Pour le brésilien vainqueur de l’Oscar de la bande dessinée, les noirs vivent une histoire d’extermination.

Peu de brésiliens ont gagné le Eisner Awards, l’Oscar des bandes dessinées américain. Le pauliste Marcelo D’Salete, 40 ans, est l’un d’eux. Et de plus, pour une œuvre qui évoque un thème tout à fait de notre pays (Cumbe, traduit en français en 2016, édition Çà et Là) : l’esclavage qui a existé ici sous le régime colonial. On ne peut lire une telle œuvre sans réfléchir sur le racisme et la population noire du Brésil aujourd’hui.

Traduction pour Autres Brésils : Pascale Vigier
Relecture : Marie-Hélène Bernadet

“Parler du racisme et de l’histoire des noirs du Brésil n’est ni simple ni facile”, dit D’Salete. “Nous sommes le résultat d’une histoire de violences et d’exterminations”, affirme-t-il.
Ses albums ont pour sujet ceux qui sont à la marge : Cumbe est sorti en 2014 ; puis est venu Angola Janga [1] – Uma História de Palmares (traduction française : Angola Janga, Çà et Là, 2018), primé lui aussi, sur la vie dans le grand quilombo. Et à présent une édition du Discours sur le colonialisme, publié en 1950 par le penseur français Aimé Césaire, est disponible en vente anticipée, illustrée par D’Salete.

Avec 6 Minutos, l’artiste a parlé de racisme, de l’histoire du Brésil, de la représentation des noirs dans les arts et les histoires en bandes dessinées. Voici les principaux extraits de l’interview :

Pour un pays ayant une population noire de la taille de la nôtre, la faible quantité de noirs représentés dans notre culture est surprenante. Dans les bandes dessinées ou en dehors d’elles (les novelas, par exemple), à quels moments vous êtes-vous senti représenté ?
Dans les années 80 et 90, il y avait très peu de personnages noirs dans les novelas et les publicités. C’était un manque énorme. Et quand ils apparaissaient, c’était seulement pour renforcer certains stéréotypes. À partir des années 2000, cela a changé un peu, ce goût pour des acteurs et personnages noirs dans la publicité, et parfois dans les novelas, avec des cheveux crépus et bouclés. Jusqu’aux années 90, c’était impensable.
Aujourd’hui encore, nous sommes tributaires d’une façon de voir qui se réfère à de vieux stéréotypes, en continuité avec une certaine perversion du regard d’un siècle en arrière. En 2014, la télénovela Da Cor do pecado (La couleur du péché), était l’une des premières à avoir une actrice noire comme protagoniste. Le titre-même de la novela en dit déjà long : de qui pensez-vous que vienne une telle phrase ? Mettre en relation la femme noire avec la couleur du “péché” n’a de sens que pour l’homme blanc.

Couverture de Cumbe, bande dessinée de Marcelo D’Salete

Le titre-même de la novela place dans la perspective, non pas d’une famille noire, mais d’un homme blanc par rapport à cette femme noire, qui va ramener à toute une histoire de violence et de viols du Brésil colonial. Parfois, nous assistons à certaines visions extrêmement dangereuses, par l’intermédiaire d’un média très populaire comme une novela.
Dans le cas des bandes dessinées, je crois que le premier travail auquel je me intéressé, qui se situait un peu dans cette optique de groupes noirs organisés ces dernières dizaines d’années, a été celui du [journaliste, publiciste, écrivain et cartooniste de São Paulo] Maurício Pestana. Ses caricatures en particulier, exceptionnellement mordantes et vigoureuses, sont porteuses d’une critique sociale fondée sur le point de vue de ces discussions qui se déroulaient au sein du mouvement noir des années 70 et 80. Cela a été révélateur pour moi.

D’après vous à quoi est due cette faiblesse de la représentativité du noir dans nos arts ?
Nous sommes le résultat d’une histoire de violences et d’exterminations de la période coloniale, impériale, jusqu’à la république. Durant cette histoire, la population noire arrive au Brésil dans des conditions d’une grande brutalité : celles de l’esclavage. Ces personnes n’étaient pas considérées comme des personnes, mais comme des choses.
D’une certaine façon, nous n’avons peut-être pas rompu avec cette logique. Cette violence, marquée dans le corps de la population noire, a continué. Ce n’est pas seulement une violence qui atteint le corps physiquement. C’est aussi une violence symbolique : on ne laisse pas ce groupe maître de son histoire. Le racisme structurel essaie d’empêcher les noirs de penser leur histoire au-delà de ce que permet le groupe dominant – habituellement, les hommes blancs. C’est comme si le noir n’était pas autorisé à parler de lui-même.

Nous avons eu divers artistes noirs au cours de notre histoire, mais ils n’arrivaient pas à percer le plafond de verre pour atteindre un public plus large, sauf en soustrayant une bonne part de leur appartenance ethnique et raciale. C’est ce qui s’est produit pour Machado de Assis. Il a été accepté, incorporé dans la littérature de son vivant, cependant cela ne l’a pas empêché d’être attaqué par d’autres écrivains du fait qu’il était noir. Et dans les livres d’histoire et de littérature, comme vous le savez, ses photographies l’ont souvent blanchi, afin de ne pas mettre en évidence qu’il était un écrivain noir.

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Je pense, en effet, qu’à l’intérieur du système éditorial, une barrière de critiques, de lecteurs, filtre les auteurs qui parviennent au grand public. Cette barrière finit par filtrer des auteurs qui suggèrent des débats qu’ils considèrent probables pour le grand public. Les débats à propos d’histoires de noirs et de problèmes qui s’attaquent au Brésil comme à un tout – et à la population noire en grande partie – ont souvent été éliminés de ce processus, comme le thème du racisme. Le concept de démocratie raciale, par exemple, a été une des principales stratégies de l’élite dominante pour limiter, déprécier et empêcher toute discussion sur le racisme et la discrimination.

Des habitants de la périphérie et/ou en marge de la société apparaissent dans vos premiers livres, Noite Luz (2008, non traduit) et Encruzilhada (2011, non traduit). La période de l’esclavage de l’histoire du Brésil est très bien décrite dans Cumbe et Angola Janga. Comment sélectionnez-vous les thèmes que vous allez aborder dans vos histoires ?
Quand j’ai commencé à lire un peu plus d’histoire du Brésil et d’histoire de la population noire au Brésil, j’ai pris la mesure du nombre d’histoires, de récits et de personnages que nous possédons, en grande partie des personnages noirs que nous ignorons. À partir de cela, j’ai développé ces histoires selon un genre pour lequel j’ai de l’intérêt, et une certaine maîtrise, qui sont les bandes dessinées.

Vous avez déjà remporté des prix internationaux pour votre travail – le Eisner Awards est le plus réputé d’entre eux. La reconnaissance de l’extérieur a-t-elle été nécessaire pour être distingué à l’intérieur du pays ?
Ma première distinction a eu lieu ici au Brésil : le Prix Grampo Ouro [2]. J’imagine que la récompense au dehors a pas mal attiré l’attention sur Cumbe, aussi bien au Brésil qu’à l’étranger. Je venais de publier Angola Janga [3]… Je crois que ces deux livres sont restés en bonne position. Le prix reçu à l’étranger a eu une répercussion positive ici au Brésil, dans la mesure où le livre a atteint un plus grand public.
Aussi bien Cumbe que Angola Janga ont été très bien accueillis au moment de leur parution, ce qui a encore été amplifié après le prix.

Parler du racisme et du noir dans la société brésilienne … Ces thèmes ouvrent-ils ou ferment-ils les portes au Brésil ?
Il n’est ni simple ni facile de parler de racisme et d’histoire des noirs au Brésil. Pourtant j’imagine que nous avons, au Brésil, un public très intéressé par la connaissance de cette histoire, justement en raison d’un manque sur ce sujet.
Je pense que ce public s’est beaucoup étendu ces dernières années. Je ne dirais donc pas que c’est un thème qui à ce jour ferme des portes. Je crois que, du moment où il est correctement réalisé, il y a un public intéressé par la connaissance de ces histoires.
Or il est évident qu’il faut vraiment bien réfléchir à la façon avec laquelle vous allez traiter ce thème, la manière de raconter, comme le thème choisi.

“Il n’est ni simple ni facile de parler de racisme et d’histoire des noirs au Brésil”. Pourquoi n’est-ce pas facile ? Qu’est-ce qui est gênant ?
Il est possible de parler du racisme, mais ce discours n’a pas toujours d’écho dans la société brésilienne en raison des stratégies historiques de réduction au silence et d’oppression de la population noire.

J’ai vu que le livre Discurso sobre o colonialismo [Discours sur le colonialisme], avec vos illustrations, est déjà en pré-vente. Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce projet ?
[Le poète et homme politique français né en Martinique, aux Caraïbes] Aimé Césaire (1913-2008), est un intellectuel noir important. Son œuvre est une critique sans appel du racisme et du colonialisme européen en plein 20ème siècle. Illustrer ce texte a été l’occasion de dialoguer avec une œuvre cruciale.

Voir en ligne : Portal Geledés : « Para brasileiro vencedor do ’Oscar dos Quadrinhos’, negros vivem história de apagamento »

[1Angola Janga a été le plus important quilombo de l’état de Pernambouc, créé à la fin du 16e siècle, qui a abrité jusqu’à 30000 habitants. Malgré de nombreux actes de résistance, il a été détruit en 1695.

[2Prix décerné parmi les bandes dessinées de toute nationalité, lancées au Brésil dans une année. Le prix comporte 3 niveaux : Bronze, Argent et Or. Il a été attribué en 2018 à Angola Janga.

[3Angola Janga a été publié en 2017 et le Eisner Awards décerné en 2018 à Cumbe

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