Pendant près de trente ans, j’ai souhaité être blanche Que nous soyons tout·es traité·es comme des Noir·es !

Le racisme au Brésil est épidermique, mélanocratique.

Source : Le monde diplomatique Brasil « Por quase trinta anos, eu desejei ser branca »
Par Mariana Luiza, 24 novembre 2025
Traduction : Roger Guilloux
Relecture : Marie-Hélène Bernadet

« preeesque blanche ! »
« métisse »
« couleur jambo »
« bronzée »

Une série d’expressions que j’ai entendues à maintes reprises de la part de membres de ma famille, de professeurs et de parents d’élèves, qui croyaient, par affection peut-être, qu’il fallait adoucir dans mon phénotype ce qu’ils considéraient eux-mêmes comme gênant. J’ai pris ces mots pour argent comptant, au point de me construire une identité déformée au regard de mes origines raciales. Il en a été de même pour ma mère, Suzy, et ma grand-mère, Divina, décédée à 98 ans avec la certitude qu’elle n’était pas noire.

Divina peignait des aquarelles. Elle colorait des portraits en utilisant la technique de la photo-peinture. Jeune, elle a peint un autoportrait à partir d’une photographie en noir et blanc. Sur l’image originale, Divina a la peau noire, les cheveux crépus et le nez large, héritages visibles de son ascendance africaine. Mais l’aquarelle peinte par ma grand-mère la représente avec une peau blanche comme du lait et des cheveux lisses légèrement ondulés.

Moi qui ai été élevée par cette grand-mère et qui ai grandi avec ce portrait à côté de mon lit, j’ai traversé l’enfance, l’adolescence et une bonne partie de ma vie adulte sans percevoir la différence flagrante entre fiction et réalité. Dans Essais sur la photographie (Ensaios sobre Fotografia), Susan Sontag écrit : « Le peintre construit, le photographe révèle », et c’est à partir de la construction de l’autoportrait de ma grand-mère que je suis partie à la recherche de la révélation de ma propre identité.

Pourquoi m’a-t-il fallu tant d’années pour percevoir la déformation raciale dans l’autoportrait de ma grand-mère ?

Divina © Collection personnelle/Mariana Luiza

Cette incapacité à trouver étrange l’image blanchie de Divina, avec qui j’ai vécu si intimement, je la comprends aujourd’hui comme le reflet de la « blancheur » qui habite ma subjectivité, qui a colonisé mes désirs ainsi que ma façon de voir le monde et moi-même, fragmentant toute tentative de construction d’une image noire affirmative de moi-même. Je n’étais pas capable de confronter les codes de cette blancheur dans l’aquarelle de ma grand-mère, car, au fond, je la désirais aussi dans mes propres traits.

L’aliénation raciale que nous avons vécue, ma famille et moi, ne nous était pas une particularité propre. C’était une manière de se représenter assez courante dans un Brésil majoritairement noir [1], qui se vendait à l’étranger comme le berceau de la « démocratie raciale ». En interne cependant, dans cette image qu’il projetait dans le monde, il se refusait à intégrer ce qui constituait indéniablement et ironiquement son plus grand héritage : ses racines africaines. Le racisme au Brésil est épidermique, « mélanocratique ».

Motivée par le désir de comprendre le déni de mon identité noire, j’ai commencé en 2018 une recherche visant à identifier les facteurs qui mettent en évidence le rôle de l’État dans la construction de l’identité nationale brésilienne.

« Là où il y a une nation, il y a de la brutalité. Et là où il y a de la brutalité, nous sommes la cible. » Jota Mombaça

Tout comme l’aquarelle blanchie de ma grand-mère fabriquait un visage qui n’était pas le sien, une autre image – publique, politique et violente – La Rédemption de Cham (A Redenção de Cam) de Modesto Brocos, a opéré, à l’échelle nationale, la même fonction de fabulation raciale. Exposée par João Batista Lacerda au Congrès universel des races, en 1911, à Londres, la toile a été présentée comme la matérialisation visuelle de la thèse du blanchiment.

Modesto Brocos. La rédemption de Cham, 1895
Huile sur toile, 199 × 166 cm
Musée national des Beaux-Arts, Rio de Janeiro

Si l’aquarelle de ma grand-mère lui attribuait une identité fictive, le tableau de Brocos matérialisait, de manière officielle et largement diffusée, le geste pervers de construction d’une identité nationale, symbolisant le projet de nation d’une oligarchie : « le Noir devenant Blanc, à la troisième génération, par effet du métissage ». Sa plus grande ignominie a été d’attribuer aux femmes noires le rôle d’agents de ce processus, transformant le blanchiment en une sorte de grâce divine de la République.

Ce n’est pas un hasard si ce tableau a été utilisé comme représentation officielle de l’avenir souhaité. Depuis Independência ou Morte (L’Indépendance ou la mort) de Pedro Américo, le Brésil était fabriqué à partir d’images inventant une origine héroïque, européanisée et blanche, pour un pays profondément indigène et noir. Si Américo a construit la scène de la naissance d’une nation, Brocos a anticipé la nation que l’on voulait construire. Entre ces deux toiles se dévoile l’ignoble logique d’un pays dont le projet étatique a choisi l’européanisation comme fondement identitaire. Face à ces images fondatrices et à tant d’autres qui ont structuré l’architecture symbolique brésilienne, la question s’impose : quel portrait se révèle à travers ces mythologies visuelles ?

« Le cinéma est le lieu où se déroule la bataille la plus acharnée pour la représentation. Plus que la photographie, plus que l’écriture, les stéréotypes s’ancrent et prennent vie au cinéma. Et si vous ne prêtez pas attention à cette forme problématique de représentation, les sujets deviennent des objets de représentation pour toute leur vie. » – Manthia Diawara

Un film documentaire, provisoirement intitulé A Cor da Margem (La couleur de la marge), ainsi que le site linhadecor.com réunissant les travaux de sept années de recherche, ont été les vecteurs initialement choisis pour dénoncer et questionner ce projet de nation. Rendre ces documents accessibles à la société civile m’a toujours semblé fondamental, notamment dans un pays où les personnes noires se voient systématiquement refuser une citoyenneté pleine et entière.

J’ai invité la professeure de droit constitutionnel Thula Pires à coordonner la recherche juridique. La professeure et historienne Ana Flávia Magalhães s’est jointe au projet et a pris en charge la coordination de la recherche historique. Ensemble, elles ont mobilisé un groupe de onze chercheurs de l’enseignement supérieur pour étudier les outils normatifs qui ont marginalisé la population noire dans le pays.

L’archiviste et conservateur Yago Lima a également rejoint l’équipe. Á partir de ces rencontres et d’autres, très fructueuses, le projet a intégré différentes actions et s’est ouvert à d’autres langages tels que l’exposition d’arts visuels Constituinte do Brasil Possível (Constituante du Brésil possible), la mise à disposition de contenus éducatifs par le biais de plans de cours gratuits, de sketchs avec des influenceurs de différentes régions, publiés sur le compte Instagram @_linhadecor, ainsi que d’autres initiatives nées du même élan de partage.

Le contenu du site linhadecor.com vise à mettre en évidence comment diverses normes juridiques, de la Constitution de 1823 à celle de 1988, ont produit des effets racistes, même lorsqu’elles ne mentionnaient pas directement les personnes noires. À ces lois et à leur contexte s’articulent, pour chaque période, des formes de résistance individuelles ou collectives.

Mais ce n’est pas tout. Le projet se consacre également à faire revivre des expériences de résistance et des personnages effacés de notre imaginaire politique, en les réinscrivant dans le débat juridique, ce qui offre de nouvelles possibilités de comprendre le pays, au-delà des récits hégémoniques.

Nous avons choisi de renoncer à utiliser des images qui réduisent la présence noire à la violence de l’esclavage ou au travail forcé, annulant ainsi la capacité d’action, de création et d’inventivité des personnes noires. Nous avons choisi d’encourager la production d’images qui contestent cette histoire unique. L’artiste en herbe Fênix Valentim, âgé de douze ans, a illustré des articles juridiques et des épisodes de résistance noire qui ont été systématiquement effacés de la production iconographique officielle du XIXe siècle, tels que les révoltes des Malês et des Carrancas [2] et d’autres encore, censurés et effacés de l’imaginaire visuel de l’époque.

Ces illustrations, parallèlement à la recherche historique et juridique, constituent un geste délibéré de contestation du récit et de la fabulation historiques. Elles sont une partie indissociable de la tâche de refondation du pays : non pas dans le sens d’inventer des faits, mais d’imaginer de nouveau modes de narration qui redonnent une présence symbolique à ce qui a été réduit au silence. Fabuler l’histoire ici, c’est contester la représentation et les images qui façonnent l’idée du Brésil ; c’est proposer des scènes d’origine et de futurs possibles, en affirmant que la résistance noire a toujours été au centre de la construction de ce pays, même si l’État a insisté pour l’effacer.

Fênix Valentim. A Revolta dos Malês, 2024. Crayons de cire sur papier, 210 cm × 297 cm

Fênix Valentim. Déchirant le Code pénal de l’Empire, 2024. Feutre et encre de Chine sur papier, 210 cm × 297 cm

« Nous offrons à l’État brésilien nos expériences accumulées au fil de l’histoire afin de construire collectivement une autre dynamique politique ». – Document de la Marche des femmes noires de 2015

En ce mois de novembre, mois de la Consciência Negra (Conscience noire) [3] et de la IIème Marche des femmes noires, nous nous tournons vers les événements marquants qui ont redéfini non seulement la lutte politique au Brésil, mais aussi la manière même d’imaginer ce que peut être un pays. La Marche de 2015 est de retour dix ans plus tard, proposant une fois de plus un projet de pays axé sur la réparation et le bien-vivre de tous (Reparação e para o Bem Viver de todas as pessoas)

Bien que cette nation ait pris l’habitude de calquer son architecture juridique sur les traditions des États-Unis, de l’Angleterre et de la France, nations qui proclamaient la liberté, l’égalité et la fraternité, tout en soutenant l’esclavage, le colonialisme et de profondes hiérarchies raciales et de genre, il existe un autre répertoire, plus ancien, plus large et plus radical, produit par les sociétés africaines et les luttes noires dans le monde atlantique, qui doit être reconnu comme faisant partie de notre propre généalogie constitutionnelle.

En revisitant les jalons historiques africains et afrodiasporiques, nous nous rendons compte qu’il y a toujours eu d’autres possibilités d’organiser un pays fondé sur le projet d’une vie épanouie en totale harmonie avec la nature. La Charte mandingue de l’Empire du Mali, datant du XIIIe siècle, reconnaissait le rôle central des enfants, la valeur sacrée de la vie ainsi que la participation active des femmes à la prise de décision, plusieurs siècles avant que l’Europe et les États-Unis ne considèrent ces dimensions comme des éléments fondamentaux de la citoyenneté.

Ces documents, tout comme les révoltes des Malês et des Carrancas, les luttes des quilombolas, les processus de résistance après l’abolition de l’esclavage et les mouvements sociaux contemporains, révèlent des projets alternatifs pour le pays, formulés à différentes époques. Ils laissent poindre un Brésil possible, fondé sur le projet d’une vie épanouie en totale harmonie avec la nature.

Si l’étude des lois a éveillé en moi la révolte et le désir de dénoncer, la rencontre avec ces personnages et avec la lutte de nos ancêtres noirs a suscité un sentiment d’appartenance à un collectif, à une philosophie et à un pays qui n’existe pas encore, mais qui s’est soigneusement construit, siècle après siècle, par la force et l’œuvre de ceux que je dois honorer.

Je termine en paraphrasant l’article 14 de la Constitution haïtienne de 1805 et j’en fais mon souhait pour mon pays : à partir de maintenant, tous les citoyens brésiliens seront reconnus et traités comme des Noirs.

Voir en ligne : L’article original en portugais

Mariana Luiza est cinéaste et artiste visuelle. Son travail aborde les questions d’identité et d’appartenance. Elle a idéalisé et produit le projet Linha de Cor et l’exposition Constituinte do Brasil Possível (CCC-RJ 2024 et CNJ-DF 2025). Elle a dirigé l’installation immersive « Redenção » (2023, IDFA), la série documentaire créée par Emicida « Enigma da Energia Escura » (2021, GNT/Globoplay) et le court métrage « Casca de Baobá » (2017, BIFF). Elle est diplômée en scénarisation de la New York Film Academy (2008, NYC) et en montage de l’École de cinéma Darcy Ribeiro (2018, RJ). Elle est membre de l’APAN (Association des producteurs audiovisuels noirs), de l’AAWIC (African American Women In Cinema, États-Unis) et de Talento Paradiso.

Références
DAMASCENO, Janaína. Entretien : Manthia Diawara et le cinéma africain. FICINE, Rio de Janeiro, 13 décembre 2013. Disponible sur : https://ficine.org/2013/12/13/entrevista-manthia-diawara-e-o-cinema-africano/. Consultable à partir du 22 nov. 2025.
HAÏTI. Déclaration d’indépendance d’Haïti, 1804.LACERDA, João Batista. Sur les métis au Brésil. Paris : Imprimerie Devouge, 1911. Disponible sur : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/d9/Sur_le_m%C3%A9tis_au_Br%C3%A9sil.pdf. Consultable à partir du 22 nov. 2025.
MOMBAÇA, Jota. Não vão nos matar agora. Compilation de José Fernando Peixoto de Azevedo. 1ère éd. Rio de Janeiro : Cobogó, 2021.
SONTAG, Susan. Essais sur la photographie. Traduction de Rubens Figueiredo. São Paulo : Companhia das Letras, 2004.

[1Note de la traduction : selon les données officielles de 2024, la population noire représentait un peu plus de 55% de la population totale, 10% se déclarant noirs (pretos) et 45% métis (pardo).

[2Note de la traduction : la révolte des Malês fut une rébellion d’esclaves africains qui eut lieu à Salvador, capitale de l’État de Bahia, le 24 janvier 1835. Elle est considérée comme le plus grand soulèvement d’esclaves de l’histoire du Brésil. Voir aussi Autres Brésil : La révolte des Malês (septembre 2020). La révolte de Carrancas (1833) fut l’une des rébellions d’esclaves les plus violentes du sud-est du Brésil, menée par Ventura Mina dans l’État du Minas Gerais, contre les mauvais traitements infligés par les propriétaires de la fazenda où ceux-ci travaillaient.

[3Note de la traduction : au Brésil, le Mois de la Conscience noire (novembre) est une période de célébration et de réflexion sur l’héritage africain, culminant le 20 novembre, Journée nationale de la Conscience noire désormais fériée depuis 2024.

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