Organisés via Whatsapp, les routiers renversent l’accord signé avec Temer

, par Leonardo Sakamoto

Source : UOL Notícias
Par : Leonardo Sakamoto
Traduction : Marie-Hélène Bernadet
Relecture : Du Aldon
25/05/2018

Une partie des routiers indépendants ne s’estime pas représentée par l’accord signé ce jeudi 25 mai par quelques représentants de la corporation et le gouvernement fédéral. Sur les listes de WhatsApp qui réunissent ces professionnels (et qui ont joué un rôle fondamental dans l’éclosion de la grève), il y a beaucoup de mécontentement et de révolte.

Beaucoup pensent que l’accord profite plus aux entreprises de poids lourds qu’aux indépendants. Ils demandent une réduction « réelle » du prix du diesel, soit par la compagnie pétrolière Petrobras, soit par le biais de la baisse de la taxe du PIS [1] /Cofins [2] par le gouvernement fédéral ou par n’importe quel autre moyen. Ils réclament aussi la baisse du prix des péages et la garantie de stabilité dans les fluctuations de hausse du prix international du diesel (qui augmentent le coût du fret et réduisent la marge de bénéfice pour un contrat de service déjà passé) au-delà des 30 jours promis par le gouvernement.

La revendication de base est donc la réduction des coûts. Car, d’après les routiers, avec ce qu’il reste, il est impossible de maintenir une vie digne, une vie devenue plus chère (qui dit que le coût de la vie n’a pas augmenté ne dépend pas d’un seul salaire) et plus difficile (à cause de la hausse de la concurrence et de l’expansion de la flotte de véhicules de transport). C’est vrai que des propriétaires de véhicules de transport ont essayé de profiter du mouvement des camionneurs, mais ignorer qu’il y a une grève est non seulement erroné mais risqué. Il existe un mécontentement réel, qui s’est créé à plusieurs niveaux de la vie de ces professionnels et s’est manifesté de la seule manière qu’ils connaissent : en arrêtant de conduire.

Le blocage, qui en est à son cinquième jour, a commencé avec le mécontentement des indépendants. Il a ensuite été soutenu par les entreprises de poids lourds, qui ont profité de l’occasion pour essayer de s’approprier la revendication. Comme je l’ai écrit ici-même hier, il s’agit d’une grève légitime des employés ajoutée à un lock-out de quelques entreprises intéressées par la réduction des coûts et l’augmentation des profits. Je rappelle que la « grève des patrons » est quelque chose d’illégal qui devrait être combattu par le gouvernement, si gouvernement il y avait.

Reste à connaître l’amplitude réelle du mouvement des routiers indépendants en grève, des indépendants qui constituent plus d’un tiers de la flotte de transport du pays. Même sans la participation des entreprises de fret (qui ont également un intérêt dans la réduction du prix du diesel), ils sont en mesure de bloquer des points stratégiques d’écoulement de produits sur les autoroutes, contrairement à ce qu’indiquent certains spécialistes. Il n’y a pas besoin de beaucoup de chauffeurs à l’arrêt pour transformer la vie d’un pays en enfer. L’essentiel est d’avoir un nombre suffisant de chauffeurs, autant pour éviter que des collègues ne forcent les barrages que pour se protéger face à une tentative d’évacuation forcée de la police.

Le rôle des réseaux sociaux

Vendredi, dans la matinée, des messages de colère ont circulé sur les listes de WhatsApp, affirmant que l’accord conclu n’était pas représentatif du mouvement et désignant comme traitres les instances ayant participé (les syndicats et les associations ne l’ont pas tous approuvé). Des routiers, avec qui j’ai parlé par téléphone, m’ont lu quelques uns de ces messages. Comme dans la supposée déclaration de Garrincha [3]] à propos de la tactique de l’entraîneur Feola avant le match de Coupe du monde face à l’Union Soviétique en 1958, le gouvernement a omis de se mettre d’accord avec les Russes (les parties prenantes).

La possibilité de connecter les employés entre eux par le biais de services de messages instantanés met en péril l’idée même de représentativité et complique la mise en place des accords d’une manière classique, entre les associations patronales, les syndicats et le gouvernement. A cause de cela, les accords ne sont plus discutés seulement en réunions, en présence d’une partie de la corporation qui décide pour les autres. Tout le monde peut donner son opinion, ceux qui veulent trouver une solution rapide mais également ceux qui souhaitent que tout s’embrase pour déstabiliser (encore plus) le gouvernement et, peut-être aider son candidat. Celui qui est capable de promouvoir, organiser, synthétiser ainsi que d’influencer et de manipuler ce qui est en train de se discuter dans les différents groupes possède un grand pouvoir entre les mains, puisqu’il construit l’« opinion » d’une catégorie.

Quand l’ex-maire de Rio, Eduardo Paes, a conclu un accord avec le syndicat des éboueurs lors de la grève de 2014, il pensait mettre un point final à l’accumulation des déchets dans les rues de la ville après le carnaval. Les employés ne se sont pas reconnus dans l’accord (qui était vraiment mauvais par rapport à la situation sociale des éboueurs) et ont continué à faire pression jusqu’à ce qu’ils obtiennent gain de cause.

Bien sûr, la situation actuelle est bien différente, autant par la participation illégale des chefs d’entreprise que par le contexte. Le manque de représentativité n’est pas seulement ressenti parmi les citoyens et les parlementaires, mais également parmi ceux qui représentent les intérêts des travailleurs et les employés eux-mêmes. Les associations de patrons et les entreprises sont elles-mêmes concernées.

Tant que la représentativité ne sera pas renouvelée, que ce soit par le remplacement des institutions syndicales déconnectées des intérêts de ses représentants ou bien en ignorant de nouvelles formes d’engagement des travailleurs, les accords comme celui-ci ne seront pas respectés. Les syndicats qui ont rejeté la proposition ont eu plus de chance.

En fin de compte, les mouvements issus du mécontentement d’un groupe qui s’est constitué sur internet peuvent commencer d’une façon et se terminer d’une autre, totalement différente. Ils peuvent servir de catalyseur d’autres insatisfactions déjà en suspend, bien qu’elles ne soient pas rendues publiques. En même temps, les groupes qui ne sont pas impliqués dans la revendication initiale ont la possibilité d’agir pour modifier les mouvements, en les utilisant pour renforcer leurs propres intérêts.

Comme il est possible de le voir à travers les rumeurs de pénurie et de coup d’état militaire qui circulent au nom de la grève, certaines personnes se servent de WhatsApp pour susciter la paranoia, la conspiration et le chaos (qu’il s’agisse de sociopathie ou pour atteindre leur objectif). Ce contexte apparaît parce qu’il y a un terrain fertile pour cela. Dans ce cas, la faute incombe moins aux réseaux sociaux et aux failles dans l’éducation officielle des Brésiliens qu’à un gouvernement médiocre et incompétent qui a déjà démontré qu’il était davantage du côté du pouvoir économique que des nécessités de la population, incapable d’arbitrer les conflits et sans légitimité pour faire valoir la loi. De par son dysfonctionnement, ce gouvernement permet à ceux qui vivent de l’exploitation de la peur de s’engouffrer dans les failles.

Et c’est surtout un gouvernement qui a peur de contrarier le marché en rediscutant la politique de prix de Petrobras. En tant que société à capital mixte, Petrobras n’a pas seulement pour objectif d’amener du profit à ses actionnaires, elle se doit aussi de favoriser le développement social brésilien. Le gouvernement, ayant livré l’entreprise au marché, ne réussit pas maintenant à rétablir l’équilibre entre les deux fonctions. Ainsi, il propose des solutions qui vont avoir un impact sur le reste de la population, en prenant de l’argent là où il n’y en a pas.

Les perdants seront l’éducation, la santé et la sécurité sociale, qui vont le plus pâtir des coupes budgétaires. Mais ce n’est pas grave, parce qu’aux yeux du gouvernement, ce ne sont pas les domaines prioritaires, ce qui a déjà été dit dans la proposition du PEC [4] du plafond des dépenses qui a gelé pour vingt ans la possibilité de nouveaux investissements publics. La priorité est que Michel Temer réussisse à finir l’année.

Face au mécontentement populaire grandissant et à la possibilité d’engagement d’autres corporations, plus la grève durera et plus la tâche du président sera difficile.

Voir en ligne : UOL Notícias

[1PIS – “Programas de Integração Social e de Formação do Patrimônio do Servidor Público” (Programmes d’Intégration Sociale et de Formation du Patrimoine du Service Public)

[2COFINS – “Contribuição para Financiamento da Seguridade Social” (Contribution pour le financement de la Sécurité Sociale)

[3La légende dit que le joueur de football brésilien Garrincha aurait commenté la présentation tactique très détaillée de l’entraineur Feola avec une phrase restée célèbre au Brésil : « Tá legal, Seu Feola… mas o senhor já combinou tudo isso com os russos ? » (c’est super, monsieur Feola, mais vous avez déjà combiné tout ça avec les Russes ? ») [Note de la traductrice

[4Proposta de Emenda Constitucional (Proposition d’Amendement de la Constitution)

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