Pará : sous la pression du MST, Vale finance des terres pour la réforme agraire

La compagnie minière brésilienne a conclu un accord avec l’institut public Incra pour permettre l’acquisition de terres destinées à la réforme agraire, revendiquées par le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), alors que des milliers de familles sont dans l’attente d’une parcelle dans le plus grand campement de « sans terre » du pays.


Source : Repórter Brasil, « Pressão do MST sobre ferrovia faz Vale financiar terras para reforma agrária no Pará », 18 mai 2026, par Daniel Camargos
Traduction, édition : Patrick Piro

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Le campement Terra e Liberdade est divisé en onze districts, chacun formé de noyaux regroupant plusieurs dizaines de familles. ©Fernando Martinho/Repórter Brasil

Terra e Liberdade, le plus grand campement de travailleurs ruraux sans terre du Brésil est situé dans la commune de Paraupebas (État du Pará) [1], à moins de 3 km de la ligne de chemin de fer « Carajás », exploitée par Vale [2]. Occupé par plus de 5 000 familles, il exerce une pression sur l’un des principaux axes logistiques du pays, où transite des céréales, de la cellulose et surtout du minerai de fer, du sud-est du Pará jusqu’au port de São Luís (État du Maranhão).

Ces dernières années, des familles liées au Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) ont bloqué à plusieurs reprises la voie ferrée afin d’entamer des négociations avec la compagnie minière et le gouvernement fédéral.

Cette stratégie s’est avérée efficace : grâce à un accord de coopération technique, Vale a transféré des ressources à l’Institut national de la colonisation et de la réforme agraire (Incra), l’agence fédérale chargée de la réforme agraire, afin qu’elle puisse acquérir des terres dans la région et y installer les familles sans terre.

« Le moyen le plus efficace est de bloquer la voie ferrée », résume Pablo Neri, responsable du mouvement dans le Pará. Le calcul est simple : interrompre la circulation entraîne des pertes immédiates pour la compagnie minière, ce qui l’a forcée à négocier.
il explique que l’expansion des grands projets miniers dans la région du Carajás attire des travailleurs qui, faute d’être intégrés au marché du travail local, rejoignent les mouvements d’occupation de terres.

La pression exercée par le MST a conduit à l’ouverture d’un front de négociation. Kennedy Alencar, directeur des relations institutionnelles de Vale, a pris ses fonctions le 2 décembre 2024 : trois jours plus tard, il se trouvait déjà à Carajás pour traiter précisément de la réouverture de la ligne ferroviaire, alors bloquée par des familles de Terra e Liberdade (Terre et Liberté).

Dans un entretien accordé à Repórter Brasil, le dirigeant indique qu’à son arrivée dans la région, il a constaté qu’un train de négociations était déjà en cours entre l’entreprise et le MST, à propos des zones occupées depuis des années.

Dès lors, affirme-t-il, Vale a commencé à structurer, en collaboration avec l’Incra, un dispositif pour gérer les conflits fonciers dans la région.

Le campement Terra e Liberdade, du MST, a été érigé en novembre 2023 à Parauapebas, dans l’État du Pará. Aujourd’hui, il abrite plus de 5 000 personnes. ©Fernando Martinho/Repórter Brasil

Kennedy Alencar explique que ce modèle a été formalisé par un accord de coopération technique entre Vale et l’agence fédérale. « Nous l’avons signé pour solder les comptes concernant ces terres, et 33 000 hectares vont être transférés de notre part à des fins de réforme agraire ».

Alencar cite notamment l’exemple de la ferme d’Aquidauana, où se situe le campement Terra e Liberdade. Dans ce cas précis, Vale a joué le rôle d’« intermédiaire acquéreur », en transférant des ressources pour permettre l’acquisition du terrain par l’agence fédérale. Selon le directeur, l’attribution des terres relève exclusivement de la responsabilité de l’État. « Les terres sont achetées par Incra. Vale ne peut pas les acquérir et les attribuer elle-même à la réforme agraire », explique-t-il.

L’Incra confirme Repórter Brasil que des négociations sont en cours concernant l’attribution à la réforme agraire de la zone occupée par Terra e Liberdade. Cependant, aucun délai n’a été fixé pour le relogement des familles. Elle précise que les négociations se déroulent dans le cadre de la Chambre de conciliation agraire, avec la participation d’agences fédérales et dans un dialogue avec les mouvements sociaux. Selon l’institut, d’autres zones sont également à l’étude.

© Rodrigo Bento/Repórter Brasil

Les conflits de Vale avec les petits paysans

La volonté de Vale d’acquérir des terres pour la réforme agraire est intervenue suite à un changement de direction au sein de l’entreprise. Selon Kennedy Alencar, il aurait été choisi par le président Gustavo Pimenta, qui a pris la direction de l’entreprise en octobre 2024, pour intensifier le dialogue avec les mouvements sociaux et les gouvernements, dans le but de redorer l’image de Vale après les catastrophes de Mariana (2015) et de Brumadinho (2019) [3].

Pour José Batista Gonçalves, avocat de la Commission pastorale de la terre (CPT), ce changement est plus limité que ne le laisse entendre le discours. « Quand il y a des dégâts, Vale se met à la table des négociations. Sinon, elle ne dialogue généralement pas avec les mouvements sociaux ».

Auteur d’une thèse sur le massacre d’Eldorado do Carajás (((lire ici))), José Batista Gonçalves explique que dans les années précédant le drame, les relations entre l’entreprise et le MST étaient dominées par des conflits fonciers et par l’action de forces de sécurité dans les zones d’intérêt de la compagnie minière. « Et ce n’est pas du passé. Dans de nombreuses situations, l’entreprise continue de traiter les conflits fonciers comme des affaires policières ».

Le campement, une ville organisée par les sans-terre

« Nous avons tout quitté portés par un rêve de terre », raconte Cláudia Araújo Dias, en préparant un ragoût de chèvre devant la porte de la cabane qu’elle partage avec son mari. Jusqu’en décembre 2023, ils vivaient à Ourilândia do Norte, où ils vendaient des brochettes dans la rue et menaient une vie mois précaire qu’aujourd’hui.

Ils sont arrivés à Terra e Liberdade le 18 décembre 2023, neuf jours après l’incendie qui a coûté la vie à neuf personnes, une tragédie qui a incité le gouvernement fédéral, et notamment le président Lula (PT), à promettre un relogement aux familles.

L’annonce d’une possible libération de terres a attiré des habitants d’autres campements de la région. Cláudia et son mari en font partie. Ils pensaient ne rester que quelques jours, « pour passer Noël, par exemple, puis retourner à Ourilândia. Mais lui a dit “non, on reste ici pour de bon” », se souvient-elle. Son mari, Rubens de Souza Vieira, a quitté le Maranhão enfant, a grandi au Pará et a partagé sa vie entre l’agriculture et le bâtiment. Avant, il considérait le MST avec méfiance. « On les imaginait comme des bons à rien. Une fois impliqué, ça n’a rien à voir. »

En bordure d’un des principaux axes logistiques du pays, Terra e Liberdade rassemble plus de 5 000 familles, installées sur de petites parcelles de terre. ©Fernando Martinho/Repórter Brasil

La vente des poulets qu’ils élèvent dans leur cour leur assure de quoi acheter des aliments de base. « En pratique, c’est la foi qui nous fait tenir », confie-t-il dans l’espoir d’acquérir un terrain plus vaste, d’environ 25 hectares. « Avoir un lopin de terre pour produire notre propre nourriture, c’est ça notre lutte ».

Nous avons passé une fin de semaine à Terra e Liberdade. Durant cette période, la zone est restée privée d’électricité. Cette coupure a interrompu le pompage de l’eau des puits artésiens et a directement affecté l’approvisionnement des familles. Sans réseau d’assainissement et des maisons aux sols en terre battue, pour la plupart, la vie quotidienne à coup de solutions improvisées pour subvenir aux besoins essentiels. Terra e Liberdade fonctionne comme une ville sans existence officielle. Plus de 5 000 familles sont réparties sur des parcelles de 200 mètres carrés, attribuées par tirage au sort. Cette superficie ne permet pas une production digne de ce nom, à peine suffisante pour quelques cultures et une petite basse-cour.

La zone actuellement occupée – environ 60 hectares, faisant l’objet de négociations entre Vale et l’Incra – est considérée comme un premier pas. L’objectif du MST est d’accéder à des terres plus vastes, capables d’assurer une production et des conditions de vie rurale durables.

Les habitations sont en bois ou en pisé, avec parfois des toits en végétaux. Les bâches en plastique noire, signature d’occupations récentes, sont encore présentes encore que moins fréquentes. Les rues, défrichées par les habitants eux-mêmes, traversent une zone vallonnée où la boue rend la circulation difficile les jours de pluie.

À l’entrée, un poste de garde contrôle l’accès. Les visiteurs et les résidents sont fouillés, et les véhicules sont inspectés. L’introduction de boissons alcoolisées, de drogues et d’armes est interdite. Un système de sécurité est organisé en différents points du territoire par les habitants eux-mêmes.

Les responsables du campement Terra e Liberdade affirment maintenir un dialogue constant avec les résidents au sujet de la réforme agraire. ©Fernando Martinho/Repórter Brasil

L’ampleur du campement a contraint le MST à adapter son mode d’organisation. « Ici, il faut redoubler de réflexion face aux difficultés et à la complexité. Les schémas que nous utilisions auparavant ne sont plus adaptées », explique Eldenilson Monteiro, alias Pipoca, éducateur et membre de la coordination de l’école du MST. Il explique que le territoire a été divisé en onze districts, chacun formé de groupes de base regroupant plusieurs dizaines de familles. « Ce n’est que par une organisation collective que nous pourrons résoudre nos problèmes ». L’organisation prend en compte non seulement la taille du campement, mais aussi le profil social des personnes qui y arrivent. « La mentalité des gens, ici, est fortement marquée par la logique de la survie, par la volonté de s’en sortir. Muter en un collectif social, ça fait débat », constate celui qui conçoit le fonctionnement de l’ensemble de ce territoire comme une « salle de cours ».

L’école du 9 décembre, construite par les habitants, doit son nom à la date de l’incendie qui a coûté la vie à neuf personnes après qu’une antenne a touché les lignes à haute tension lors de l’installation d’Internet.

L’unité éducationnelle a commencé à fonctionner sans reconnaissance officielle, avec des enseignants bénévoles, sans repas scolaires réguliers et des cours parfois dispensés dans des structures improvisées, parfois simplement sous les arbres. La situation ne s’est améliorée qu’après plusieurs jours de protestation.

Le campement de Terra e Liberdade rassemble des familles dans des habitations de fortune, sans infrastructures permanentes, au cœur des conflits fonciers de la région du Carajás. © Fernando Martinho/Repórter Brasil

Leandra dos Santos est arrivée à Terra e Liberdade en novembre 2023. C’est sa troisième tentative pour obtenir une parcelle de terrain dans le cadre du Programme national de réforme agraire. Elle vit avec son mari et ses trois enfants dans une cabane en bois recouverte de palmes d’açaï et porte les stigmates de l’incendie. « Personne ne savait que la clôture était électrifiée. Je suis passée et j’ai été électrocutée », raconte-t-elle.

Valbiane Gama, éducatrice à l’école, explique que le manque de revenus et de services de base modèle en permanence le quotidien. Elle se souvient de cette femme qui, faute d’argent pour nourrir son enfant, a ramassé du maïs sur une parcelle collective. « Ici, avec un lopin de terre, on sème et on récolte. C’est ça, la souveraineté alimentaire. En ville, sans argent, elle n’aurait rien eu à donner à son enfant ».

Là-bas, la vie n’est certes pas qu’expectative, mais l’attente structure tout. L’incendie de décembre 2023 a placé le campement au cœur des négociations entre le gouvernement fédéral, Vale et le MST, alimentant l’espoir d’une solution rapide pour le relogement des familles. Des promesses ont régulièrement été faites entre 2024 et 2025, y compris par des membres du gouvernement, mais elles ne se sont toujours pas concrétisées à ce jour.

Des familles sans terre occupent un territoire à Parauapebas en attendant l’attribution de terres dans le cadre d’un accord négocié entre l’Incra et Vale sous l’égide de la réforme agraire. ©Fernando Martinho/Repórter Brasil

Pour Viviane Brígida, dirigeante du MST, ce territoire illustre une contradiction structurelle de la région. « C’est une région riche, exploitée par de grandes entreprises, mais où des milliers de travailleurs n’ont pas accès à la terre », explique-t-elle. Terra e Liberdade, résultante de deux ans et demi de mobilisations et de négociations, témoigne de la nécessité d’une réforme agraire dans une zone marquée par l’exploitation minière et la concentration des terres.

Bien qu’une partie de la zone ait déjà été intégrée au processus de négociation, elle aussi souligne que l’aire actuellement concernée est loin de résoudre le problème. « Ça ne nous convient pas, c’est juste une étape dans un processus de conquête ».

La voie ferrée Carajás (à gauche) se situe à environ 2,3 km de l’entrée du campement de Terra e Liberdade, en haut à droite de l’image. ©Fernando Martinho/Repórter Brasil

Des familles occupent une aire promise au relogement mais hors accord Incra

Le conflit foncier dans la région est loin d’être résolu. Le 1er mai 2026, environ un millier de familles liées à Terra e Liberdade ont occupé une zone voisine où l’Incra prévoit le projet d’installation Maria Glória. Selon l’administration fédérale et l’institut, ces terres appartiennent au patrimoine public et sont occupées illégalement par de gros agriculteurs. L’occupation visait à faire pression sur le gouvernement pour qu’il accélère la récupération des terres pour le relogement définitif des familles. À ce jour, aucune d’entre elles n’a été installée dans la zone.

Dans un communiqué transmis à Repórter Brasil début mai, l’Incra indique avoir « intenté une action en justice pour récupérer la zone et l’affecter à la réforme agraire (…). L’agence, par l’intermédiaire de la Chambre nationale de conciliation agraire, suit de près l’occupation depuis le début, s’efforçant constamment d’apaiser le conflit et de préserver la vie et l’intégrité physique des familles concernées », précise le texte.

Dans l’attente, à Canaã dos Carajás, 138 familles du campement Grotão do Mutum, affiliées à la Fédération des travailleurs ruraux (Fetagri) sont menacées d’expulsion. Dans un communiqué daté du 9 mai, la Confédération nationale des travailleurs ruraux (Contag) affirme que des familles attendent depuis des mois la restitution de terres au profit de l’Incra conformément aux accords portant sur des zones précédemment occupées par Vale. Grotão do Mutum : un campement devenu un symbole de ces conflits fonciers en 2015, lorsque des centaines de familles ont occupé une zone que la compagnie minière avait acquise à Canaã dos Carajás.


Le Choix d’Autres Brésils
La Réforme agraire : s’il est un projet emblématique de la quête de justice sociale au Brésil, c’est bien celui-ci. Dans ce pays où le phénomène de concentration foncière a atteint des sommets mondiaux, la redistribution des terres non productives à celles et ceux qui en ont besoin, revendication exprimée depuis les années 1930, est devenue un des piliers de la Constitution de 1988, après la fin de la dictature. Mais ce vaste projet, après un coup d’accélérateur notable lors des premiers mandats de Lula (2003-2010) progresse depuis à une vitesse de sénateur. En cause : une politique gouvernementale qui persiste à s’appuyer sur deux jambes inégales, soucieuse certes de sortir les travailleuses et travailleurs sans terre de la précarité, mais plus encore de caresser dans le sens du poil les géants de l’agro-industrie pourvoyeurs de devises dans ce pays à l’économie fragile. Dans ce contexte, le MST, le plus important mouvement social du Brésil, reste bien souvent le seul espoir pour des familles qui attendent un simple lopin pendant des années. Au point que sa résilience, en dépit des attaques et des critiques qui le visent régulièrement, est devenue un vecteur essentiel de justice social en milieu rural.

[1À lire ici, l’article lié que nous avons publié à l’occasion de la commémoration des 30 ans du massacre d’Eldorado do Carajás

[2l’un des principaux mastodontes mondiaux de l’exploitation minière

[3Le 5 novembre 2015, le barrage de Bento Rodrigues s’effondrait à Mariana, causant la mort de 19 personnes et la destruction totale de la rivière Rio Doce dans le Minas Gerais. Et dans le même État, le 25 janvier 2019, c’est la rupture d’un barrage à Brumadinho. Le bilan humain est effroyable, 272 personnes y ont perdu la vie. Dans les deux cas, Vale était gestionnaire des barrages.

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