Source : OutrasPalavras, « Águas : a privatização no Piauí, bilionária e improvisada », par Adauto S. do Espírito Santo* – 27 février 2026
Traduction : Bertrand Carreau
Relecture : Roger Guilloux
Édition : Patrick Piro
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Sécheresse dans le Piauí en 2025. La situation pourrait s’aggraver, car la concession de gestion de l’eau a été accordée sans études approfondies, et transforme brutalement une ressource vitale en marchandise. ©Marcello Casal Jr/Agência Brasil
C’est un processus de privatisation censé apporter à tous les habitants les services d’eau et d’assainissement qui est en cours dans les 224 municipalités de l’État du Piauí. Brassant plusieurs milliards de réaux [1], l’opération repose sur des bases techniques fragiles et des projections économiques irréalistes. L’analyse des documents officiels qui ont sous-tendu cette privatisation révèle un plan d’assainissement qui ignore les lois fédérales, méconnaît les études préexistantes financées par des fonds publics et adopte des hypothèses statistiques contestables : surestimation des recettes, sous-estimation des coûts et des investissements de long terme. Le projet exclut par ailleurs des centaines de milliers de personnes de l’accès aux services essentiels, créant ainsi une « fausse universalisation », avec à la clé un risque élevé d’échec financier et opérationnel.
Les problèmes repérés par les experts laissent présager qu’au terme de la concession de 35 ans, l’État du Piauí risque d’hériter d’infrastructures obsolètes, après avoir financé une extension de service qui ne couvrira pas les besoins de l’ensemble de la population.
Une version dégradée de la privatisation dans le Sergipe
Le projet d’attribuer la gestion des services de l’eau et d’assainissement à des entreprises privées dans 224 municipalités du Piauí (à l’exclusion des zones urbaines de Teresina et Landri Sales) repose sur deux documents principaux : le Plan régional d’assainissement de base (PRSB) et le Plan d’affaires de référence (PNR). Une analyse technique détaillée de ces documents, comparés à des sources officielles telles que le Système national d’information sur l’assainissement (SNIS), le recensement démographique de l’IBGE et les Plans municipaux d’assainissement de base (PMSB) existants, révèle un tableau alarmant d’incohérences, d’omissions graves et de fondements techniques injustifiés. Ces lacunes compromettent la légitimité de la planification, conduisent à des recettes optimistes et à une minoration des coûts ainsi que des investissements. En définitive, le projet pourrait conduire à la privatisation d’un service essentiel sur la base de projections irréalistes, avec des risques importants pour la population et pour la viabilité financière du modèle. Cette situation est plus grave que celle observée lors du processus de privatisation des services de l’eau et de l’assainissement dans l’État du Sergipe à lire (en portugais).
Le Plan régional d’assainissement de base (PRSB) est un outil incomplet et mal paramétré qui ne répond pas aux exigences minimales établies par la loi fédérale n° 11.445/2007, toujours en vigueur dans le secteur de l’assainissement. Il lui manque des éléments fondamentaux pour être considéré comme un instrument de planification stratégique, notamment la participation, puisqu’aucun processus de mobilisation sociale, d’audiences ou d’enquêtes publiques n’a été mené lors de son élaboration, ce qui contrevient à un principe fondamental de la législation. Par ailleurs, il y a une absence d’alternatives, autre lacune importante, car aucun autre modèle de prestation de services ou de solution technique différente n’ont été évalués. De plus, l’omission de programmes structurants : le Plan ne présente ni programmes, ni projets, ni calendriers d’exécution, ni mécanismes de gouvernance, ni suivi, ni mesures d’urgence et de réponse aux contingences – ces dernières étant pourtant cruciales pour un État comportant des régions semi-arides. Enfin, autre problème extrêmement grave : la non-prise en considération des plans existants, tels que les Plans municipaux d’assainissement de base (PMSB), déjà élaborés avec les ressources de la Fondation nationale de santé (Funasa) pour 100 municipalités du Piauí.
Ces derniers, élaborés de manière participative et conformément à la loi, contiennent des diagnostics détaillés et des propositions spécifiques pour chaque ville, couvrant l’intégralité de la population concernée. Leur exclusion est inexplicable et laisse penser que leur prise en compte mettrait en évidence les fragilités de l’approche standardisée adoptée par le PRSB.
Hypothèses incohérentes et généralisations injustifiées
Au cœur des faiblesses du PRSB, il y a l’adoption de paramètres et d’hypothèses fondés sur des moyennes pour l’ensemble des 224 municipalités, faisant fi de leurs profondes différences démographiques, économiques, sociales et climatiques.
La projection démographique du PRSB est totalement erronée et contrevient à tous les principes d’une bonne planification, puisqu’elle a appliqué à toutes les municipalités le taux de croissance démographique moyen de l’État, sans tenir compte des dynamiques locales. Pire encore, elle a pris les taux d’urbanisation du recensement de 2010 et les a figés jusqu’en 2059, ignorant la tendance historique dans l’État, ainsi que la tendance nationale d’une croissance de la population urbaine. Il en résulte une sous-estimation de la future population urbaine et une surestimation de la population rurale (dont la plus grande partie a été exclue des études), avec des conséquences directes sur le dimensionnement des infrastructures.
Autre situation extrêmement préoccupante : la définition arbitraire de la population rurale desservie, ce qui pourrait avoir des conséquences encore plus sérieuses. Sans aucun critère technique, le PRSB a établi une division distinguant les populations rurales « regroupées » (qui seront desservies) des populations rurales « dispersées » (qui seront exclues du périmètre de concession). Ce qui engendre des situations absurdes. À Alto Longá, on a considéré que seulement 242 habitants ruraux vivaient regroupés, contre 6 632 dispersés, ce qui limiterait in fine la couverture supposément « universelle » à environ 50 % de la population municipale totale. À Floriano, en revanche, on a considéré que 100 % de la population rurale était regroupée.
Ce manque de rigueur méthodologique aboutit à définir une « zone de concession » dont la population totale (1,855 million) est nettement inférieure à la population réelle des municipalités concernées (2,420 millions), laissant a priori de côté des centaines de milliers de personnes (23,5 % de la population). Dans certaines municipalités, la population de la zone sous concession représente moins de 35 % de la population totale, comme à Antônio Almeida (26,43 %), Curral Novo do Piauí (28,33 %), Acauã (32,94 %), Bela Vista do Piauí (33,00 %), etc.
Les incohérences ne se limitent pas aux projections démographiques ; elles concernent plusieurs autres paramètres du projet, comme la consommation d’eau par habitant, fixée à 150 litres par personne et jour en milieu urbain, contre 120 litres en milieu rural pour toutes les municipalités, sans tenir compte de la moyenne réelle relevée dans l’État (119 litres par personne et jour en 2021, hors capitale Teresina) ni des variations locales. Il est important de noter que, historiquement, l’extension des réseaux d’assainissement réduit la consommation d’eau sous l’effet de la pression tarifaire, et non l’inverse.
Pour les réseaux d’égouts, outre l’utilisation d’un coefficient élevé de collecte des eaux usées (0,8), le PRSB a intégré un concept non conventionnel de « pertes d’eau non physiques », augmentant artificiellement le débit à traiter. De ce fait, dans les projections du PNR, le volume des eaux usées facturé dépasse celui des volumes facturés aux clients – une impossibilité à la fois physique et financière.
Si des erreurs importantes apparaissent dans les paramètres de conception, il en va de même pour les diagnostics posés sur les services d’eau et d’assainissement actuels. Superficiels et déconnectés de la réalité, ils reposent sur des données secondaires et ne révèlent pas l’état des lieux exact. Il en résulte des informations incohérentes, voire absurdes, comme à Floriano, où la station d’épuration afficherait une capacité de traitement de 925 litres par seconde. De plus, plusieurs tableaux de données sont en grande partie vides. Les prévisions, établies à partir de paramètres identiques pour toutes les communes, ignorent une fois de plus leurs spécificités. Elles ignorent également les informations issues des diagnostics et appliquent des formules standardisées, engendrant des situations illogiques. Par exemple, on trouve une prévision pour trois catégories de zones rurales à Alto Longá, alors que la population correspond à peine à la plus petite d’entre elles.
Plan d’affaires de référence (PNR) : Recettes surévaluées et coûts sous-estimés
Le PNR, qui justifie la viabilité économique et financière de la concession, amplifie les lacunes techniques héritées du Plan d’assainissement de base (PRSB). Les recettes y sont manifestement surestimées, notamment dans les calculs tarifaires basés sur des données peu robustes, voire erronées. Par exemple, la population desservie est limitée par les définitions imparfaites du PRSB et les volumes d’eau consommés et d’eaux usées à traiter sont projetés sur la base de paramètres surestimés, comme décrit précédemment.
Autre postulat absurde : le tarif moyen affiche une augmentation de 22,4 % sur les six premières années, atteignant 7,53 réaux par mètre cube (environ 1,2 euro), avant de se stabiliser. Le modèle part donc déjà du principe que la population paiera plus cher pour les services d’eau et d’assainissement.
Par ailleurs, on peut constater que les coûts d’exploitation (Opex) ont été largement sous-estimés. Par exemple, les dépenses projetées sont inférieures aux dépenses actuelles, alors qu’on part d’une situation de faible couverture des services pour aboutir à une prétendue « universalisation ». Ces contradictions concernent notamment les dépenses de personnel, dont le montant maximal projeté s’élève à 170,44 millions de réaux (environ 28 millions d’euros) selon le PNR-Appel à Candidatures 02. Ce montant est proche, voire inférieur, à celui déjà dépensé en 2021 (170,65 millions de R$ selon le Système national d’informations sur l’assainissement - Snis), avant les investissements majeurs. Il convient de noter que les comparaisons avec le Snis se basent sur la même année de référence que celle établie dans les documents analysés. Concernant les dépenses en énergie et en produits chimiques, les valeurs projetées sont inférieures aux valeurs actuelles, sans justification, alors même que les coûts devraient augmenter en raison de la construction de nouvelles stations de traitement d’eau potable et de nombreuses nouvelles stations d’épuration. Autre point préoccupant : les dépenses liées aux prestations de services par des tiers, qui semblent également sous-estimées par rapport aux données du Snis.
En ce qui concerne les impayés, un point important mérite d’être souligné : leur augmentation prévue, de 5,7 % (situation actuelle) à 7,5 %, indique une dégradation du recouvrement des recettes, ce qui est loin d’être acceptable.
L’eau, un sujet en permanence très sensible dans le Piauí. Le Secrétariat de l’environnement et des ressources hydriques du gouvernement de l’État (Semarh) publie chaque mois un bulletin de suivi des sécheresses. En janvier 2026, 100 % des 224 communes du Piauí était affectées par la sécheresse, dont 22 % à un degré « extrême » (en rouge vif) ©Semarh. Carte des États du Brésil : ©Felipe Menegaz creative commons
Si les dépenses sont sous-estimées, il en va de même pour les investissements (Capex), ce qui souligne, de surcroît, le manque total de transparence quant à la méthode de calcul de ces chiffres, puisqu’aucun chiffrage détaillé par municipalité n’est fourni. Les montants totaux - 2,73 milliards de réaux pour l’eau (environ 440 millions d’euros) et 4,27 milliards de réaux pour l’assainissement (environ 690 millions d’euros) - sont présentés sous forme agrégée. La répartition en pourcentage entre les différents postes (prise d’eau, stockage, réseaux, etc.) s’écarte des normes de référence du secteur, ce qui indique des distorsions possibles.
Le point le plus critique observé est le réinvestissement (Capex de maintenance), projeté à seulement 0,75 % par an pour les nouveaux investissements et à zéro pour les actifs existants. Dans le cadre d’une concession de 35 ans, conformément au Plan national d’assainissement de base (Plansab), il serait nécessaire de réinvestir environ 70 % de la valeur de l’ensemble des systèmes. Ces prévisions signifient qu’à la fin de la concession, les autorités publiques récupéreront des systèmes totalement ou partiellement délabrés – un héritage néfaste pour les générations futures.
Conclusions et implications : un processus risqué et précaire
Les analyses techniques réalisées permettent de conclure que les documents ayant servi à l’octroi de la concession présentent de graves lacunes :
Illégitimité technique et juridique : Le PRSB n’est pas un plan d’assainissement au sens juridique du terme. Il s’agit d’une étude technique incomplète, fondée sur des généralisations qui nient la diversité des situations dans le Piauí.
Modèle économico-financier irréaliste : Le PNR construit un scénario artificiellement viable, en surestimant les recettes (par le biais de la population, de la consommation et des tarifs) et en sous-estimant les dépenses et les investissements à long terme, notamment le renouvellement crucial des infrastructures.
Universalisation fallacieuse : L’exclusion arbitraire des populations rurales dispersées et les projections démographiques biaisées tracent les contours d’une « universalisation » qui exclurait une part importante de la population de l’État, contredisant ainsi l’esprit de la législation en matière d’assainissement.
Risque d’effondrement et de conflits futurs : La combinaison de recettes surestimées et de coûts sous-estimés ouvre la voie dans le futur à des demandes de rééquilibrage économique et financier, des litiges tarifaires et, dans le pire des cas, à une impossibilité pour le concessionnaire d’atteindre ses objectifs, perpétuant ainsi le manque de services.
Négligence, absence d’études préalables sérieuses : La non-prise en compte des Plans municipaux d’assainissement de base de la Funasa et la non-utilisation des atlas de l’eau et de l’assainissement de l’Agence nationale des eaux et de l’assainissement de base (Ana) (qui contiennent des études spécifiques à chaque municipalité) constituent un gaspillage de ressources publiques et un mépris pour la planification déjà réalisée. Ces études auraient permis d’apporter un minimum de précision au contenu de la documentation utilisée dans le processus de privatisation.
En résumé, la concession des services d’eau et d’assainissement du Piauí repose sur des fondements techniques et économiques fragiles. Le processus, tel que documenté, n’offre aucune garantie quant à une véritable universalisation qui apporterait qualité et durabilité. Au contraire, il comporte un risque élevé de transfert au secteur privé d’un dossier complexe et coûteux, assorti d’attentes irréalistes. Il pourrait en résulter un dysfonctionnement opérationnel, des tarifs excessifs pour les usagers et la restitution à l’État, dans 35 ans, d’un bien public déprécié et insuffisant. Nous recommandons de revoir l’appel d’offres et d’inciter à un examen approfondi et transparent des études, intégrant les données existantes et prenant en compte l’avis de la population, afin que la concession, si elle est maintenue, serve véritablement les intérêts des habitants du Piauí.
Les études réalisées dans le cadre de la privatisation de l’eau et de l’assainissement dans le Piauí présentent des situations assez semblables, voire pires, à celles constatées lors d’une privatisation similaire dans le Sergipe. Car le volume de documents disponibles est encore plus faible et les incohérences tout aussi importantes. D’après nos observations, des situations très similaires se produisent dans tous les autres processus de privatisation en cours dans le pays, ce qui révèle que le véritable objectif n’est pas l’universalisation des services d’eau et d’assainissement, mais leur privatisation au moyen de modèles qui, de par leur nature même, compromettent la viabilité de la fourniture de ces services après la période de concession. Autrement dit, l’objectif est de transformer l’eau en marchandise, de générer des profits et de faire payer aux générations futures les erreurs commises aujourd’hui.
*Ingénieur civil, il est membre de l’Observatoire des droits à l’eau et à l’assainissement (Ondas) et directeur de l’Association brésilienne d’ingénierie sanitaire et environnementale - Section district fédéral.




