Peuples autochtones. Les épidémies et la chute du ciel

 | Par Angela Pappiani, outraspalavras

Depuis l’arrivée des premiers européens au Brésil, des milliers d’autochtones sont morts à cause des maladies des blancs. Avec le Covid-19 arrive une nouvelle menace, y compris pour les peuples isolés. Il est nécessaire d’agir : ceux qui protègent la forêt ne peuvent pas rester sans défense.

  • Traduction de Marie-Hélène BERNADET pour Autres Brésils
  • Relecture : Marie MOUSSEY

Visuel : Combat entre miliciens et indigènes, gravure de Johann Moritz Rugendas - Centro de Documentação D. João VI, Domaine public

« Avant le contact avec les blancs, il y avait beaucoup de maisons et beaucoup de gens, 5000 personnes. Elles sont mortes comme ça, rapidement et personne ne les enterrait. Les gens mourraient comme des animaux et ce sont les vautours qui s’occupaient d’eux. Une fièvre que nous ne connaissions pas est apparue, accompagnée de lésions sur le corps qui ressemblaient à des brûlures. Le chaman et les anciens ne savaient pas comment soigner cette maladie, ils n’avaient aucun remède. La maladie attaquait les poumons. Lorsque celle-ci fit son apparition, les guerriers, qui étaient forts et qui avaient même été soignés avec nos médicaments pour des blessures par balle, ne savaient plus comment se soigner. Les gens mourraient de fièvre et de faim dans leur hamac ; d’autres partaient à la recherche de remèdes dans la forêt et y mourraient. Il y a eu beaucoup de morts, vraiment beaucoup ! Cette histoire est celle de Surui… Celui qui n’a pas été témoin de cette souffrance, qui ne connaît pas cette histoire mais qui se croit le maître du monde ne le deviendra jamais.  »
 
Récit de Anine Gaami Suruí dans le livre Histórias do começo e do fim do mundo – o contato do povo Paiter Suruí1 (Editora Ikore, 2017).

Les premiers contacts avec le peuple Paiter Suruí et d’autres peuples de Rondônia ont eu lieu à la fin des années 60 avec l’invasion de son territoire par des orpailleurs, des seringueiros [1], des colons et la construction de l’autoroute BR 364- [2]. En quelques mois, près des 2/3 des peuples autochtones est morte, victime d’épidémies et d’attaques directes).

N’importe quel survivant des épidémies qui frappent les peuples autochtones depuis l’arrivée des premiers européens pourrait raconter la même chose. Des milliers de personnes et des peuples entiers ont succombé à des maux qu’ils ne connaissaient pas et qui se transmettaient par le contact physique, la plupart du temps de façon intentionnelle, avec la distribution de vêtements contaminés pour favoriser l’extermination « de ces gens qui ne font que ralentir le progrès. »

Le chamane yanomami Davi Kopenawa parle de son nouveau livre La Chute du Ciel. Paroles d’un Chaman Yanomami. Davi Kopenawa and Bruce Albert Paris : Terre Humaine, Plon, 2010. 820 pp.

Les virus et les bactéries sont les armes puissantes d’une guerre injuste qui, malheureusement, se poursuit au profit de systèmes politico-économiques qui ne considèrent pas la vie comme une priorité.

Encore une fois, dans la courte histoire de notre pays, les peuples autochtones sont sous la grande menace d’une politique d’occupation des derniers coins reculés de la forêt et du cerrado. Une nouvelle vague d’invasion des zones du patrimoine naturel que les peuples autochtones ont réussi à protéger au prix de leur propre vie, ravage ce qu’il en reste à coup d’agro-industrie, de gros chantiers, d’orpaillage et d’exploitation minière, dans une vision erronée de progrès qui profite à une élite irresponsable.

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Les peuples qui se maintiennent dans un isolement volontaire, vivant totalement intégrés à la nature et fuyant systématiquement les risques que représente notre société sont les plus vulnérables, tant par l’absence d’anticorps face à nos maladies que par le fait de se trouver dans des zones isolées ; sans aucune protection pour leurs droits et leurs territoires, ils sont même victimes de l’attaque systématique de groupes inspirés par le discours du président qu’un tiers des Brésiliens a élu.

La semaine dernière, Paulo Kenampa Marubo, le coordinateur général de l’Union des Peuples Indigènes du Vale do Javari, a dénoncé l’action des pasteurs appartenant au Mouvement des Nouvelles Tribus du Brésil, qui travaille depuis les années 40 avec les peuples isolés ou de récent contact et qui maintenant porte le nom de Ethnos360. Ces pasteurs, avec la cooptation de quelques autochtones convertis, ont menacé les dirigeants afin d’obtenir une autorisation pour entrer dans la zone du Vale do javari (Amazonie), une des zones abritant le plus grand nombre de peuples en isolement volontaire. D’après la plainte déposée, cette organisation possède même un hélicoptère pour faciliter l’accès à ces régions. Cette incursion met en grand danger les six peuples de récent contact de cette zone, ainsi que les 16 groupes isolés. Ces plaintes n’ont pas été prises en compte par les instances qui devraient protéger ces peuples et les grands médias n’y ont pas eu accès.

Indiens Baré dans leur milieu naturel, à Nova Esperança.
© Daniel Zanini H.

Même les peuples autochtones de contact plus ancien qui ont déjà connu d’autres épidémies et ont eu accès à des campagnes de vaccination sont toujours vulnérables face aux maladies que leurs corps ne connaissent pas.

Il est nécessaire d’être vigilants et de suivre le déroulement de cette pandémie afin d’essayer de protéger ces peuples et dénoncer toute action intentionnelle de rapprochement malveillant avec cette population. Il est également indispensable de rester attentifs aux effets de la pandémie sur les autres peuples qui protègent les forêts et les zones naturelles comme les peuples riverains des fleuves, des réserves extractivistes et des quilombos.

Conscients des dangers, beaucoup de villages se mobilisent en fermant l’accès aux personnes extérieures, en s’occupant du retour des étudiants vivant en ville, en protégeant les personnes âgées et en s’informant. C’est une période d’isolement pour le peuple entier, une période d’attention particulière aux connaissances traditionnelles et aux valeurs culturelles, ce qui renforce le groupe ainsi que le mode de vie en connexion avec la nature et les esprits protecteurs. Ce mouvement peut également entraîner de grandes transformations pour beaucoup de villages dépendants des biens et des valeurs des « blancs ».

C’est un moment de grand apprentissage pour nous tous. A l’instar des rituels d’initiation pour les jeunes, l’isolement et les épreuves physiques et émotionnelles préparent le corps et l’esprit à la vie d’adulte ; avec l’apprentissage des valeurs et des connaissances fondamentales, nous passons tous par un rituel de passage. Il est de notre responsabilité de transformer ce moment en opportunité pour revoir notre trajectoire sur cette planète, en écoutant, en apprenant et en respectant davantage les peuples autochtones. Le temps est venu d’agir concrètement pour réduire la consommation et les inégalités, pour valoriser une relation respectueuse entre les personnes et avec la nature. C’est notre chance d’essayer de retenir le ciel avant qu’il ne s’effondre sur nous.

Voir en ligne : Outras palavras : Epidemias e a queda do céu

[1Seringueiros : ouvriers chargés de la collecte du latex.

[2Autoroute inter-étatique reliant l’état sud-est de São Paulo à l’état occidental d’Acre, au sud de l’Amazonie.

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