Source : Brasil de Fato, « Marielle Franco e MST : as lutas em comum pelo povo »*, par Maíra du MST [1], 25 février 2026
Traduction, édition : Patrick Piro
*Article d’opinion, qui ne représente pas nécessairement la ligne éditoriale de Brasil do Fato
Lire plus bas Le Choix d’Autres Brésils concernant cet article
Rio de Janeiro, 9 mars 2019, Marche mondiale des femmes. Pendant près de huit ans, les militant·es de tous bords, au Brésil, n’ont cessé d’exiger la réponse à cette simple question : « Qui est responsable de l’assassinat de Marielle ? ». Au-delà des petites mains, il s’agissait d’identifier et de juger les commanditaires d’une exécution dont tout le mode savait qu’elle était politique. ©Comunidades Catalisadoras (ComCat), CC BY-NC-SA 2.0
Marielle Franco gênait. Femme noire, originaire d’une favela et lesbienne, cette conseillère municipale était une épine dans le pied des caciques qui exercent un contrôle considérable, aussi bien territorial, financier et politique dans l’agglomération de Rio. Marielle a été victime d’un féminicide politique pour avoir affronté les milices et osé s’opposer aux intérêts de puissants criminels. L’assassinat de la parlementaire a révélé le bas-fonds des alliances sulfureuses entre miliciens, politiciens, policiers et autres agents publics. Mercredi 25 février 2026, après près de huit ans d’impunité, les instigateurs et le cerveau de ce crime ont été condamnés à l’unanimité par le Tribunal suprême fédéral (STF). La justice a été maintes fois retardée et mise en échec, mais elle a finalement triomphé.
Le 11 août 2017, Marielle Franco à la tribune de la Chambre municipale de la ville de Rio.
©Renan Olaz/CMRJ, Câmara Rio, CC BY-NC-SA 2.0
En organisant des réunions avec les habitant·es des zones Ouest et Sud-Ouest de Rio de Janeiro, en participant à légiférer sur le remembrement foncier et en entravant des projets bénéficiant aux milices, la conseillère municipale est devenue la cible des frères Chiquinho et Domingos Brazão, qui purgeront désormais une peine de 76 ans de prison. Ancien député fédéral et conseiller à la Cour des comptes de l’État de Rio de Janeiro, respectivement, ils dirigeait une organisation criminelle et exerçaient leur emprise par l’occupation de territoires et l’accaparement de terres, instaurant la violence et la peur.
Je me demande parfois si elle se doutait que son activité politique courageuse pourrait lui coûter la vie. Malheureusement, je n’ai pas eu l’honneur de siéger en séance plénière avec Marielle, mais j’ai toujours considéré que nos luttes étaient communes et j’ai constaté à quel point elle constituait une source d’inspiration pour de nombreuses jeunes femmes en politique.
Le parcours de Marielle fait directement écho aux luttes historiques du Mouvement des Travailleurs Sans Terre (MST). Marielle était une fervente défenseure de politiques publiques favorables à la régularisation foncière, à l’habitat populaire, à la réforme urbaine et à la démocratisation de l’accès à la terre. Elle a consacré sa vie à la lutte pour les droits humains et la justice sociale.
Tous ces objectifs sont partie intégrante d’un projet politique de réforme agraire populaire. Marielle a porté, en ville comme dans les banlieues, les mêmes étendards que le MST a toujours brandis dans les campagnes. Honorer la mémoire de Marielle, c’est perpétuer, en ville comme à la campagne, tous les combats de sa vie et pour lesquels elle est morte.
Maíra du MST, première conseillère municipale de son mouvement élue à Rio, fin 2024. ©Divulgation/Conseil municipal de Rio de Janeiro
L’assassinat de Marielle a mis en lumière l’écosystème criminel qui opère au sein même des structures de Rio de Janeiro. Un système meurtrier qui articule milices, accaparement des terres, factions, jeux d’argent illégaux, racisme structurel et misogynie. Il s’agit de la main mise des politiques institutionnelles par le crime : des dizaines de miliciens, de trafiquants de drogue et d’exploitants de jeux illégaux élus afin de représenter les intérêts du crime organisé au sein des pouvoirs législatif, exécutif voire même judiciaire.
Les frères Brazão s’appuyaient sur des alliés très bien rémunérés au sein des institutions publiques, comme l’ancien chef de la police civile, Rivaldo Barbosa, pour détruire des preuves, effacer des traces, entraver les enquêtes, retarder les investigations et menacer les témoins. L’exécuteur Ronnie Lessa, reconnu coupable d’avoir tiré [sur Marielle Franco et Anderson Gomes], a admis que ce crime lui aurait rapporté 100 millions de réaux [2] en terrains à lotir à Jacarepaguá, ainsi que la promesse de la création d’une nouvelle milice dont il aurait hérité du commandement dans la région.
Marielle Franco, le 23 novembre 2017 à l’hôtel de ville de Rio. ©Mário Vasconcellos/CMRJ, Câmara Rio, CC BY-NC-SA 2.0
Cet écosystème qui a coûté la vie à Marielle continue de fonctionner et d’étendre son emprise. Un exemple récent en est le scandale lié à Rodrigo Bacellar, suspendu de sa présidence de l’Assemblée législative de l’État de Rio de Janeiro (Alerj). Le député avait divulgué des informations confidentielles de l’opération ayant conduit à l’arrestation de TH Jóias pour ses liens avec le Comando Vermelho [3]. C’est-à-dire le trafic de drogue opérant au sein même de l’État par l’entremise du système électoral légitime. Combien de temps la société tolérera-t-elle une telle indécence ?
Juger les instigateurs conforte un principe fondamental : nul n’est au-dessus des lois. L’issue du procès renforce les institutions et adresse un message clair aux corrompus du système politique : la fonction publique ne saurait servir de bouclier à la criminalité. Cette affaire barbare nous invite à adopter une position ferme quant à la valeur du vote et de la démocratie elle-même. Il est urgent de rompre les liens entre l’État et le crime, et de transformer radicalement la structure politique de Rio de Janeiro. C’est l’occasion de refonder les bases d’un Brésil nouveau. Rendre justice à Marielle Franco et Anderson Gomes est un engagement envers la démocratie brésilienne.
Le 25 octobre 2016, lors d’une marche de protestation contre Michel Temer, président par intérim du Brésil après le coup d’État parlementaire qui a destitué Dilma Roussef. Collection « Marielle por Ninja » ©Mídia Ninja, CC BY-NC-SA 2.0
LE CHOIX D’AUTRES BRÉSILS
Nous avons jugé important de revenir sur la condamnation des instigateurs de l’assassinat de Marielle Franco et de Anderson Gomes en choisissant un commentaire émis par une jeune et très dynamique militante, fille politique de Marielle. Et parce que l’événement aurait mérité de faire un peu plus de bruit médiatique.
D’abord parce l’issue « impunité » a longtemps été désespérément prévisible, tant la police et la justice ont fait du surplace pendant toute la mandature Bolsonaro. Cet assassinat, le 14 mars 2018, avait pourtant causé une gigantesque commotion dans le pays, et même au-delà. En quelques heures, le cas Marielle a été érigé en emblème suprême de l’insupportable, et les revendications réclamant justice, pour la conseillère municipale et son chauffeur n’ont jamais faibli.
Ensuite parce que les commanditaires présumés ont finalement été interpellés, en mars 2024. Au cours de huit années d’attente, une phrase a résumé le combat des militan·es : « Quem mandou matar Marielle ? » (Qui a commandité l’assassinat de Marielle ?) Les militant·es redoutaient que l’enquête n’en reste qu’à la condamnation des porte-flingues : protégés par leur statut et des complicités haut placées, les donneurs d’ordre, comme souvent, échapperaient à la justice. Mais le retour au pouvoir de Lula a décisivement dopé la procédure judiciaire, et le ministre de la Justice avait fait sa priorité de l’élucidation complète de l’affaire.
Enfin, parce qu’il est impératif comme jamais d’enfoncer le plus gros clou : les ultimes condamnations du 25 février, concernant les têtes pensantes de cet assassinat, auront achevé de mettre en lumière le degré de collusion et de corruption liant le politique et le crime organisé à Rio, avec la participation active des forces de police. Au bout de la procédure, le Tribunal supérieur fédéral n’aura pas tremblé, délivrant ses peines à l’unanimité. Au total, la demi-douzaine d’inculpés principaux, politiques, hauts cadres de la police et miliciens, auront écopé entre 18 et 78 années de prison. Devant le Tribunal, les familles et les proches des victimes ne s’y sont pas trompés, mettant en avant l’importance d’une décision qui œuvre à la défense de la démocratie et s’oppose à l’impunité qui règne dans certains milieux.








