Pour Stédile, la réforme agraire de Lula est une honte nationale (2)

 | Par João Pedro Stédile

Tribuna da Imprensa - Dans les endroits où est implanté l’agrobusiness, il y a davantage de conflits de terre. Pourquoi ?

En général, les conflits sociaux qui impliquent l’agrobusiness sont dans ces lieux où il y a une résistance à ce modèle, et également à la frontière agricole. Mais ça a attiré l’attention, et c’est pour cela que la Commission Pastorale de la Terre a dénoncé le fait qu’il était emblématique que quelques cas d’extrême violence étaient pratiqués par ces grands propriétaires soit-disant modernes. Regardez : le plus grand producteur de haricots du pays, élu maire de Unaí, est le mandataire de l’assassinat de trois inspecteurs du travail, qui inspectaient ses propriétés au sujet du travail esclave. A Felisburgo, dans le Minas Gerais, le propriétaire Adriano Chafik était leader politique des grands propriétaires, il utilisait des techniques modernes pour l’élevage de nelore (4), etc . C’est le même qui a engagé 15 tueurs à gage, et a participé personnellement au massacre qui a causé la mort de cinq sans-terre en novembre dernier, essayant de procéder à la désoccupation à main armée, agissant contre la loi, parce qu’il savait que ses terres étaient publiques, et donc, grillonnées (5). Il a fallu la mort de cinq companheiros pour que la Justice Agraire de Minas (Gerais), la semaine dernière, redonne le titre de propriété de cette terre à l’Etat de Minas Gerais, car elle figurait dans les registres fonciers comme terre appartenant à l’Etat.

Et la mort de la missionnaire Dorothy Stang ?

De la même manière, les négociants en bois qui ont fait tuer la sœur Dorothy sont des gens modernes, qui se consacrent à l’exportation... Les fameuses multinationales des eucalyptus dans l’état d’Espirito Santo et au sud de l’état de Minas Gerais sont les mêmes qui ont pris les terres des Guaranis pour les remplir d’eucalyptus. Dans le Rio Grande do Sul, ils sont si modernes qu’ils s’arment pour empêcher les techniciens de l’INCRA (6) d’inspecter leurs terres. S’ils sont au clair avec la loi, pourquoi ont-ils si peur ?

Pour vous, la dispute de la terre est devenu un problème plus doctrinaire qu’économique ?

Le problème de la terre au Brésil est un problème de la société brésilienne, c’est pour cela qu’on l’appelle la question de la terre. C’est un problème national, car beaucoup de problèmes sociaux dont souffre le Brésil - le chômage, l’exode des personnes sans emploi, la violence dans les villes - ont leur origine dans la question agraire non résolue. C’est pour cela qu’il s’agit d’une question sociale. Mais c’est aussi une question économique, car elle pourrait tirer de la pauvreté des millions de brésiliens en garantissant l’accès à la terre, au travail, et à un logement digne, et en donnant un avenir à ces familles.

Vous avez approuvé la Loi de Biosécurité ?

La loi de « Bio-insécurité » est une honte nationale. Ça n’a été qu’une forme pour les multinationales, en particulier Monsanto, d’obtenir ce qu’elles voulaient, une liberté totale pour disséminer les semences transgéniques, contrôler l’agriculture et faire payer des royalties aux agriculteurs. Aux prochaines élections elles vont continuer à financer beaucoup de ces députés qui ont voté la loi, comme d’ailleurs elles l’ont déjà fait lors des dernières élections. Il y a des rumeurs selon lesquelles un président d’état du PT (Parti des Travailleurs, ndt) aurait bénéficié de cet appui pour les dernières élections. Vous imaginez les autres...

Qu’attendez vous du président Lula ?

J’attends du président Lula qu’il ait le courage de mettre son veto sur divers articles qui donnent une liberté totale. S’il ne le fait pas, il sera de connivence avec cette irresponsabilité sociale. Pour notre part, avec des organisations environnementales et les églises, nous allons déposer une plainte pour inconstitutionnalité auprès du Tribunal Suprême, car la loi approuvée porte stupidement atteinte à la Constitution. Nous allons exiger de l’Etat, si préoccupé de faire respecter la loi par les pauvres, qu’il la respecte à la lettre, et qu’il exige des entreprises qu’elles affichent sur l’étiquette si leurs produits contiennent des OGM. Si les OGM sont si bons, pourquoi est-ce qu’elles ne veulent pas le dire sur leurs étiquettes ? L’an passé, 6 millions de tonnes de soja gaucha (7) transgénique ont été commercialisées sur le marché interne. Et malgré la loi, aucun produit n’a été étiqueté. Pourquoi donc ?

Cela veut dire que le MST désapprouve totalement les OGM ?

Nous ne sommes absolument pas d’accord. Nous et les mouvements sociaux avons toujours exigé le droit à la recherche totale. Nous défendons le principe de précaution, autrement dit, on ne peut autoriser pour des raisons commerciales la culture de produits végétaux dont personne ne connaît les conséquences pour les personnes, pour les animaux, pour les agriculteurs, pour l’environnement. Les multinationales qui détiennent le monopole de ces semences ne veulent que contrôler l’agriculture et recevoir des royalties, elles n’ont aucune responsabilité sociale. Ou peut-être a-t-on retrouvé le coupable de la maladie de la vache folle, qui a tué des centaines de personnes en Europe ? Il est également prouvé que les semences transgéniques sont tueuses, elles ne parviennent pas à vivre auprès d’autres plantes, elles se mélangent automatiquement à elles et les transforment en plantes transgéniques. Ceci met en danger notre biodiversité, qui est notre bien le plus précieux.

Mais pourquoi alors les pays qui ont autorisé les OGM, comme les Etats-Unis, par exemple, pourquoi ont-ils fait ça ?

Dans le monde entier, tout le monde suit le principe de précaution et exige le contrôle des OGM. Pourquoi donc seulement les Etats-Unis, le Canada et l’Argentine du temps de Menem ont-ils autorisé la culture d’OGM ? Parce que dans ces pays il n’y a pas de gouvernement, il y a les intérêts des entreprises transnationales. C’est une honte qu’un gouvernement qui a été élu pour le changement soit otage des multinationales et ait approuvé une loi qui autorise les transgéniques. Le président Lula ne sait pas la bêtise qu’il va écrire pour l’histoire.

(Notes de la rédaction : autant le maire d’Unai, Antério Mânica, comme le grand propriétaire terrien Adriano Chafik, sont pour l’instant suspects d’êtres impliqués dans les crimes. Ils n’ont pas été considérés coupables par la Justice).
L’interview a été faite avant les vetos de Lula à la Loi de Biosécurité, jeudi dernier.

(4) Race de zébu (ndt)

(5) Le “grillonage” est une méthode frauduleuse utilisée pour “vieillir” de faux titres de propriété et les faire passer pour des vrais, à l’aide de grillons (l’insecte), d’où l’expression de “terres grillonnées”

(6) INCRA : Institut National de Colonisation et de Réforme Agraire

(7) gaucha : de l’état de Rio Grande do Sul

Source : Tribuna da Imprensa, 28/03/05

Traduction : Isabelle Dos Reis pour RISAL et Frères des Hommes

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