Méga-événements et « un nettoyage urbain injustifié ». Interview de Sônia Fleury

Source : IHU ON LINE, 28/05/2013

Traduction pour Autres Brésils : Jean Jacques Roubion (Relecture : Cécile Desoeuvre)

« Ces processus de réaménagement urbain ont eu un très grand impact dans les relations sociales », affirme la politologue.

Le réaménagement urbain de la ville de Rio de Janeiro déplacera « près de 30 000 personnes, concédant ainsi la priorité aux investissements entrepreneuriaux et aux affaires », affirme Sônia Fleury à l’IHU On-Line. Selon elle, « il s’agit d’un processus décisionnel autoritaire, fermé, non transparent et d’une grande violence symbolique ».

En commentant les données issues du rapport « Méga-événements et violation des droits de l’homme à Rio de Janeiro  » publié récemment, Sônia souligne une « concentration des chantiers du PAC dans certains quartiers de la ville qui ne correspondent pas forcément aux quartiers d’habitation des personnes déplacées. En quelque sorte, on constate un déplacement délocalisation de ces populations pauvres vers des zones excentrées, entraînant une perte de temps et d’argent en transports vers les lieux de travail ».

Afin d’assurer cette restructuration, affirme-t-elle lors de cette interview réalisée par téléphone, un « projet de sécurité publique et d’investissement a été mis en œuvre dans les favelas, notamment celles qui côtoient de plus près les quartiers où se tiendront les événements de la Coupe du monde, les UPPs ». La politologue suit l’occupation militaire des favelas et souligne que cette dernière « ne s’accompagnera pas d’une amélioration des services publics ni des droits des citoyens ».

« L’intégration supposée de la population à la ville, dans la mesure où elle est marginalisée et « favelisée », se produit au travers du commerce, autrement dit, d’abord le BOPE intervient puis ensuite vient le tour des services formalisés », précise-t-elle.


Sônia Fleury est diplômée de psychologie à l’Université Fédérale de Minas Gerais et de sociologie à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro – UFRJ, et détient un doctorat en sciences politique de la même université. Actuellement, elle coordonne le Programme d’Etudes de la Sphère Publique, de la Fondation Getúlio Vargas – FGV.

IHU On-Line– Quelles sont les informations évoquées dans le rapport « Méga-événements et violation des droits de l’homme à Rio de Janeiro » ?

Sônia Fleury – Ce qui importe dans ce rapport c’est l’accumulation de diverses informations dont la municipalité n’a pas connaissance puisqu’elles n’ont pas été évoquées par les médias car la mairie ne communique rien et qu’il n’existe pas de processus transparent ni participatif. Ainsi, le grand intérêt de ce rapport est de montrer comment ces déplacements sont organisés et de quelle manière ce type de processus de réurbanisation a violé les droits des habitants et les droits en général comme celui de la participation, de l’information et de la propriété.

IHU On-Line– Les données du Comité Populaire de la Coupe du Monde et des Jeux Olympiques ont révélé que le nombre de personnes concernées est de 30 000 environ. Comment le processus de déplacement se déroule-t-il ? Dans quelles régions constate-t-on le plus de déplacements et où ces personnes ont-elles été déplacées ?

Sônia Fleury – Près de 30 000 personnes devraient être déplacées, la priorité étant toujours accordée aux investissements entrepreneuriaux et commerciaux aux dépends des athlètes eux-mêmes qui doivent quitter le pays en raison de la fermeture du Parc Delamare. Ainsi, il ne s’agit pas d’une logique qui bénéficie au sport ni à la citoyenneté mais plutôt aux grands projets immobiliers. Il existe tout un circuit qui suit la ligne du BRT, transport à haute vitesse en direction de la zone Ouest, jusqu’à la Barra da Tijuca, en passant par de nombreuses communautés. Des contre-rapports existent : de nombreuses personnes ont essayé de résister en présentant d’autres rapports techniques que la préfecture n’accepte pas forcément. C’est un processus très autoritaire.

C’est le manque de dialogue avec la population qui nous interpelle. Il s’agit d’un processus décisionnel autoritaire, fermé, non transparent et d’une grande violence symbolique. Les techniciens marquent avec les initiales du Secrétariat Municipal de l’Habitat de la préfecture de Rio de Janeiro les maisons dont les occupants devront être déplacés. Les organes publics ainsi que certains conseillers et procureurs ont essayé de défendre ces populations de situations encore plus arbitraires, mais ils n’ont pas été très efficaces.

IHU On-Line– Vous avez récemment avoué manquer d’égard envers le Plan d’urbanisme de la ville de Rio de Janeiro en raison des intérêts immobiliers. Pouvez-vous nous expliquer dans quelle mesure ce Plan Directeur a été modifié ? Comment sont planifiés les réaménagements urbains et comment les déplacements se répercutent-ils sur l’aménagement urbain des villes ?

Sônia Fleury – La Constitution prévoyait le droit au logement dans les articles des chapitres 182 et 183. Plus tard, les Statuts de la Ville, datés de 2001, ont renforcé ces articles en faisant du Plan Directeur le principal instrument de la planification participative de la ville, ce qui en réalité n’est pas le cas. En d’autres termes, les décisions sont prises sans aucune participation de la société, contrairement à ce qui était prévu dans la composition des plans d’urbanisation. L’idée était de permettre à la société d’être entendue et que les alternatives puissent être discutées.

On constate de nombreuses manifestations de la part de cabinets d’architecte et d’ingénieurs qui s’interrogent sur les solutions à envisager, pas forcément en ce qui concerne la question des déplacements, mais par exemple lorsqu’on décide de construire une jetée en forme d’Y, de nombreux urbanistes et architectes ont démontré que ce serait très préjudiciable à la ville car les paquebots transatlantiques qui y accosteront pourront nuire à la vue de la baie. Ils ont proposé une autre solution, mais qui n’a pas été prise en considération. Il n’y a pas de procédure à suivre, et je ne fais pas uniquement allusion aux déplacements, mais à toutes les décisions des autorités.


Des squatteurs qui occupaient une parcelle inoccupée portent leurs affaires après avoir été évacués par la police le 11 avril 2014 à Rio de Janeiro. Crédit photo : Yasuyoshi Chiba/AFP

IHU On-Line – Dans ce processus de réaménagement de la ville, est-il possible de voir apparaître de nouvelles favelas ?

Sônia Fleury – Le dossier montre que les travaux du PAC se concentrent dans certaines parties de la ville qui ne correspondent pas forcément à des zones d’habitation. Les populations pauvres sont en quelque sorte déplacées vers des zones excentrées, entraînant une perte de temps et d’argent en transports vers les lieux de travail.

Dans certains endroits, les travaux du PAC sont réalisés au sein même des « communautés », mais dans les quartiers Ouest les habitants sont déplacés vers des zones plus lointaines. Un nettoyage urbain est en train de se réaliser, parfois de manière totalement injustifiée. Par exemple, sur le Morro da Providência, où se déroule le projet Porto Maravilha, quelques familles ont été déplacées à cause de la construction d’un téléphérique, mais d’autres ont été déplacées alors qu’elles vivaient dans des quartiers disposant de maisons en bon état, quartiers ne représentant aucun risque.

IHU On-Line–Comment se déroule la distribution des ressources ? Existe-t-il un critère ? Dans quelles régions de Rio de Janeiro se concentrent les plus grands investissements de la Coupe du Monde ?

Sônia Fleury – Aussi bien au niveau des quartiers Ouest que le quartier du port. Dans ce dernier, on dénombre de nombreux investissements qui ont amélioré la ville sous différents aspects, notamment la place centrale qui était endommagée. Il s’agit sans aucun doute de la récupération d’une zone importante. Cela dit, quel type de récupération est actuellement en cours de discussion ? Cette zone-là a une histoire. Cette histoire sera-t-elle préservée ? Par exemple, dans cette zone se trouve la Pedra do Sal, endroit où la samba a vu le jour. Allons-nous couper cet épisode historique, à l’image de ce qui s’est produit lors de l’urbanisation de Buenos Aires avec la restauration du port de la ville qui n’a désormais plus aucun lien avec le reste de la ville pour se transformer en quartier pour millionnaires ?

Notre idée consistait à préserver cette caractéristique, dans le cas où il serait possible d’envisager un réaménagement urbain. Il semblerait que ce ne soit pas possible. Cette superficie de terrains publics, comme le montre le dossier, sera occupée par de grands appartements alors qu’elle aurait pu être utilisée pour reloger les habitants de favelas qui vivent dans des zones à risque. Mais, bien au contraire, cet espace publique est en train d’être cédé à des investissements privés. Une grande partie des terrains du centre, espaces où seront construits des ensembles immobiliers, correspond à des zones que le gouvernement fédéral a cédées à la municipalité et qui seront désormais vendues.

IHU On-Line– Au-delà des problèmes liés au logement, quels sont les principaux impacts des travaux de la Coupe du monde au niveau des villes qui vont accueillir les matchs ?

Sônia Fleury – Afin de le concrétiser, un projet de sécurité publique et d’investissement dans les favelas, notamment celles qui côtoient de plus près la zone où se tiendront les événements de la Coupe du monde, a été créé : les UPPs. J’accompagne ce processus dans certaines favelas et ce que l’on remarque c’est qu’il existe un projet d’occupation du territoire par la police militaire, mais qui ne s’accompagne pas d’une amélioration des services publics ni des droits des citoyens.
Ainsi, la supposée intégration de la population à la ville, dans la mesure où elle est marginalisée et favélisée, se produit au travers du commerce, autrement dit, dans un premier temps c’est le BOPE qui intervient, puis ensuite interviennent les services officiels.

Les habitants ne sont pas préservés, avant ils ne payaient quasiment rien pour accéder à ces services car ils avaient recours à des branchements illégaux et, soudain, ils peuvent accéder à ces services sans détenir les moyens correspondants. L’assainissement est précaire, les écoles et les services de santé sont précaires et il n’existe pas de projet social équivalent à celui qui a été mis en place pour la sécurité.
Ces processus de déplacement ont eu un très grand impact dans les relations sociales. Par exemple, en abordant chaque situation de déplacement de familles ainsi que toute autre sorte de problème comme s’il s’agissait d’un problème individuel lié à chaque habitant, ces organes décisionnels sont, en quelque sorte, en train de démonter ce qui a constitué le capital social de ces communautés, c’est-à-dire, leur capacité de résistance au clientélisme politique, aux déplacements précédents et au trafic de drogues. Je ne sais pas si elles pourront résister à ce processus qui se déroule en ce moment, car il est en train de déstructurer le principal capital de ces communautés : l’organisation communautaire. Le gouvernement est pour ainsi dire en train de tout démanteler.

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