Municipales au Brésil : les otages de whatsapp les élections dans les villes qui sont de véritables déserts de l’information dans le Grand São Paulo

 | Par Agencia Mural

Reportage : Halitane Rocha, Lucas Veloso et Rubens Rodrigues | Arts : Magno Borges Edition : Paulo Talarico et Vagner de Alencar

Le dimanche 15 novembre, 64 000 électeurs du Grand São Paulo choisiront les maires et conseillers municipaux de villes qui sont de véritables déserts de l’information - où il n’y a pas de presse locale. Par ailleurs, 333 000 autres votent dans des régions « presque désertiques », où le risque de perdre le peu de journalisme existant est bien réel. Otages du Journal officiel et des réseaux sociaux, les habitants font part de leurs difficultés à choisir et à savoir ce qui est vrai.

Traduction pour Autres Brésils : Du DUFFLES
Relecture : Philippe ALDON

Au cours des derniers jours, les chaînes de télévision ont présenté, en horaire exclusif au quotidien, un programme de campagne électorale gratuite. Il y a eu des débats sur Internet et dans les journaux, ainsi que des discussions sur le thème de la ville. En revanche, rien de tout cela ne s’est produit à Pirapora do Bom Jesus, São Lourenço da Serra et Vargem Grande Paulista. Pire encore : très peu de chose ont été relatées dans la presse.

C’est donc quasiment à l’aveugle qu’une bonne partie des électeurs de la région métropolitaine votera aux élections municipales de 2020. Dans le cas de ces trois villes, où vivent 64 000 personnes, la situation est plus délicate. Bien que situées dans le Grand São Paulo, ces villes sont actuellement de véritables « déserts de l’information ».

Le terme désigne les petites villes qui n’ont aucune structure de presse produisant des informations, enquêtant au quotidien, sur la réalité des conseils municipaux et expliquant aux électeurs les cas de corruption en cours. A côté de celles-ci, trois autres municipalités sont « presque désertiques » car elles risquent de perdre le peu de presse locale qui y existe encore.

Le terme « désert de l’information » vient de l’Atlas de l’info disponible en portugais sur https://www.atlas.jor.br/ , une étude qui cartographie le journalisme local dans le pays, développée par PROJOR (Institut pour le développement du journalisme) et Vol Data Lab.

Selon l’enquête, au Brésil, 18 % de la population ressent le besoin d’accéder au journalisme local. Et, ceci concerne la situation vérifiée en 2019. Autrement dit, avec la crise économique et la pandémie du nouveau coronavirus, la situation a pu empirer. Agência Mural a écouté les électeurs de ces trois villes et raconte leur situation à la veille des élections.

LES ELECTIONS DANS LE DESERT

PIRAPORA DO BOM JESUS

Ville touristique, Pirapora do Bom Jesus, dans la région métropolitaine de São Paulo, est célèbre parmi ceux qui aiment voyager et découvrir de nouveaux endroits.
En 1725, une image en bois représentant le Seigneur Bon Jésus, patron de la région, a été retrouvée adossée à un rocher dans un rapide de la rivière Tietê. Suite à cela, chaque année, la ville reçoit des pèlerins venus de partout en charrette, à vélo, à cheval et en voiture pour vénérer l’image du saint.
Outre cette image en bois, il est courant d’entendre des indications sur les attractions locales, comme la visite de l’église principale, la vue sur le fleuve Tietê (malgré la pollution qui affecte ce paysage) qui traverse la ville, et la visite des boutiques et des étals du centre-ville. L’endroit est également connu comme étant le berceau de la samba de São Paulo.
Malgré toute cette renommée, il n’existe pas un seul média pour les 20 000 habitants de la région.

La ville est connue pour son tourisme religieux - Paula Rodrigues/Agência Mural

L’absence d’un média de couverture locale entraîne le manque d’information sur les candidats en période électorale ainsi que l’impossibilité de contrôler la gestion du pouvoir public.

En 2016, par exemple, le maire élu Raul Bueno (PTB) a vu ses votes annulés après l’élection. Cela a conduit, deux ans plus tard, à un nouveau vote dans la municipalité. Entre-temps, la ville a été administrée par un conseiller municipal élu. Lors du nouveau scrutin, l’ancien maire Gregório Maglio (MDB) a été élu au terme d’un processus agité, un soupçon d’achat de votes étant évoqué cette fois.
Résident du quartier de Laranjeiras, le pizzaiolo Ewerton Alexandre, 33 ans, convient qu’un média est nécessaire dans ce contexte. Pour se renseigner sur les candidats, il s’adresse généralement directement aux candidats, car la ville est petite. Il dit également qu’il utilise WhatsApp pour obtenir des informations. Avec cela en main, il dit pouvoir aller chercher les personnes concernées au sein du gouvernement, les amis et les organismes compétents pour aller au fond des choses et comprendre le scénario politique dans sa ville. « Nous avons besoin de journaux, de reporters dans la ville pour avoir plus de transparence sur tout ce qui se passe », dit-il. « Comme c’est une ville avec un grand potentiel et bien située, je pense que cette communication est importante pour atteindre les gens de manière pratique et facile », ajoute-t-il.

DÉCOUVREZ LES PROPOSITIONS DES CANDIDATS DE PIRAPORA

La ménagère Daniela Rocha da Silva, 38 ans, affirme qu’il est « facile d’être corrompu dans cette ville », car personne ne demande de comptes à personne, ni les habitants, ni les médias. « Ils [les politiciens] ne travaillent que pendant la dernière année de leur mandat », dit-elle. Les conversations sur les réseaux sociaux et entre amis sont très fréquentes pour obtenir des informations sur le gouvernement local, mais ce n’est pas l’idéal, selon Daniela. "Les gens se parlent entre eux. Les « bocas de urnas » sont nombreuses parce que la ville est petite, en plus des gens qui achètent et vendent des votes", souligne-t-elle.

"La corruption est facile parce qu’il n’y a pas d’enquête sur ce qu’ils font ou ne font pas" - Daniela Rocha, Habitante de Pirapora do Bom Jesus

Résidente de Parque Paiol, Daniela dit qu’elle ne vote que parce que c’est obligatoire, puisqu’il n’y a pas de raisons autres pour choisir un bon candidat. Pour tenter de remédier au manque d’informations sur le gouvernement, elle suggère que la ville puisse bénéficier d’une couverture médiatique locale à certaines périodes de l’année, comme lors des élections. « Il serait bon qu’un journaliste vienne ici, de temps en temps, pour faire des interviews. Pour savoir ce que font le maire et les conseillers municipaux. Je vis ici depuis 24 ans, et c’est compliqué », se plaint-elle. Elle ajoute qu’elle attend du prochain maire des politiques d’amélioration, notamment en matière de santé et de sécurité, ce qu’elle n’a pas vu sous le gouvernement actuel. Daniela utilise des expressions fortes pour faire référence à l’abandon de la ville par les dirigeants actuels. C’est une ville sans contrôle des médias et de la population. Elle affirme que si elle le pouvait, elle quitterait la ville et chercherait un autre endroit où vivre.

Lors des élections de cette année, Pirapora do Bom Jesus compte sept candidats au poste de maire. Les électeurs sont au nombre de 12 800. Les conseillers municipaux sont au nombre de neuf.

Le conseil Municipal à côté de l’église principale. La politique et la religion se mélangent dans la ville - Paulo Talarico/Agência Mural

Le fantôme de l’annulation des dernières élections est partout en ville. Lors de la précédente élection, Raul Bueno avait vu sa candidature bloquée par la Justice électorale pour avoir passé un accord désapprouvé par le TCE (Cour des comptes de l’État), alors qu’il gouvernait entre 2005 et 2008. Toutefois, la décision n’est intervenue qu’après le vote.

Cette année, l’actuel maire, Gregório Maglio, soutient Dani Floresti (PSD), tandis que le groupe de Raul Bueno a lancé la candidature d’Andréa Bueno (PSDB). Alessandro Costa (PSB), l’avocat Doutor Altair (PSOL), Haroldo Ortega Brito (PSL), Paulo Soares (Republicanos) et Rilton Galvão (PRTB), sont également en compétition pour la fonction de maire.

SÃO LOURENÇO DA SERRA
La route qui mène à la mairie de São Lourenço da Serra est un chemin de terre, plein de trous. Les jours de pluie, grimper les 200 mètres à pied rend la vie encore plus difficile à ceux qui doivent y aller résoudre un problème.

Émancipée depuis 29 ans, c’est la ville la plus « jeune » de l’agglomération de São Paulo. Elle dépendait autrefois d’Itapecerica da Serra et fait, avec 15 825 habitants, partie de la région du sud-ouest. Dès l’arrivée, l’ambiance de ville de province est facilement perceptible.

Au centre-ville, près de l’église principale, à côté du buste d’Edgard Schimidt, l’un des fondateurs de la ville, des vieux parlent de foot, sans oublier de commenter les prochaines élections, tandis que des enfants font du vélo et que d’autres travailleurs attendent le bus pour aller au travail.

Mairie de São Lourenço da Serra, dans la région sud-ouest de la ville - Rubens Rodrigues/Agência Mural

L’homme d’affaires Gustavo Litrenta, 23 ans, estime que pour que la ville cesse d’être un « dortoir », il est nécessaire d’investir dans le tourisme. « Nous avons pour cela des attraits. Aujourd’hui, ce qui manque, ce sont les projets. Nous avons des cascades, des coins pour faire de la randonnée, du rafting, entre autres choses ».
Bruno Holanda, 26 ans, habitant du quartier de Godóis, travaille comme magasinier à Itapecerica da Serra, ville voisine. Comme il passe la plupart de son temps à l’extérieur, il dit qu’il utilise Internet pour obtenir des informations sur les événements qui se déroulent là où il vit. « Ici, nous suivons tout à travers les sites d’information sur Internet, parfois nous regardons les groupes sur Facebook. Si vous n’avez pas accès à l’internet, il vous reste le bouche à oreille », dit-il.
La participation des habitants aux sessions du Conseil municipal est faible, tant à domicile que sur internet. La chaîne du Conseil municipal sur YouTube diffuse les sessions législatives depuis quatre ans, mais le nombre de vues et d’abonnés n’atteint pas 200.

Selon Bruno, l’attention vis à vis du Législatif se manifeste avec plus de rigueur quand « il y a des intérêts politiques ».

Géssica Esteves, 23 ans, responsable technique, habitante du quartier du Portail, s’inscrit dans la même ligne de pensée. « Chaque fois que j’ai vu un intérêt pour le Conseil municipal, c’était d’ordre personnel et cela a rapidement pris une tournure politique qui a servi d’attaque dans les campagnes électorales », dit-elle.

Centre-ville de São Lourenço, une ville qui compte sept candidats à la fonction de maire - Rubens Rodrigues/Agência Mural

Vivant à São Lourenço depuis 11 ans, Géssica est très active dans « Espaço Aberto », un groupe Facebook où circulent de plus amples informations sur la ville. Pour elle, le réseau social permet d’informer les habitants car « un grand nombre de personnes sont connectées à Internet ». Cependant, elle ne pense pas que le service remplisse l’espace du journalisme local. « A certains moments, le groupe est plus constructif lorsque, par exemple, on publie des photos des accidents, des papiers retrouvés et perdus, des informations sur les coupures d’eau. Mais, en même temps, beaucoup d’infox sont propagées, surtout maintenant pendant la campagne électorale », dit Géssica.

L’absence de presse locale peut être une raison supplémentaire à l’augmentation des infox. C’est ce que pense Vera Lúcia, 46 ans, agent d’entretien : « Un journal qui ne soit pas partisan faciliterait les choses sur la question de la crédibilité, car n’importe qui donne des informations. Sans un journal, l’information devient plus une rumeur qu’un fait ».

Elu en 2016, Arizinho (Solidarité) commande la ville avec 4 519 voix (48,29 % du total). Toutefois, contrairement à de nombreux maires de la région du Grand São Paulo, il ne se représentera pas aux élections.

DÉCOUVREZ LES PROPOSITIONS DES CANDIDATS DE SÃO LORENÇO
Six candidats restent en lice pour la fonction de maire, tandis que 124 se présentent pour le Conseil municipal.
Douze mille électeurs devraient choisir ce dimanche 15 novembre qui gouvernera la ville au cours des quatre prochaines années. Les candidats suivants sont toujours en lice : Dr Júnior (Republicanos), les anciens maires Fernando Antonio, dit Fernandão (PSDB), et Lener do Nascimento ou Capitaine Lener (PSDB) - ce dernier ayant remporté l’élection en 2008.
Vanderlei Goes ou Vanderlei PM (policier militaire) est candidat pour le PSL, Washington Japa pour le MDB et Gilson Silva, pour le Parti Républicain de l’Ordre Social (PROS).

VARGEM GRANDE PAULISTA

Vargem Grande Paulista ne ressemble pas seulement à une ville de campagne, elle est aussi connue comme une « ville dortoir » : les gens en partent pour travailler ou étudier ailleurs et y rentrent en fin de journée.

Située dans la région sud-ouest du Grand São Paulo, la ville compte 52 000 habitants et faisait partie de Cotia jusqu’au début des années 80, lorsqu’elle s’est émancipée.

L’auxiliaire de vie scolaire Karina Rodrigues, 23 ans, souffre encore de la précarité des transports. "Le bus passe toutes les heures, parfois en retard, et le dernier est à 18h30", dit-elle. « Autrefois, il n’y avait rien, il fallait se déplacer à pied. Mais il n’y a pas d’engagement [de la part des dirigeants] ». Karina vit à Cidade Jardim, plus connue sous le nom de Candinha, en l’honneur de son arrière-grand-mère, l’une des premières habitantes du quartier, au milieu des années 1910.
À deux kilomètres du centre-ville, le quartier souffre toujours d’un manque de trottoirs et de problèmes d’éclairage.

Karine parle des difficultés de connaître le scénario de Vargem Grande
C’est à travers les journaux de Cotia et de São Roque (villes voisines), et aussi à travers un groupe Facebook, que l’auxiliaire de vie scolaire essaie de rester au courant de l’actualité de la ville. Quand il s’agit d’élections, c’est encore plus compliqué. « La seule façon de s’informer sur certains candidats est de passer par les réseaux sociaux ou d’aller à un rassemblement politique ». « L’absence de médias ne facilite pas les décisions de vote, car les candidats qui ont moins d’argent pour se présenter finissent souvent par être les plus pénalisés », ajoute Karina.

Le musicien Maurício Violante, 29 ans, dit également qu’il se renseigne sur les réseaux sociaux et dans les conversations avec ses amis. C’est ainsi qu’il a pris connaissance du récent scandale de l’opération Rayons X - dont l’objectif était d’enquêter sur des soupçons de détournement de fonds publics dans le domaine de la santé. La ville a fait l’objet d’un mandat de perquisition et de saisie. « J’ai appris par une note explicative, sans queue ni tête, de la part de la mairie elle-même, publiée sur les réseaux sociaux des électeurs du présent mandat ». « C’est ce qui arrive toujours dans tout signalement de corruption, où que ce soit. Ils le nient, beaucoup le croient, et puis tous l’oublient », conclut Mauricio.

DÉCOUVREZ LES PROPOSITIONS DES CANDIDATS À VARGEM GRANDE PAULISTA
Vargem Grande est principalement apparu dans l’actualité grâce au programme Tarifa Zero en 2018, après un long imbroglio sur les transports publics de la ville.
Il y a un projet en ville qui cherche à aider les habitants : le Vote Conscient a mené des entretiens avec certains des candidats au Conseil municipal et à la fonction de maire de la ville.
Avec 39 000 électeurs, la ville compte quatre candidats à la mairie. Le maire sortant Josué Ramos a le soutien de six partis politiques. João Neto se présente pour la deuxième fois, après avoir remporté 6 % des voix en 2016. Piter Santos (Republicanos) et Jorge Rojas (PCdoB) sont également en course.

LES DÉSERTS DU GRAND SÃO PAULO
Les déserts de l’information - cliquez ici pour visualiser les données cartographiées
https://datawrapper.dwcdn.net/kuzx1/3/

L’ABSENCE DE JOURNALISME

Même dans les villes où il y a une couverture médiatique, les médias dépendent souvent des annonces de la mairie pour survivre. Ils finissent donc par reproduire les informations officielles envoyées par les services de communication de la municipalité afin de ne pas nuire au gouvernement local.

Avec la crise de la pandémie de coronavirus, la situation est encore plus alarmante. Il y a des villes où le pouvoir de communication de la mairie elle-même est celui qui a le plus de pénétration dans la municipalité.

"Dans une ville qui n’a que des notes officielles, les citoyens restent dans l’ignorance", explique Sergio Spagnuolo, coordinateur des données de l’Atlas de Notícia, 35 ans.

Sergio est optimiste quant au pouvoir du journalisme pour la démocratie. « La presse a un rôle clé dans le vote. S’il y a un cas de corruption, c’est grâce aux médias que les citoyens s’informeront », dit-il. « Dans une ville qui a une couverture journalistique, le politicien doit avoir plus de transparence publique, il sera plus prudent sur ce qu’il doit faire. Cependant, ce n’est pas la réalité de 1 002 villes brésiliennes ».

« Il y a peu d’incitations économiques pour les médias alternatifs, ce qui est plus difficile pour les villes à faible population car elles ne peuvent pas se le permettre. Il est nécessaire de créer un environnement d’incitation économique pour que les médias apparaissent dans les déserts de l’information et y restent », propose Spagnuolo.

* Ce dossier a été réalisé avec le soutien du programme de bourses d’Énois Laboratório de Jornalismo.

Voir en ligne : Como é a eleição em cidades que são desertos de notícias na Grande SP

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