos mères ont élaboré pendant tout ce temps dans ce monde en pleine crise climatique [https://sumauma.com/tag/crise-climatica/], des territoires, de l’eau – peut contribuer à la science occidentale, qui ne peut pas tout expliquer ni trouver des solutions à tous les problèmes. C’est notre ambition. Je me dois aussi d’affirmer que notre science autochtone, pensée à partir d’un lieu précis, n’est pas plus porteuse d’une solution à tous les problèmes du monde. Il serait illusoire de le croire, nous en avons beaucoup parlé.
Les sciences autochtone et occidentale peuvent y travailler dans un dialogue permanent, selon la méthode tuó-iña-tiré, qui veut dire “écouter-voir-faire”. Nous avons besoin d’écouter les autres. C’est pour cela qu’il a toujours existé entre nous la capacité d’écouter d’autres sages et d’autres spécialistes, de voir au-delà de notre propre matérialité.
Et vous incluez les « plus-qu’-humains » dans cette pensée, n’est-ce pas ?
Justino Rezende : Pour nous, tout ce qui nous entoure, ce sont “des gens” : les arbres, les eaux, l’air, le soleil, les lunes, les étoiles, les insectes… Tous les êtres qui sont sous la terre et sous les eaux, ce sont “des gens”. Nous n’avons aucun doute là-dessus. Ce sont “des gens” comme nous, qui ont des sentiments, des douleurs, de la colère, qui se révoltent, provoquent des désastres. Ils font que les bateaux prennent l’eau, ils nous agressent attaquent nous aussi, ils provoquent des maladies. Nous devons les respecter. C’est ça, la compréhension de la science du Alto Rio Negro. Celle d’autres peuples et d’autres continents est possiblement différente.
Pour nous, la science est un tout, qui doit être compris comme un organisme vivant, comme un corps. L’anthropologie autochtone avance sur ce terrain. La terre cultivée, c’est l’extension du corps féminin. Les territoires sont l’extension de notre corporalité. Par conséquent, ils sont aussi nos sœurs, nos grands-parents, nos beaux-frères, nos cousins. Si je m’exprime ainsi, l’occidentalité ne me comprend pas parce qu’elle s’est habituée à séparer culture et nature. Dans sa vision, la Nature est destinée à être exploitée, détruite. Les minéraux sont faits pour être arrachés à leur site. Les forêts sont destinées à être exploitées et abattues, pour en retirer le bois. C’est pour cela que le monde est devenu comme il est. Si nous persévérons dans cette logique occidentale, le monde sera continuellement pillé.
« Pour nous [peuples autochtones], la science est un tout qu’il faut appréhender comme un organisme vivant, un corps », explique l’anthropologue Justino Rezende. Illustration : Justino Rezende. Photo : Miqueias Mugge
Carolina Levis : Pour les sciences autochtones des peuples du Alto Rio Negro, en Amazonie, il existe un réseau cosmopolitique formé d’un tissu de relations entre une multiplicité d’êtres humains, avec les autres humains que sont les waimahsãs pour le peuple Tukano, ou les xapiris dont parlent les Yanomami, ou les encantados (les esprits de la forêt) amplement reconnus, et tous les autres êtres qui habitent ces domaines. Ces relations sont composées de liens de parenté, de négociation et d’offrandes. On explique aussi qu’il existe des pratiques et des règles — des cérémonies —, pratiquées quotidiennement (comme c’est le cas pour la culture des terres) et qui maintiennent en fonctionnement ces réseaux de relations. Comme l’explique Justino Rezende, les activités sont cycliques et soumises à des rythmes propres au fonctionnement de ces domaines, afin de continuer à alimenter et à générer de la vie.
Il nous faut comprendre ces réseaux de relations entre tous les êtres. Et ce sont justement les spécialistes autochtones de chaque peuple qui détiennent un niveau élevé de compréhension de ces interconnexions et agissent pour créer ces espaces de coexistence et de cohabitation entre tous les autres êtres. Ces spécialistes reconnaissent aussi que les lieux ont des noms non humains et sont la possession de non humains. Cependant, ils sont aussi des sujets et doivent être respectés en tant que tels. Nous avons besoin de valoriser ces spécialistes autochtones, véritables ambassadeurs et intermédiaires de ces relations.
Le concept Nombril du monde est très présent dans votre livre, Francy Baniwa. Pouvez-vous nous parler de votre recherche ?
Francy Baniwa : Parfois, on croit connaître déjà le monde où l’on vit parce qu’on y est né, en suivant ses règles. Mais pour autant, on ne remet jamais en question le pourquoi de toutes ces directives rigides qui touchent au corps, aux lieux sacrés, au territoire, à l’humain et aux animaux de ce territoire vivant. Et jamais on ne s’interroge sur la manière dont tout cela a commencé. Écrire le Nombril du monde, avec l’orientation de mon père, m’a fait repenser mille fois à mon propre monde, en partant des explications de la science autochtone, des anthropologies autochtones, des concepts baniwa. C’est regarder le monde et percevoir qu’il est vivant, qu’il respire comme nous — que c’est un grand chaman. On s’aperçoit alors que l’on est inséré dans un territoire totalement vivant. Il faut acquérir ce regard. Écrire ce livre a été mon premier rituel initiatique touchant à d’autres savoirs, à d’autres formulations.
« Il est difficile de comprendre pourquoi nous parlons autant de démarcation, de forêt et d’agriculture. C’est parce que la forêt est le pilier, le placenta de l’humanité », déclare Francy Baniwa. Photos : reproduction/Editora Dantes et Juliana Chalita
Pourquoi est-il difficile pour la science occidentale, pour l’Académie, de comprendre les sciences des peuples autochtones ?
Carolina Levis : Il existe un bagage historique de visions du monde distinctes dans ces systèmes de connaissance. Le savoir académique, considéré comme science universelle, est devenu très puissant au moment historique de la Renaissance en Europe. Les sciences et la connaissance de la Nature ont été très valorisées, alors qu’apparaissait une volonté de comprendre la Nature en tant que telle, comme si elle existait en dehors de toute culture. Il y a eu aussi le besoin de comprendre le corps humain séparé de l’âme, le matériel sans l’immatériel et d’opérer de telles distinctions. À partir de là, au moment de l’expansion colonialiste dans le monde, la science écologique a elle aussi été produite à partir de la même vision du monde qui dit qu’il existe une Nature oppositionnelle aux humains, et aussi qu’il existe l’humain et le non humain. Cela a eu pour conséquence de considérer la Nature comme une ressource. La société occidentale comprend le monde de cette manière dichotomique ou dualiste qui transforme la Nature en marchandise, thème sur lequel l’écrivain [Ailton] Krenak [https://sumauma.com/tag/ailton-krenak/] s’exprime assez souvent. Cela a conduit à l’idée que les humains sont séparés de la Nature et ont le pouvoir de dire ce qui doit en être fait. C’est une vision anthropocentrique [https://sumauma.com/tag/antropoceno/]. Il nous faut que cette vision du monde par la science occidentale soit reconnue, afin de comprendre qu’il existe d’autres visions du monde.
Les connaissances autochtones ne sont pas dogmatiques. Ceux qui les produisent dans nos territoires sont toujours en train de les valider, d’y réfléchir et de les transformer. Et il faut les prendre au sérieux. Cela invite à repenser le terme d’ethno-connaissance, utilisé pour nommer la connaissance de chaque peuple. S’il existe la médecine, existerait l’ethnomédecine ? À vrai dire, l’ethnomédecine c’est la médecine des peuples autochtones. Pourquoi y rajouter le préfixe ethno ? Est-ce pour signifier qu’il s’agirait d’une presque-connaissance ? Il nous faut comprendre la pensée autochtone comme la science de chaque peuple. Dans ce sens, à partir de sa reconnaissance, à travers ce dialogue dont nous parlons, nous pouvons commencer à distinguer quelques solutions pour les crises que nous vivons, ce qui a été l’objectif de notre article. La science occidentale, actuellement, ne nous aide pas beaucoup à résoudre les crises du climat et de biodiversité et à enrayer la destruction à laquelle nous assistons. Reconnaître l’importance des sciences autochtones nous permettra de trouver d’autres chemins pour notre existence sur cette planète.
Francy Baniwa : Parfois nous parlons d’un monde dont nous avons la compréhension immédiate. Mais le fait d’être né dans un monde très différent vous rend difficile d’accompagner nos propos. Il vous est difficile de comprendre pourquoi nous parlons tellement de la délimitation du territoire, de la forêt, des terres cultivées. C’est parce que la forêt, c’est le pilier, c’est pratiquement le nombril du monde, le placenta de l’humanité. nous ne nous concevons pas sans la forêt. Cela ne sert à rien que nous disions que « l’avenir est ancestral » si vous ne comprenez pas, au fond, ce que cela signifie et représente pour ceux qui habitent la forêt.
Nous avons besoin du territoire et de la forêt pour cultiver notre terre. Nous avons besoin du fleuve pour nous baigner, pour pêcher, avec la diversité des poissons. Nous avons besoin que notre air soit pur parce qu’il faut qu’il y ait la connexion entre les constellations, l’environnement et la forêt. S’il n’y a pas de lien entre les constellations, la forêt meurt. Quand les constellations dansent là-haut, la forêt aussi danse au-dessous et fait évoluer ses cycles. Quand on habite en ville, on ne connaît pas ces cycles ni ce que cela signifie d’avoir besoin de la pluie et de la sécheresse. C’est un ensemble qui nécessite d’être toujours renforcé pour que le territoire continue de se sentir heureux, qu’il danse, produise, vive et continue de percevoir, avec la sensibilité de l’écoute entre humains et non-humains. Penser la COP30, pour nous, c’est se mettre à la place de ceux qui résident dans la forêt et qui vivent dans leur quotidien les changements climatiques.
« Réfléchir à la COP30, c’est se mettre à la place de ceux qui vivent en forêt et subissent directement les effets du changement climatique », déclare Francy Baniwa. Photo : Ahmad Jarrah/Sumaúma









